Michel Daerden est mort à 62 ans

Même ses adversaires politiques lui reconnaissaient le génie des chiffres mais sa notoriété puisait aussi dans des sources plus troubles. © Roger Milutin

Dimanche après-midi, dans sa chambre des soins intensifs de l’hôpital de Fréjus, le cœur de Michel Daerden s’est définitivement arrêté. Malgré les nombreux dispositifs qui l’assistaient pour soutenir ses organes et l’alimenter en oxygène. Malgré le soutien de ses proches qui se relayaient à ses côtés depuis son double arrêt cardiaque, le 25 juillet dernier.

« Papa nous a quittés. C’est inimaginable », a annoncé son fils Frédéric, extrêmement ému, qui se trouvait à son chevet.

Michel Daerden avait rejoint le sud de la France le dimanche 22 juillet. Il avait loué une maison à Agay (Saint-Raphaël). Il aimait la région, y ayant possédé de nombreuses années une villa. Le 21 juillet, il avait assisté au concert de Voulzy aux Francofolies de Spa. Le lendemain, son chauffeur l’emmenait vers la Côte d’Azur. Il a été rejoint par sa fille Elena et une de ses amies. Il était papa de trois enfants, et grand-papa de deux adolescentes.

Le 25 juillet, l’ancien ministre, qui mangeait seul dans un restaurant, comme il aimait le faire, s’est écroulé, victime d’un malaise cardiaque, rapidement suivi d’un second. Il a été transporté à l’hôpital de Fréjus où les médecins l’ont plongé dans un coma artificiel pour sauvegarder son cerveau. A plusieurs reprises, les médecins ont tenté de l’en faire sortir. Mais le patient s’est montré agité et les médecins ont préféré retarder de nouvelles tentatives. Samedi, ils avaient réuni la famille avant de procéder à une trachéotomie, une incision dans la gorge, pour y insérer une canule d’environ 10 cm pour faciliter la respiration. La trachéotomie est moins désagréable que l’intubation, l’air se rendant directement dans les poumons, ce qui permet une meilleure ventilation.

« Cela signifiait aussi que les médecins envisageaient maintenant une gestion à plus long terme, repoussant une nouvelle tentative de réveil au contrôle de l’infection pulmonaire qui affecte Daerden depuis ses arrêts cardiaques », explique le professeur Jean-Louis Vincent, chef des soins intensifs de l’hôpital universitaire Erasme (ULB) et spécialiste mondial de la médecine d’urgence. « Dans ce sens, le décès de leur patient a dû les surprendre. Mais les causes peuvent être multiples. La trachéo a peut-être été pratiquée parce qu’on n’arrivait pas bien à le ventiler. Ne nous voilons pas la face, l’agitation qu’avait montrée Michel Daerden chaque fois qu’on allégeait l’anesthésie est due à un delirium qui accentuait sa désorientation et sa confusion. Ce delirium peut être clairement lié au sevrage brutal d’alcool. La mortalité des malades dans cette situation est élevée, de 33 %. L’autre cause possible, c’est cette infection pulmonaire due à un reflux lors de la perte de connaissance et qui entraîne de nombreuses complications. »

Michel Daerden n’en était pas à son premier accroc au niveau de la santé : une pneumonie en 2009 avait notamment laissé des traces sur son cœur. Une hospitalisation en avril dernier, pour une insuffisance respiratoire, s’était prolongée de manière inquiétante.

Pourtant, pour ses proches réunis à Fréjus, il était difficile d’estimer son état réel : « Il est comme quand il dort. Je ne le vois pas comme quelqu’un d’agonisant », avait expliqué Frédéric, à son chevet. Mardi, son état s’était dégradé à la suite d’une infection pulmonaire qui a provoqué de fortes fièvres contre lesquelles aucun antibiotique n’était efficace. Mercredi, pourtant, une IRM n’avait montré aucune cicatrice au cerveau. Cela excluait la certitude immédiate que les facultés de l’homme politique soient affectées de manière majeure. Mais les spécialistes insistent : des cicatrices peuvent apparaître plus tard. Seuls des examens plus approfondis auraient pu permettre un pronostic sur ses chances et l’étendue de sa récupération.

Candidat bourgmestre à Saint-Nicolas après avoir été évincé de son fief historique à Ans, Michel Daerden n’avait pas caché y vouloir s’investir pleinement pour prendre un nouveau départ. Le jour même de son malaise, il avait aussi accepté de piloter W Fin, une nouvelle filiale du groupe Tecteo (télécoms, énergie). Les chiffres. Liège. Jusqu’au bout.

Frédéric SOUMOIS

Le politique : Sa puissance, et sa limite

Pour la carrière politique, rien à redire. Extrait : vice-président du gouvernement wallon, chargé du Budget, des Finances et de l’Équipement entre 2004 et 2009 ; dans le même temps, vice-président du gouvernement de la Communauté française, chargé du Budget, des Finances, de la Fonction publique, des Sports ! Ministre fédéral des Pensions entre 2009 et 2011, sous Yves Leterme, ensuite en « affaires courantes » pendant la grande crise politico-communautaire… Ajoutez son rôle central dans le concert liégeois (lire ci-contre). Michel Daerden, un homme qui compte.

Très au pouvoir. Et très contesté. Ses frasques, ses démêlés avec la Justice, sa façon de perpétuer les affres d’une vie politique liégeoise vouée aux rapports de forces et aux querelles de clans, tout cela empêchera Michel Daerden, socialiste de premier plan, parmi les plus célèbres, les plus « pénétrants » électoralement, de jamais devenir un « grand » socialiste. Il n’est pas un rassembleur. Un inclusif. Il n’aura pas cet autre destin.

Et quand il n’a pas été repris dans le gouvernement Papillon d’Elio Di Rupo en décembre 2011 (c’était écrit), l’on comprend que Michel Daerden a perdu la main politiquement. Peu avant, il s’était fait évincer, par un coreligionnaire, Stéphane Moreau, de sa terre d’élection, Ans. Où il avait régné près de 20 ans. Il rejoint alors Saint-Nicolas, en vue des communales du 14 octobre. Il est candidat-mayeur. C’est une position de repli, tout le monde le voit bien. Même s’il ne reste pas sans influence, reprenant récemment les commandes d’une société anonyme, « W Fin », dans la région liégeoise. Mais politiquement, en l’espace d’un an, Michel Daerden s’est effacé doucement.

David COPPI

Le « people » : Du ridicule à la gloire médiatique

Tout a commencé le soir du 8 octobre 2006. Michel Daerden fait un score historique aux communales, et fête cela avec l’ardeur qu’on lui connaît. Interrogé par la chaîne locale RTC, il se laisse aller à de grandes envolées avinées. La célèbre sortie : « Le président Di Rupo m’a dit : Michel, tu dois comprendre que le PS évolue. Et j’ai compris ça ! » fait le tour de Liège, de Belgique, puis de France. « Michel Daerden profite des débuts des buzz sur internet, sans en avoir vraiment conscience, se souvient Louis Maraite, auteur de la Daerdenmania. Au début, il ne sait pas comment réagir, ne sait si cela peut lui nuire ou le porter. Il se tait, ne commente pas l’événement, puis il se rend compte que la sympathie l’emporte sur les indignations. »

Et la Daerdenmania commence. Suite à l’émission de RTC, le sobriquet « papa » s’impose. Et Michel Daerden multiplie les interventions médiatiques. La télé comprend le succès d’audience qu’il peut amener et le sollicite, tout comme la presse « people ». Et chaque fois, il a la phrase qui fait mouche. Du célèbre « J’ai le taux de pénétration le plus élevé de Belgique », lâché sur RTL, à son accolade au Standard avec Michel Preud’homme, chacune de ses apparitions est attendue comme celle d’un comique de profession. Même Arthur l’a invité sur TF1 !

Il multiplie aussi les dérapages peu contrôlés, comme lorsqu’il se déclare « impuissanté », lors d’une conférence de presse après un conseil européen sur l’emploi, ou lorsqu’il évoque le célèbre « grounbouk », le livre vert des pensions, ce qui afflige la Flandre.

De quoi irriter l’establishment, la tête de son parti, des éditorialistes et la Flandre quasi tout entière, mais de quoi aussi conforter sa popularité à chaque scrutin.

Bernard DEMONTY

Le liégeois : l’ex-Roi d’Ans,  le « Papa »

« Tout le monde aimait » Michel Daerden, le fils de cheminot devenu réviseur et ministre des Chemins de fer… Quantité de politiques saluent aujourd’hui le rôle qu’il a joué en région liégeoise. Et pourtant, il ne sera jamais parvenu à égaler le pouvoir de son modèle, André Cools.

Hyper-populaire à Liège, Michel Daerden n’a jamais été un leader incontesté au sein de sa fédération. Début 2005, lorsque Guy Mathot – son ex-ami de 30 ans – décède, il tente de ravir la présidence du PS liégeois mais, sans doute trop pressé de s’imposer en Roi, il coalise contre lui un tandem Liège-Seraing qui ne fera que l’amoindrir. Lui qui rêvait d’être à la tête d’une communauté urbaine, il n’a que le pouvoir induit par ses maroquins ministériels. Surfant sur une daerdenmania lui assurant quantité de voix (63.580 en 2009 aux régionales), il ne retrouve pas un poste en vue, devant se contenter du ministère des Pensions. En 2011, il est évincé du mayorat d’Ans par son fils spirituel, Stéphane Moreau.

Chaque année, lors de ses vœux, il remplissait le Forum. Il poussait la chansonnette, faisant définitivement partie du clan des rigolards et des buveurs de rouge, parvenant à irriter son allié Didier Reynders qui dénoncera publiquement son alcoolisme. Cela ne l’empêchera pas d’écraser, en termes de voix, le ténor libéral.

« Pendant des années, Daerden nous a empêché d’avoir le rôle que nous méritons au parti », confiait un baron socialiste. A Liège, l’ère Daerden a vécu. Depuis son éviction du mayorat d’Ans, le club des cinq – Demeyer, Moreau, Marcourt, Gilles et Mathot – avait pris le pouvoir. A 62 ans, Michel Daerden se relançait à Saint-Nicolas et dans la périphérie financière des intercommunales. Il était déjà décédé sur la – petite – scène politique liégeoise. Loin des strapontins.

Philippe BODEUX

L’homme d’affaires : du révisorat à la justice

Brillant, Michel Daerden collectionnait les diplômes. Il était licencié en sciences commerciales et financières (1971), agrégé de l’enseignement (1973), licencié en sciences économiques appliquées (1975) et licencié en révisorat d’entreprises (1977). C’est dans le révisorat qu’il s’était investi. Une activité qui fera sa fortune et provoquera sa chute. En 1986, il avait créé son bureau (Michel Daerden & Co). Ce cabinet était spécialisé dans le révisorat des structures publiques ou parapubliques, dépendant de communes, de la Région wallonne ou de la Communauté française.

En 1994, Daerden a décidé de se consacrer pleinement à sa carrière politique (un an plus tard, il est devenu ministre fédéral), a quitté son cabinet et vendu ses parts à son fils, Frédéric, lui aussi réviseur. Le soupçon, permanent, touchera le fils comme le père : le cabinet révisoral a-t-il profité de la position politique du père (ministre fédéral de 1995 à 1999, ministre régional et communautaire de 1999 à 2009) pour rafler des marchés de révisorat dans le secteur public ? Au parlement wallon, écologistes et libéraux ont tempêté. On accusait en fait Daerden-ministre (et le gouvernement dont il était membre) de demander à Daerden-réviseur de contrôler des structures qui dépendaient de la Région wallonne ou de la Communauté française (Forem, RTBF, etc.). MR et Ecolo dénonçaient ainsi des conflits d’intérêts dont l’Institut des réviseurs (IRE) finira par valider l’existence dans une série de cas – point de vue que confirmera la Cassation en 2009. En 2010, la justice a ouvert une instruction judiciaire visant Michel et Frédéric, à propos de deux contrats litigieux (Forem et Sofico). Elle est toujours en cours mais a précipité le déclin politique du père.

Pierre BOUILLON

Repères

1949

Naissance, le 16 novembre, à Baudour (Saint-Ghislain, Hainaut).

1971

Licence en sciences commerciales et financières (HEC, Liège). Il obtiendra par la suite une licence en sciences économiques appliquées (Université de Mons), puis une licence spéciale en révisorat.

1982

Elu conseiller communal PS de la commune d’Ans dont il deviendra échevin (1991) puis bourgmestre, de 1993 jusqu’en 2011, quand il sera victime d’une fronde orchestrée par son ex-poulain, Stéphane Moreau.

1987

Elu au parlement.

1993

Elu président de la fédération liégeoise du PS.

1994

Entrée au gouvernement fédéral. Il sera successivement ministre fédéral de la Politique scientifique et des Infrastructures (1994-1995), ministre fédéral des Transports (1995-1999).

1999

Entrée au gouvernement wallon. Il sera ministre régional de l’Emploi, de la Formation et du Logement (1999-2000), vice-président du gouvernement wallon, en charge des Finances, du Budget, du Logement, de l’Equipement et des Travaux publics (2000-2004), ministre du Budget de la Communauté française (juin 2003-juin 2004), ministre communautaire des Sports (2007).

2009

Retour au gouvernement fédéral, comme ministre des Pensions. La formation du gouvernement Di Rupo, en 2011, aura toutefois raison de sa carrière ministérielle. Il perd son portefeuille au fédéral et revient siéger au parlement wallon.

 

 


 

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