Nucléaire : Doel 3, la fissure qui inquiète

La nouvelle, officialisée lundi soir, n’est pas banale. Des « anomalies » ont été décelées dans la cuve du réacteur de la centrale nucléaire de Doel 3. A l’arrêt depuis plusieurs semaines, la centrale ne redémarrera que lorsqu’« Electrabel aura prouvé que les anomalies ne posent pas un problème d’intégrité du réacteur, en situation de pression normale comme lors de hautes pressions apparaissant à l’occasion d’un accident », dit-on de source officielle.

1Qu’a-t-on découvert dans la cuve de Doel 3 ? A l’occasion de l’entretien annuel de la centrale anversoise, les ingénieurs d’Electrabel ont décelé des éléments permettant de suspecter la présence de fissures dans l’acier de la cuve du réacteur. Des analyses complémentaires réalisées avec un appareil plus performant ont mis en évidence une fissure de 20 millimètres, indique une source officielle parlant anonymement. L’information n’est pas confirmée par l’Agence fédérale de contrôle nucléaire (AFCN). Mais on y indique que les « nombreuses anomalies » ont été identifiées à plusieurs endroits de la cuve. Et étrangement pas dans les endroits considérés comme les plus fragiles (soudures, joints). C’est ce qui fait du cas de Doel 3 un phénomène d’exception. L’étendue et la nature de la ou des fissures font encore l’objet d’analyses d’Electrabel sous la supervision de l’AFCN.

2Y a-t-il un danger pour la sécurité de la population ? Il n’y a pas de danger, assurent les autorités. Le réacteur a en effet été vidé de son eau radioactive et du combustible nucléaire qui s’y trouvait. Doel 3 est à l’arrêt et ne redémarrera que dans les meilleures conditions de sécurité et de sûreté.

3Pourquoi la cuve est-elle un endroit sensible ? C’est l’élément central, le cœur de la « cocotte-minute », indique Thierry Bastin, professeur de physique nucléaire à l’Université de Liège. Il y règne des températures et des pressions considérables. De l’eau, élément corrosif, y circule en volumes considérables à une température de 280 à 320º et à une pression de 155 bars (155 fois la pression atmosphérique). Par ailleurs, explique Jacqueline Lecomte-Beckers, responsable du service science des matériaux métalliques de l’ULg de Liège, « les radiations sont la principale agression que subit l’acier de la cuve. Le matériau est bombardé de neutrons qui se comportent comme une bille dans un jeu de billard : heurtés, les atomes qui composent l’acier changent de place. Cela provoque un changement dans l’acier qui, paradoxalement, devient plus résistant. Mais en même temps il devient moins ductile (moins plastique, NDLR), donc plus fragile ».

4Quelle est l’origine du problème ? Il est encore trop tôt pour le dire, mais l’AFCN soupçonne un défaut dans la production de l’acier de la cuve. Le suspect est la société néerlandaise Rotterdamsche Droogdok Maatschappij (RDM), tombée en faillite au milieu des années 80. A l’origine chantier naval, cette société a étendu ses activités au matériel à destination des secteurs pétrolier et nucléaire. RDM pourrait avoir livré des cuves identiques à celle du réacteur de Doel 3 à 21 centrales. Parmi elles – c’est certain –, il y a Tihange 2. Raison pour laquelle on profitera de la mise à l’entretien de cette dernière, vendredi prochain, pour soumettre la cuve à des examens très approfondis.

5Peut-on réparer ou remplacer la cuve ? La cuve, explique Paul-Dominique Dumont, professeur de physique nucléaire (ULg), « c’est l’élément qui ne peut pas être remplacé dans un réacteur. Ça ne passe pas par la porte, sauf si on la découpe ». Réparer ? Ça dépend de la taille de la fissure, souligne Jacqueline Lecomte-Beckers. « Un des éléments centraux dans l’acier d’une cuve de réacteur nucléaire, c’est la résistance à la propagation des fissures. Grâce à la composition de l’acier et aux traitements qu’il subit, le matériau acquiert une très grande ductilité, plasticité. Mais une éventuelle fissure ne doit pas dépasser une longueur admissible. Si elle devient trop grande, il y a un risque de la voir se propager et de transpercer toute la cuve. » Reste que si la fissure est d’une taille jugée acceptable, « on peut rendre le matériau de la cuve plus résilient en lui appliquant un traitement thermique. Cela permet de régénérer la structure du matériau perturbé par la radiation ».

L’acier qui compose la cuve de Doel 3 est un alliage « bas carbone » comportant des faibles quantités de manganèse, de nickel et de chrome. La « paroi » d’une épaisseur d’une vingtaine de centimètres est recouverte par une « peau » d’acier inoxydable.

6Combien de temps Doel 3 restera-t-elle fermée ? L’AFCN : « Nous prendrons une attitude très ferme. Nous refuserons la remise en exploitation s’il n’a pas été clairement prouvé qu’il n’y a aucun risque. » Le réacteur restera à l’arrêt jusqu’au 31 août. Si les contrôles approfondis ne révèlent rien de grave, il pourra reprendre sa production. Sinon, « il ne peut pas être exclu qu’il ne soit plus jamais remis en service, indique une communication interne à l’Agence. Dans le pire des cas, il y a un risque de “perdre” Doel 3 et Tihange 2 pour la production d’électricité en Belgique ».

 

Joëlle Milquet : « Je serai d’une extrême vigilance »

Selon Joëlle Milquet (CDH), la ministre de l’Intérieur compétente en matière de sécurité nucléaire, il n’y a pas de danger pour les travailleurs ou pour la population. Le réacteur de Doel 3 est à l’arrêt et il le restera durant toute la durée de l’enquête de l’Agence de contrôle nucléaire. « Je suis et je resterai d’une extrême vigilance à l’égard du suivi des analyses qui sont actuellement menées de manière approfondie au sein du réacteur », dit-elle à Belga.

L’Agence fédérale de contrôle nucléaire tient constamment la ministre informée des opérations de contrôle qu’elle mène et ce depuis le début de celles-ci. La ministre souligne qu’elle souhaite que l’AFCN puisse continuer, en toute indépendance, à exercer sa mission d’analyse, de la manière la plus complète et fouillée possible.

Pour Joëlle Milquet, « seule la sécurité des citoyens et des travailleurs prime dans ce dossier ». Et d’insister : « Je ne prendrai aucune décision qui puisse entraîner le moindre doute sur ce point. »

Aucune décision relative à un éventuel redémarrage ne sera en tout cas prise sans l’accord de l’AFCN (qui consultera son comité scientifique et des experts internationaux), de la ministre et du gouvernement à qui un rapport circonstancié sera présenté dès que les dernières conclusions seront déposées, fin août.

En l’état actuel des informations disponibles, aucune conclusion définitive sur une option ou l’autre ne peut être tirée, souligne encore la ministre Joëlle Milquet. (d’après b)

RÉACTION

Un double risque

Pour Ecolo et Groen, la découverte de signes de potentielles fissures dans la cuve de Doel 3 fait peser « des risques vis-à-vis de la population et de la sécurité d’approvisionnement de notre pays ». Selon les écologistes, « les problèmes liés à la cuve d’un réacteur sont d’une gravité extrême vu le rôle de protection joué par cette cuve par rapport à l’environnement extérieur et les dangers du combustible nucléaire. Le fait de déceler seulement aujourd’hui des problèmes dans la cuve de ce réacteur actif depuis 1982 souligne également l’absence d’une maîtrise absolue sur la technologie nucléaire alors que ses dangers sont bien connus ».

L’approvisionnement de la Belgique en électricité est compromis, dit encore Ecolo. « Les réacteurs de Doel 3 et Tihange, qui doivent fermer en 2022 et 2023, représentent un apport conséquent à la production d’électricité en Belgique. Il s’agirait ici de les fermer sans avoir pu programmer et anticiper ! »

Il est impératif, disent les deux partis, « de vérifier dès que possible l’ensemble des cuves des réacteurs belges comme cela a été fait pour Doel 3. S’il est trop tôt pour tirer des conclusions aujourd’hui sur l’avenir de ce réacteur, un constat est toutefois clair : il n’y a pas de risque zéro avec la technologie nucléaire. Prolonger les vieux réacteurs nucléaires, c’est donc à la fois prendre un risque vis-à-vis de la population, mais aussi en termes de sécurité d’approvisionnement. Sur ce point, les écologistes regrettent encore une fois le trop faible soutien octroyé par le gouvernement fédéral aux productions alternatives au nucléaire ».

La fermeture de Doel 3 obligerait à revoir le plan de fermeture actuel

Dans un courrier électronique interne, l’Agence fédérale de contrôle nucléaire (AFCN) évoque un scénario du pire qui irait jusqu’à la fermeture définitive de Doel 3, à laquelle pourrait s’ajouter l’extinction de Tihange 2 dont la cuve est similaire à celle de sa consœur anversoise (lire en page 2). Si cette hypothèse se révèle pour l’instant, selon des sources officielles qui se montrent plutôt optimistes quant à l’issue de l’incident nucléaire, purement théorique, la piste n’est, par définition, pas totalement exclue. Elle serait cependant, vraisemblablement, plus justifiée par des raisons économiques que de sûreté : le remplacement d’une cuve défaillante semble, pour l’heure, trop onéreux et industriellement compliqué.

Quelles seraient les conséquences d’une « perte » de Doel 3, voire de Tihange 2 ? La sécurité d’approvisionnement du royaume serait-elle menacée ? Les deux réacteurs totalisent quelque 2.000 mégawatts de puissance, soit environ un tiers du parc atomique du royaume (voir ci-dessus) qui produit la moitié de l’électricité consommée en Belgique. Dans les prochaines semaines, le non-rallumage de Doel 3, voire l’extinction (prévue) de Tihange 2, ne poserait pas de problème insurmontable dans la mesure où la demande n’est pas, en cette période, au plus haut niveau.

A moyen et long terme, en revanche, ce scénario impliquerait des modifications profondes de la politique énergétique.

Le « plan d’équipement en nouvelles capacités de production », achevé voici quelques semaines par l’administration de l’énergie, avait mis en exergue un manque de 2.000 mégawatts en 2017 « pour assurer un niveau minimum de sécurité d’approvisionnement ». Un problème que le marché n’a pas réussi à anticiper : aujourd’hui, pas un producteur ne songe à construire de nouvelles unités de production thermiques. La raison ? Pas rentable. Pourquoi ? Les énergies renouvelables (éoliennes, panneaux photovoltaïques) alimentent le réseau en priorité, suivies par les centrales nucléaires, difficiles à arrêter et à remettre en marché rapidement. Les unités thermiques (gaz, charbon) n’arrivent qu’en fin de parcours. Résultat : l’équilibre entre la demande et l’offre qui doit être permanent, impose à ces dernières des mises à l’arrêt plus fréquentes. Bref, elles tournent moins. Et sont moins rentables.

Telle est la base sur laquelle Melchior Wathelet (CDH), secrétaire d’Etat à l’Energie, a ébauché le plan présenté en juillet dernier au Conseil des ministres. Et la solution que préconise le secrétaire d’Etat passe par un maintien de la moitié de la capacité nucléaire appelée à fermer normalement en 2015, soit environ 1.000 mégawatts. Devant le Conseil des ministres restreint, Melchior Wathelet a plaidé pour le maintien en activité de Tihange 1 et la fermeture de Doel 1 et 2. Avait également été présenté un mécanisme de soutien aux centrales au gaz afin de convaincre les producteurs d’investir. Deux mesures qui visent à garantir la sécurité d’approvisionnement du royaume.

Une fermeture anticipée de Doel 3 et de Tihange 2 obligerait donc à revoir drastiquement ce plan. Les deux plus anciens réacteurs de Doel (1 et 2), appelés à fermer, pourraient être maintenus en activité. Soit l’équivalent de près de 1.000 mégawatts. Parallèlement des unités au gaz pourraient être construites dans des délais plus réduits que prévus actuellement. Autrement dit, des solutions sont envisageables. Même dans le scénario du pire.

Importations

8,8 %

Selon Synergrid, la fédération des gestionnaires de réseaux d’électricité et de gaz, la Belgique a importé quelque 3,7 térawattheures au premier semestre alors que durant la même période en 2011, ces besoins n’avaient été que de 2,5 TWh. Soit une hausse de 45 %. Ces importations représentent 8,8 % de la consommation électrique totale (42,1 TWh, en baisse de 1 % par rapport au 1er semestre 2011). Une proportion qui n’avait plus été atteinte depuis 2008.

Un jackpot nucléaire pour l’Etat ? Assez peu probable

Le 4 juillet dernier, Melchior Wathelet (CDH), secrétaire d’Etat à l’Energie, a présenté un plan au Conseil des ministres prévoyant la fermeture de Doel 1 et 2 ainsi que la prolongation pour dix ans de Tihange 1. Selon ce document, les modalités du maintien en activité de Tihange 1 (qui appartient en copropriété à GDF Suez et à EDF) seront les suivantes : la production « sera mise à disposition du marché à partir du 1er janvier 2015 » ; « l’opérateur sera rémunéré à un prix couvrant ses coûts (en ce compris les investissements de sûreté) augmenté d’une marge équitable ».

Selon nos informations, ce prix se situerait entre 40 et 45 euros par mégawattheure. La différence entre ce prix et le prix de vente réel (le prix du marché) sera versée dans les caisses de l’Etat ou payée par ce dernier (en cas de prix de marché inférieur).

Le quotidien économique L’Echo estimait, dans son édition de ce mercredi, que ce mécanisme rapporterait entre 45 et 50 millions d’euros par an à l’Etat. Si les prix électriques grimpent, les bénéfices pourraient même atteindre 187 millions d’euros. Le journal évoque « un jackpot » pour l’Etat.

Comment arrive-t-il à de tels montants ? L’équation est assez simple : (prix de marché – prix payé au producteur nucléaire) x production annuelle. Exemple : (50 – 45) x 7.095.600 MWh (production de Tihange 1 durant un an à une disponibilité de 90 %) = 35.478.000. Soit un gain pour l’Etat de 35 millions d’euros.

De telles projections sont néanmoins prématurées. Pour les raisons suivantes.

1 Les producteurs n’ont pas encore dit « oui ». GDF Suez et EDF, les propriétaires de Tihange I, n’ont pas encore accepté le plan du gouvernement belge. Acceptation qui passera par la négociation (qui s’annonce houleuse) du prix auquel l’Etat achèterait l’électricité atomique (vraisemblablement entre 40 et 45 euros par mégawattheure).

2Le niveau du prix électrique. Dans l’hypothèse où les deux électriciens acceptent le plan gouvernemental, le gain ou la perte de l’Etat sera déterminé tant par le prix d’achat (40 à 45 euros) que par le prix de vente sur le marché de l’électricité. A quel niveau se situera ce dernier en 2015 lors de la mise en place du mécanisme ? Impossible à dire. Si le mégawattheure se négocie à 50 euros comme aujourd’hui, le gain par unité oscillerait entre 5 et 10 euros. Si le prix de marché du mégawattheure est inférieur au prix d’achat, l’Etat pourrait encaisser une perte.

3Le soutien au gaz. Parallèlement à ce mécanisme nucléaire, Melchior Wathelet entend « mettre sur pied une procédure d’appel d’offres afin d’attirer de nouveaux investissements en capacité de production moderne à base de gaz afin d’apporter au marché belge la flexibilité indispensable au développement des énergies renouvelables ». Le mécanisme ne s’arrête pas à cet appel d’offres : l’Etat s’engage à garantir au producteur retenu une rentabilité minimale durant cinq ou dix ans (durée qui demeure à préciser). Autrement dit, si la centrale ne se révèle pas rentable (parce que l’équilibre du réseau l’empêche de tourner ou parce que les prix sur le marché ne sont pas assez élevés), les pouvoirs publics compenseront. L’appel d’offres impliquera, par conséquent, que ce soit le producteur présentant les coûts de production les plus bas et se montrant le moins gourmand en terme de rentabilité qui l’emporte. L’éventuelle compensation publique sera financée grâce aux (éventuels) gains nucléaires (voir ci-dessus). Bref, les gains (éventuels) du nucléaire pourraient être absorbés dans le soutien du gaz. Ou non…

4La taxe nucléaire. Actuellement, les producteurs atomiques sont soumis à une taxe qui rapportera, en 2012, 550 millions d’euros à l’Etat. L’instauration du mécanisme précité (qui se fera via une loi) couplée à la fermeture de Doel 1 et 2 impliquera une révision du montant de la taxe nucléaire : cette dernière sera amputée d’un tiers (environ 180 millions). Comment cette perte sera-t-elle compensée ? Via le futur mécanisme nucléaire ? Pour cela, il faudrait que le « bénéfice » de l’Etat atteigne 25 euros par mégawattheure (exemple : achat à 45 euros et vente à 70 euros). Et que le soutien au gaz soit nul…

Joan CONDIJTS, Michel DE MUELENAERE, BELGA
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