Guy Spitaels, président du PS de 1981 à 1992, est décédé à 80 ans

© LE SOIR/Roger Milutin

Depuis quinze ans, Guy Spitaels ne voulait plus qu’on le considère comme un homme politique. Parce que lui-même ne se considérait plus comme tel. Plus depuis ce jour de février 1997, où il avait dû démissionner du perchoir wallon. Plus depuis sa condamnation dans l’affaire Dassault, en 1998.

Bien sûr, en 25 ans de vie politique, il a exercé les plus hautes fonctions : ministre, vice-Premier, président du PS, ministre-président wallon, président du parlement wallon. Il a tenu le pouvoir francophone entre ses mains. Il était « Dieu ». Mais après l’humiliation de la retraite forcée, tout cela ne comptait plus. Parce qu’il ne voulait plus que cela compte.

L’homme avait changé ? Sa vie avait changé. On ne se sèvre pas de la toute-puissance politique sans un douloureux travail de deuil. Mais l’homme avait changé en 1984 déjà, quand un accident lui avait ravi sa fille de 20 ans, Emmanuelle. C’est ce jour-là que Guy Spitaels s’était brisé. C’est de cela qu’il ne s’était jamais remis. « Je ne suis pas sûr que le travail de deuil soit fini 17 ans après, nous confiait-il avec pudeur, en 2000, à l’occasion d’une interview intimiste sur le thème de « la vie après le pouvoir ». Le temps n’arrange rien pour la mort d’un enfant. Par contre, pour ce qui est de la politique, j’ai souffert. Mais le travail de deuil a été rapide. »

L’an dernier, dans sa dernière grande interview au Soir, il précisait : « Vous savez, les enfants, c’est ce qui reste à la fin d’une vie. Le procès, j’en ai souffert, mais c’est loin. Emmanuelle n’est plus là, mais elle est toujours présente. » Il évoque aussi son fils Thomas et ses deux petites-filles. Puis avoue : « Comme père, lorsque je travaillais, mon absentéisme était complet. »

Ses regrets étaient là. Dans ce temps qu’il avait longtemps dû « grappiller » pour voir ses proches, lire ou découvrir. « Toute une partie de moi a été comprimée dans ma vie politique ; elle peut à nouveau se dilater », disait-il en 2000. Il voulait en profiter pour mieux comprendre le monde, mais aussi les siens : « J’ai des amis qui me sont chers ; je tiens à ma famille ; mais je ne suis pas certain que, même avec des gens très proches, on ne vit pas un peu comme un étranger. »

Des amis, il disait n’en avoir qu’en dehors de la politique. Même s’il aimait raconter cette anecdote sur François Mitterrand, vécue à l’Elysée : « En aparté il m’a dit : “Quand vous passez à Paris, Spitaels, revenez me voir ; on n’a pas tellement d’amis !’’ Canaille ! » Et il partait de ce rire dont il ponctuait ses bons mots…

Mais début 2011, il entre dans ce qu’il appelle « un autre espace vital » encore. Après une agression, des examens médicaux révèlent une tumeur au cerveau. « Je sens que pour un cancer de cette sorte, l’espérance de vie a une limite

, confie-t-il, lucide, au Soir. Avant, la mort était une idée qui n’existait pas. (…) Mais si je peux lire, écrire, voyager, quel est le problème ? »

Il disait d’ailleurs ne pas se révolter contre la maladie, comme il jurait, avec cette ironie toute personnelle, ne pas conserver d’amertume de sa fin politique : « Tout ce qui est amer détourne. L’âge, déjà, n’est pas attractif. Si, en plus, vous êtes pisse-vinaigre, c’est de la folie ! »

Et ce n’est pas parce que la mort approchait qu’il se trouvait de nouvelles convictions. La foi, ce franc-maçon l’avait perdue malgré une éducation catholique. Il ne croyait ni en Dieu ni en Marx. « Mais, ajoutait-il dans une apparente contradiction qu’il affectionnait, je suis inconsolable d’une société privée de cela. » Un au-delà après la mort ? « Il faut s’y résoudre : il n’y a rien. J’y entrerai sans difficulté. (…) Je partirai sans la moindre illusion, sans amertume et sans peur. » Il n’y aurait pas de rencontre entre « Dieu » et Dieu…

Mais bien avant tout cela, avant d’être cet homme serein et détaché, lorsqu’il était encore au pouvoir, c’est un tout autre personnage que Guy Spitaels affichait. Qu’il construisait. C’était l’époque de l’intellectuel froid (lui qui fut prof d’unif), du « sphinx », de Louis XIV tel que le croquait Royer. L’époque du président autoritaire, du leader qui impressionne, du chef qui malmène son monde. « C’est sûr que je jouais de cela, avouera-t-il. Je forçais le trait. J’assume mon personnage, avec les excès donnés pour être visible, compris. »

Les mots. « Spit » les choisissait avec soin. Veillant à placer le substantif ou l’adjectif que nul, ou presque, ne comprendrait (rappelez-vous les parousie ou hourvari). Puis il y avait cette façon pédante de s’exprimer, cette élocution vieille France, cette intonation doctorale. Et sa manière de parler de lui en disant « Spitaels »… Pourtant, derrière le masque, il y avait aussi un homme plus chaleureux, voire jovial, respectueux. Même s’il n’était pas l’homme de la tape dans le dos. Et qu’il avait une très haute idée de sa dignité.

Voilà pourquoi, depuis sa retraite politique, il refusait de jouer les belles-mères ou les vieux sages – « Je ne suis que vieux ! » A deux exceptions : en 2007, quand il conseille à Elio Di Rupo de choisir entre la présidence du PS et la ministre-présidence wallonne ; et en septembre 2011, lorsqu’il avoue ne plus croire en la Belgique.

Après sa démission, il refuse même toute interview pendant trois ans. Jusqu’en août 2000, où il accepte l’entretien confession au Soir évoqué plus haut. L’occasion de sortir de l’isolement. De revenir dans le monde. Puis de concrétiser son envie d’écrire, avec L’improbable équilibre paru en 2003. Ni mémoires, ni témoignage politique, ni confession sur l’affaire Agusta-Dassault. C’est l’international qui le passionne et l’occupe désormais – il publiera d’autres livres, sur les relations Chine – Etats-Unis ou sur le mythe Obama.

Le monde est son nouveau village. Guy Spitaels aura d’ailleurs eu le temps de réaliser son dernier rêve. Qu’il expliquait, sans surprise, avec les mots d’une grande écrivaine : « Dans le voyage, comme disait Marguerite Yourcenar, il y a ce goût très fort de faire le tour de la cage avant de la quitter. »

MARTINE DUBUISSON

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