Bauchau s’est éteint à 99 ans

Henry Bauchau aurait eu 100 ans, il laisse une oeuvre polymorphe, unifiée par une pensée lucide et une plume d'une vitalité qui survit.

Tâchons d’entrer dans la mort les yeux ouverts. » Cette maxime de l’empereur Adrien, sous le plume de Marguerite Yourcenar, aurait pu être la dernière d’Henry Bauchau. L’écrivain, poète, romancier, dramaturge et psychanalyste belge s’est éteint la nuit dernière dans son sommeil, en banlieue parisienne, à la veille de ses cent ans.

A son âme défendant, il lui aura fallu quitter la lucidité limpide d’un esprit dégagé des contingences extérieures et d’une plume qui s’était lavée des scories du style pour n’être plus que chant.

Avait-il découvert le secret de l’existence qu’avait révélé l’oracle de Sophocle à Œdipe, parvenu Colone, avant l’ultime départ ? Nul ne le saura, mais au moins n’aura-t-il pas fait l’économie du chemin. Henry Bauchau naît le 22 janvier 1913 à Malines. Une jeunesse d’emblée marquée par l’invasion des Allemands et l’incendie de la maison familiale, qu’il relate dans L’incendie de Sainpierre. Après des études de droit aux facultés Saint-Louis, puis à l’université de Louvain, il milite dans les mouvements de jeunesse chrétiens, avec un penchant pour l’ordre en réaction au marasme des années 30 et à l’immobilisme de la démocratie parlementaire. Combien de fois lui aura-t-on fait payer d’avoir fondé sous l’occupant nazi le Service des volontaires du travail pour la Wallonie, comme on reprocha leur compromission à Dominique Rolin, Marie Gevers ou Paul Willems. Bauchau finira par rejoindre la Résistance, mais le soupçon lui collera à la plume comme une tache indélébile.

Acquitté à la Libération, il fuit la Belgique, rencontre Camus à Paris, épouse la cause algérienne et entreprend, en 1947, une psychanalyse dont il fera son métier. « Je ne pouvais pas écrire, nous avait-t-il révélé en 2003. C’est là-dessus qu’a agi l’analyse. » Une cure qui lui révèle aussi que l’art est un puissant antidote aux désordres intérieurs. L’écriture n’est-elle d’ailleurs pas chez lui une manière de se mettre en coupe réglée avec lui-même, d’épancher l’insondable ?

La poésie est sa voix naturelle. Un premier recueil de poèmes, Géologie, obtient le Prix Max Jacob en 1958. « C’est un art de la patience, poursuivait-il, pour lequel il faut accepter de remettre tout le temps en question ce que l’on fait, jusqu’au moment où l’on sent que l’on ne peut plus aller plus loin. »

A moins que ce ne soit les autres qui s’en chargent, comme Ariane Mnouchkine qui monte, en 1960, sa pièce Gengis Khan, ou chez nous Frédéric Dussenne lui substituant sa voix, ou Pierre Bartholomée transformant en chant, à la Monnaie, celle de son Œdipe sur la route, pièce maîtresse de son triptyque mythologique des années 90. « Je pense que la musique atteint plus directement nos sens et nos sentiments que ne peut le faire la prose. Elle transforme le thème en poème. »

Dans cet opus qui révèle ce que Sophocle avait tu – le voyage initiatique qui sépare Thèbes de Colone, Œdipe aveugle, flanqué de sa fille Antigone, recouvre peu à peu la vision, qui devient regard intérieur, lucidité inébranlable.

Bauchau s’y révèle de la race des poètes courtois du Moyen Age. De ceux « qui ont créé l’esprit général de leur peuple en lui donnant un sens de l’honneur, de l’art de la beauté. Cela nous paraît extraordinaire que les gens qui ont travaillé aux cathédrales ne savaient ni lire ni écrire », disait-il encore.

Ainsi le poète – l’artiste – résout-il son ambiguïté fondamentale, se lave-t-il de ses souillures d’Homme. Et même lorsqu’il nous emmène en eau trouble dans Boulevard périphérique. Il ne faudrait pourtant pas en conclure que prime chez lui la tentation autobiographique. Chez Bauchau, la nécessité romanesque domine et le range derechef au rang des grands classiques.

L’œuvre :La plume polymorphe d’Actes Sud

Bauchau romancier. Déluge (2010), Le boulevard périphérique (2008), L’enfant bleu (2004), La vallée du bonheur profond (1999), Diotime et les lions (1991), Œdipe sur la route (1990)…

Bauchau poète. Poésies complètes.

Bauchau dramaturge. Des pièces : Gengis Khan, La Reine en amont, Prométhée enchaîné. Un opéra : Œdipe sur la route.

Bauchau diariste. Journal d’Œdipe sur la route, d’Antigone, Passage de la Bonne-Graine

XAVIER FLAMENT
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