Un procès historique s’ouvre au Vatican

L’ex-majordome du pape, Paolo Gabriele, comparaît devant ses juges. Mais l’enquête sur le « Vatileaks » est loin d’être achevée…

RÉCIT DE NOTRE CORRESPONDANTE A ROME

Ce samedi 29 septembre restera une date historique dans les annales de l’Etat de la Cité du Vatican. Celle de l’ouverture du procès de Paolo Gabriele, l’ex-majordome du pape Benoît VI, le « corbeau » accusé d’avoir volé, dans les appartements pontificaux, une quantité impressionnante de documents réservés pour les transmettre aux médias. « Avec de bonnes intentions », ont toujours souligné ses avocats. « Pour aider le pape en provoquant un choc médiatique », affirme l’inculpé.

C’est la première fois, depuis des siècles, qu’un important procès est célébré au Vatican. Outre les fameuses annulations de mariages du Tribunal de la Rote Romaine, de petits procès ont lieu régulièrement derrière les murs de la Cité du Vatican. Mais il s’agit surtout de vols dont sont généralement victimes des touristes, place Saint-Pierre, ou d’autres petites infractions. Jamais rien qui puisse, comme cette fois-ci, attirer toute la presse internationale. Même si ce n’est certainement pas la première fois qu’un délit grave est commis au Vatican. Cependant, lorsque le 4 mai 1998, le garde suisse Cédric Tornay a assassiné son chef, le colonel Alois Estermann et l’épouse de celui-ci, Gladys, avant de se suicider, il y a eu une enquête, menée d’ailleurs par des magistrats du Vatican et pas par les Italiens mais pas de procès : il n’y avait pas de survivants… Pour l’attentat contre Jean Paul II, sur la place Saint-Pierre le 13 mai 1980, le Vatican avait préféré, étant donné la gravité du délit et la difficulté de l’enquête, que ce soit la justice italienne qui s’en occupe.

En réalité, la Cité du Vatican ne dispose que d’une petite salle d’audience, un peu vétuste, dans un immeuble pompeusement appelé « le palais de justice », sur la place Santa Marta, à l’ombre de Saint-Pierre. Et dès lors, ce procès dont la première audience s’ouvre ce samedi à 9 h 30 et qui devrait être « public », le sera en fait très peu. Les juges, les accusés et leurs avocats, quelques membres des familles des accusés et dix journalistes, deux du Vatican qui ont leur place permanente et 8 du monde entier. Frustrant pour tous ceux qui s’apprêtaient à venir à Rome pour l’occasion ! Et ce n’est pas parce que le Vatican veut garder son mystère : la salle d’audience est vraiment minuscule. Quant aux photographes et aux cameramen, ils sont pratiquement bannis.

Bref, même s’il sera célébré presque à huis clos, ce procès est un événement sans précédent. Le majordome du pape, Paolo Gabriele, accusé de « vol aggravé » et l’informaticien du secrétariat général du Vatican, Claudio Sciarpelletti, de « complicité », seront jugés non pas par des prêtres mais par des laïques. Des juges qui n’appartiennent pas à la magistrature italienne mais à l’Etat de la Cité du Vatican. Tous sont d’éminents professeurs ou professeurs émérites d’universités italiennes et des experts en droit.

Au Vatican, le Code pénal en vigueur est italien mais… il date de 1889 (le code Zanardelli). Antérieur donc au fameux « codice Rocco » qui, lui, remonte à l’époque fasciste de Mussolini (1930) et qui est encore en vigueur en Italie (ce qui explique notamment certaines exagérations judiciaires récentes), le code Zanardelli est beaucoup plus libéral. Cependant, au Vatican, contrairement à ce qui s’est passé en Italie dans les années 80, il n’y a pas eu de réforme de la procédure pénale. De ce fait, les possibilités de coups de théâtre au cours du procès sont minimes. Celui-ci se basera, en effet, sur les interrogatoires qui ont déjà eu lieu au cours de l’enquête et il n’est pas du tout certain que tous ces témoins restés anonymes dans les documents des enquêteurs où ils sont indiqués seulement par une lettre de l’alphabet soient appelés à témoigner en cours de procès. Le procès pourrait donc être très court, d’autant plus que l’accusé principal a d’ores et déjà avoué.

En réalité, ce procès, nous explique le « vaticaniste » (journaliste spécialiste du Vatican) Andrea Tornielli « est un premier pas, basé sur les preuves que l’on possède déjà. Une autre enquête est en cours et ce n’est que lorsqu’elle sera terminée que l’on pourra en savoir davantage sur d’éventuelles complicités et sur d’autres inculpations à l’encontre de Paolo Gabriele qui, pour l’instant n’est accusé que de vol. Il pourrait aussi l’être de délits plus graves comme l’atteinte à la sécurité de l’Etat ou la violation de secrets d’Etat ».

Quant à ceux qui, comme le journaliste Gianluigi Nuzzi, l’auteur du best-seller de l’été Sua Santità, nourri par les documents volés sur le bureau de Mgr Georg Gaenswein, pourraient être jugés pour « recel », le délit ayant été commis en Italie serait du ressort de la justice italienne.

Pour l’instant, donc, il n’y a que deux inculpés dont un seul a commis des délits qui pourraient le faire condamner à une peine de prison. L’ancien majordome du pape, citoyen du Vatican, pourrait être condamné à une peine de un à huit ans de prison. Si c’est le cas, il devra nécessairement purger sa peine en Italie Au Vatican, il n’y a pas de prison. Juste une cellule à côté du bureau de la gendarmerie où Paolo Gabriele, arrêté en mai dernier, a passé près de trois mois avant d’être placé aux arrêts domiciliaires, toujours dans la Cité du Vatican. Mais il est possible qu’à la fin de ce procès qui ne devrait pas s’éterniser (il ne s’agit pas d’un tribunal italien !), le pape Benoît XVI concède la grâce à son ex-majordome qui, fortement influençable, selon diverses expertises psychiatriques, a peut-être vraiment agi en bonne foi comme l’affirment ses avocats.

Il est peu vraisemblable que « Paoletto », comme tout le monde l’appelle au Vatican, ait organisé tout lui-même, qu’il ait trouvé tout seul les journalistes qui ont publié les documents qu’il avait volés… Mais jusqu’ici, l’enquête sur un éventuel « réseau » qui, au sein du Vatican voudrait faire éclater les équilibres actuels et tenterait d’éloigner du pape – et donc du pouvoir – des personnes comme le cardinal Tarcisio Bertone ou Mgr Georg Gaenswein, comme on le murmure dans les couloirs du Vatican, ne semble guère progresser. En réalité, il serait probablement beaucoup plus intéressant de connaître les résultats de l’enquête menée par les trois cardinaux, Julian Herranz, Salvatore de Giordi et Josef Tomko, chargés par le pape de mener une enquête interne au Vatican. Ils l’ont fait, en interrogeant plus d’une vingtaine de personnes et, cet été, ils ont remis au pape Benoît XVI les résultats de leurs investigations. L’unique exemplaire, semble-t-il ! « C’est cela, évidemment, affirme Andrea Tornielli, le document le plus intéressant pour comprendre ce qui se passe vraiment au Vatican. » Difficile d’imaginer qu’un « corbeau » puisse s’en emparer et le divulguer !

LES PROTAGONISTES

Le pape Benoît XVI

Au centre de l’affaire Vatileaks. La plupart des documents volés par « son » majordome dans le bureau de « son » secrétaire particulier lui étaient destinés. Choqué par l’arrestation de Paolo Gabriele, le pape avait aussitôt chargé trois cardinaux d’une enquête interne dont il a reçu les résultats cet été. Il pourrait concéder la grâce à son ex-majordome.

Le cardinal Bertone

Le secrétaire d’Etat du Vatican (l’équivalent d’un Premier ministre) serait le véritable objectif du Vatileaks, expression de véritables guerres internes entre factions au sein de la Curie Romaine. Effectivement, certains des documents volés le concernent.

Mgr Gaenswein

Le secrétaire personnel de Benoit XVI, « Il bel Giorgio » adulé par les Romaines, ne manque pas d’envieux au sein du Vatican. Cette jalousie, surtout de la part de certains de ses prédécesseurs, serait l’une des pistes suivies par les enquêteurs.

Paolo Gabriele

Principal accusé du procès, majordome du pape depuis 2006. Il est jugé pour avoir volé de nombreux documents réservés dont on a trouvé des photocopies chez lui. Marié, père de trois enfants, très attaché à Benoît XVI, son arrestation avait provoqué la consternation dans la Cité du Vatican. Il a déclaré avoir agi « sous l’inspiration de l’Esprit Saint ».

Claudio Sciarpelletti

Informaticien de la secrétairerie d’Etat du Saint-Siège. Même si les magistrats l’ont renvoyé devant les tribunaux pour « complicité », à la suite de la découverte de certains documents dans son bureau, son rôle ne semble pas important. Arrêté, il avait été immédiatement remis en liberté.

Les « complices » ?

Selon diverses « fuites », Paolo Gabriele ne serait pas le seul au Vatican à se prendre pour « un infiltré du Saint-Esprit ». Cependant, il y a peu de chance que les éventuels complices du majordome soient démasqués au cours de ce procès. L’enquête sur d’éventuelles complicités est toujours en cours.

VANJA LUKSIC
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