Géorgie : la fulgurante ascension de Bidzina Ivanichvili

Bidzina Ivanichvili est à l’origine d’un système clientéliste qui a porté ses fruits en Géorgie. Un milliardaire fatalement séduisant dans un pays pauvre. © AFP.

de notre correspondant à Moscou

Neuf ans après la « Révolution des roses », la Géorgie s’apprête à changer dans le calme son équipe au pouvoir. En 2003, Mikhaïl Saakashvili avait pris la tête des mouvements de rue pour renverser un régime accusé d’autoritarisme et de corruption. Elu et réélu président depuis, l’ex-chouchou des foules démocratiques, critiqué aujourd’hui pour les mêmes maux, vient de reconnaître la défaite de son parti aux législatives de lundi.

Le nouveau Premier ministre devrait être son rival, Bidzina Ivanichvili, milliardaire devenu en quelques mois leader d’opposition. Un moment historique pour la Géorgie : c’est la première fois que ce petit pays du Caucase vit un changement démocratique, sanctionné par les urnes et non provoqué par la rue.

Avant même la fin du dépouillement des bulletins, Mikhaïl Saakashvili a hier invité « la nouvelle majorité parlementaire à former le gouvernement ». Lui-même reste à la tête de l’Etat, en attendant la présidentielle prévue en mars prochain. Mais son pouvoir devient d’autant plus affaibli que ces législatives s’accompagnent d’une réforme constitutionnelle : le Premier ministre sera désormais l’homme fort de la politique de Géorgie qui devrait donc connaître quelques mois d’une inédite cohabitation à la française. « Un pas important pour la démocratie », a hier insisté l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE).

La campagne qui a porté au pouvoir « Rêve géorgien », le parti de Bidzina Ivanichvili, vaste et hétéroclite coalition de mouvements anti-Saakashvili, a toutefois été très tendue.

Avec un moment clef : la soudaine diffusion de vidéos de torture de détenus dans une prison de Tbilissi. Ce scandale, qui a entraîné la démission de deux ministres, a fini d’affaiblir le parti présidentiel. Une bonne affaire pour Bidzina Ivanichvili, soupçonné d’être derrière cette mystérieuse apparition d’images sur le web et à la télévision.

Principal milliardaire géorgien, cet homme d’affaires a fait fortune dans la Russie postcommuniste, commençant par vendre des ordinateurs puis s’étendant dans des secteurs aussi variés que la banque, l’agroalimentaire ou la pharmacie. Des liens avec le grand voisin russe qui éveillent les soupçons : pendant la campagne électorale, le parti présidentiel n’a cessé de l’accuser d’être l’homme du Kremlin. Bidzina Ivanichvili, 56 ans, répond en assurant qu’il a désormais abandonné entreprises et passeport russes pour se consacrer à la politique dans son pays natal. Avec un argument de poids : ses actifs représentent près de 5 milliards d’euros, soit presque la moitié du produit intérieur brut géorgien.

Cinquième enfant d’une famille pauvre, né dans un village niché dans les montagnes, il y est officiellement revenu il y a huit ans et, depuis, a fait preuves d’étonnantes largesses : il a payé le revêtement de certaines routes, la construction de nouvelles maisons, l’installation de l’eau, du gaz et de l’électricité – sans oublier les 3.000 dollars donnés aux jeunes mariés. Un « clientélisme » étendu au reste de la Géorgie.

Bidzina Ivanichvili affirme avoir initialement mis sa richesse aux services de Mikhaïl Saakashvili dont il aurait été un allié – un allié clé mais discret – au cours des premières années qui ont suivi la chute du régime post-soviétique. Pour financer d’importantes politiques, notamment la modernisation de la police. Entre ce soutien et ses diverses actions caritatives, le généreux oligarque dit avoir dépensé 1,7 milliard de dollars « pour mon pays ».

Bidzina Ivanichvili affirme même avoir été un non officiel conseiller du héros de la Révolution des roses pour mener ses premières réformes institutionnelles. Une action en coulisses que dément Mikhaïl Saakashvili.

Toujours est-il qu’en 2007, lorsque le président réprime dans la violence policière une manifestation de l’opposition, les deux hommes s’engagent sur des voies séparées. Difficiles réformes économiques, guerre avec la Russie et croissante impopularité pour Mikhaïl Saakashvili. Dépenses faramineuses et philanthropiques, achats anonymes d’œuvres d’art (notamment le tableau de Picasso « Dora Maar au Chat » acquis pour 95 millions de dollars) et grande discrétion publique pour Bidzina Ivanichvili.

Tout a changé lorsque, le 12 octobre 2011, le milliardaire publie une lettre qui, adressée à Mikhaïl Saakashvili, prend les allures de défi politique. Il demande la démission du président et, dénonçant l’autoritarisme et autres dérives du « système Saakachvili », annonce la création de son parti. Il affirme qu’il vise le poste de Premier ministre. Pari réussi moins d’un an plus tard.

BENJAMIN QUENELLE
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