Après 10 ans, l’armée belges quitte l’Afghanistan

Dès le milieu de la décennie, la mission de protection de l’aéroport de Kaboul (Kaia) commence à être jugée « ennuyeuse » par de nombreux militaires belges qui se sentent en cage, coupés de l’Afghanistan. © Pierre-Yves Thienpont.

En transférant ce dimanche vers 22 h 30 la responsabilité de la protection de l’aéroport militaire de Kaboul (Kaia) à un contingent international composé de Hongrois et Portugais, l’armée belge a clos un déploiement militaire qui deviendra sans nul doute « historique » aux yeux des promotions futures : jamais la Belgique ne s’était engagée aussi longuement dans une mission de guerre, et bien malin qui aurait pu penser en 2002, au sein du gouvernement Verhofstadt I, que l’action belge allait durer près d’une décennie.

Depuis février 2003 et le premier débarquement de 73 militaires belges sur l’ancien aéroport militaire (alors situé au sud de la piste d’atterrissage, les autres abords de l’aéroport étant minés…), deux ministres et pas moins de 29 rotations de personnel se sont succédé, quelque 116 mois de mission se sont écoulés, et cependant, pas un mort n’est – à ce jour – à déplorer dans les rangs belges.

Ce retrait d’environ 150 Belges de l’aéroport (sur les 570 soldats belges déployés fin septembre en Afghanistan) ne signifie pas pour autant que l’armée belge quitte le pays : six chasseurs F-16 demeurent actifs à Kandahar (sud), où sont déployés à leurs côtés, jusqu’à la fin 2014, des dizaines de mécaniciens, pilotes, instructeurs, chirurgiens. A Kunduz (nord), quatre équipes de conseillers militaires (des « MAT »), soit bien plus d’une centaine d’hommes, aident à la formation et à l’encadrement opérationnel de la nouvelle armée afghane, sans compter les dizaines de militaires belges affectés à des tâches de logistique, de déminage, de renseignements, de pointage de cible, etc. Enfin, un certain nombre de Belges demeurent au quartier général de la Fias (Otan) à Kaboul, d’autres ont été transférés à Mazar-I-Sharif (pour aider à la formation militaire), enfin un à deux hommes est/sont désormais posté(s) à Douchanbe, au Tadjikistan voisin, pour aider aux mouvements aériens.

Mais le départ de l’aéroport de Kaboul est à la fois un signal et un symbole. Peut-on dès lors risquer un premier bilan ? D’un point de vue militaire, « l’armée belge s’est musclée », constate le spécialiste de défense André Dumoulin, attaché à l’Ecole royale militaire : « Les Forces spéciales sont actives, les paras belges s’entraînent désormais avec les fusiliers néerlandais… L’armée s’est professionnalisée. » S’il est difficile de distinguer ce qui est dû, d’une part, à une plus grande présence opérationnelle des militaires belges et, d’autre part, ce qui résulte de la transformation de l’armée initiée sous Verhofstadt III, force est de constater que l’un alimente l’autre. Le déploiement belge à Kaboul apparaît comme celui qui a ouvert les portes aux déploiements subséquents à Kunduz (2004) et Kandahar (mi-2008), et les bons résultats militaires en Afghanistan (très concrètement, l’absence de toute perte dans les rangs belges) a permis les (re)déploiements au Liban, au Congo, en Ouganda, dans l’océan Indien et même des déploiements à hauts risques en Libye, en Côte-d’Ivoire et au Tchad. Le Soir maintient qu’il s’en est fallu de peu pour que la Belgique ose se déployer de manière ultra-offensive dans le sud afghan.

Bref, davantage qu’en termes de matériel ou de budget, c’est la culture militaire belge qui s’est transformée tout au long de ce déploiement afghan, au point que la mission de protection de l’aéroport de Kaboul soit considérée depuis plusieurs années, par les militaires concernés, comme une mission désormais ennuyeuse à laquelle il était temps de mettre un terme.

Dans ces conditions, si le débat parlementaire porte régulièrement sur la date à laquelle les autres militaires belges quitteront l’Afghanistan, le débat militaire, lui, porte davantage sur l’environnement et la nature de la prochaine mission : puisque le gouvernement Di Rupo envisage un niveau soutenu de déploiement militaire (de l’ordre du millier d’hommes), quelle sera la prochaine destination ? Mali ? Syrie ? Et surtout, selon quelles règles d’engagement ? Sollicitée demain par l’Otan ou l’UE, la Belgique pourra-t-elle toujours trouver une mission aussi mesurée que celle de Kaboul ?

De Sebrenica (1995) jusqu’à son départ d’Uruzgan (2009), les Pays-Bas offrent un exemple tragique de pays qui n’a pas toujours su contrôler ses prises de risques militaires. A méditer.

ALAIN LALLEMAND
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