Mo Yan, premier Chinois prix Nobel de littérature

L’Académie suédoise a comparé Mo Yan à des géants tels William Faulkner ou Gabriel Garcia Márquez. © AP

Mo Yan, écrivain chinois né en 1955, lauréat 2012 du prix Nobel de littérature, est le premier Chinois du palmarès puisque Gao Xingjian, lauréat en 2000, avait été naturalisé français trois ans avant d’être couronné.

Mo Yan, « avec un réalisme hallucinatoire, unit conte, histoire et le contemporain », dit l’Académie suédoise pour expliquer son choix. « Mo Yan, en associant imagination et réalité, perspective historique et sociale, a créé un univers qui, par sa complexité, rappelle celui d’écrivains tels William Faulkner et Gabriel García Márquez, tout en s’ancrant dans la littérature ancienne chinoise et la tradition populaire du conte. [Il] est considéré, malgré son jugement critique sur la société, comme l’un des écrivains les plus éminents de son pays », ajoute la biographie publiée par l’Académie.

Issu d’une famille de paysans, Mo Yan – c’est son nom de plume : « celui qui ne parle pas » – a travaillé la terre avant d’être ouvrier en usine et de se tourner vers l’écriture à partir de 1976, au moment où il rejoint l’Armée populaire de libération. Son premier roman, Radis de cristal, paraît avec succès en 1986 et l’adaptation cinématographique, l’année suivante, du Clan du Sorgho par Zhang Yimou (Le sorgho rouge), confirme sa popularité.

Prolifique, il a publié environ 80 ouvrages – romans, essais et nouvelles. La plupart s’inspirent de la vie qu’il a connue à la campagne et du climat politique qui régnait dans sa jeunesse, quand il était étiqueté « mauvais élément ». Il pratique la critique du régime avec un humour dévastateur sur un registre parfois paillard. Souvent jugé subversif, il a subi la censure pour certaines scènes de sexe trop explicites de son roman le plus connu en Occident, Beaux seins, belles fesses. Un ouvrage qui, comme La dure loi du karma, couvre un demi-siècle où les personnages se bousculent dans des familles complexes et en partie imaginaires.

Son roman le plus récent, Grenouilles, réédité la semaine dernière dans la collection Points, aborde la question du planning familial sous Mao. Têtard y est un écrivain originaire de la campagne où vit encore sa tante, gynécologue pendant plus de cinquante ans. Et, à ce titre, militante pour l’enfant unique et amenée à pratiquer en grand nombre des avortements forcés. L’ambition de Têtard est d’écrire, à la manière de Sartre, une pièce de théâtre inspirée par la vie de sa tante. Quand il l’aura terminée, il en dira ce qui pourrait être la profession de foi de Mo Yan romancier : « Si certains faits qui apparaissent dans la pièce ne se sont pas produits dans la vie réelle, ils ne se sont pas moins déroulés dans mon esprit. C’est pourquoi, pour moi, ils sont authentiques. »

LUCIE CAUWE

Un veau, un coureur de fond, un monde…

Un nouvel ouvrage de Mo Yan est paru en français la semaine dernière, heureuse coïncidence. Le veau, suivi de Le coureur de fond, rassemble deux longues nouvelles publiées en 1998. Il ne leur manque que l’ampleur des grands romans.

Mais elles possèdent leurs qualités et la seconde se permet même des digressions dans le temps. L’univers est celui de la campagne dans le contexte d’un pouvoir absolu.

Le veau est particulièrement réjouissant. Luoa Han, le narrateur, est un adolescent turbulent, « le plus pénible du village », dit-il, prêt à tout pour se faire remarquer et ignorant les limites qui lui éviteraient des ennuis. Il les franchit donc souvent. Mais il n’est pas idiot, a compris comment fonctionnent les adultes et utilise le système à son profit. L’anecdote concerne un veau aussi précoce que lui : Double Echine, c’est le nom du veau, n’a pas attendu d’être adulte pour grimper sur toutes les femelles du troupeau et l’oncle de Luoa Han, chef de la brigade de production, a décidé de le faire châtrer. L’opération tourne mal, Double Echine ne se laisse pas faire. Finalement vaincu par les hommes, il saigne abondamment, souffre et ne guérit pas d’une blessure qui s’infecte tant qu’il finit par en mourir, malgré une dernière tentative pour le conduire chez le vétérinaire. La succession des événements est conditionnée à chaque instant par la ligne officielle, jusqu’au ridicule des mensonges utilisés pour y faire croire.

Dans Le coureur de fond, Zhu Zongren joue de malchance. Il est bossu, on ne lui connaît aucune qualité particulière – au contraire des autres habitants du village qui peuvent se prévaloir de quelque fait glorieux – et il a été étiqueté « droitier ».

Dans un pays communiste, il en faut moins pour être relégué dans un lieu perdu. Pourtant, au fil du temps, grâce à l’organisation régulière de manifestations sportives (où on pratique le lancer de grenade !), il révèle des dons inattendus. Ils ne lui vaudront d’ailleurs pas que des félicitations… Ce livre bref tombe à pic parce qu’il est une formidable porte d’entrée dans l’œuvre de Mo Yan. On y fera connaissance avec quelques caractéristiques de son écriture libre en même temps qu’il fera pénétrer son univers.

Grenouilles
Mo Yan
Traduit du chinois par Chantal Chen-Andro.
Points, 525 p., 8.50 euros

PIERRE MAURY

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