Exposition à l’occasion des 50 ans de carrière de François Walthéry. Et Dieu créa Natacha…

Walthéry devant la fresque dédiée à Natacha, rue Jean Bollen à Laeken © Pierre-Yves Thienpont

Entretien

A chaque fois qu’il termine un album, François Walthéry a le blues. Car le dessin le coupe des réalités du monde… et de la mélancolie. L’expo du Centre belge de la bande dessinée s’ouvre sur l’année 1962, quand il publie, à 16 ans à peine, ses premiers gags de Pipo. Depuis, l’artiste liégeois n’a jamais posé le crayon. Peyo l’a fait schtroumpfer dans son studio sur les séries de Jacky et Célestin, Johan et Pirlouit, Benoît Brisefer. C’est là qu’il a rencontré Gos. Ensemble, les deux gamins ont fantasmé Natacha, la première bombe sensuelle de la bande dessinée belge. L’hôtesse de l’air passera de mains en mains, faisant craquer tous les scénaristes, sans jamais prendre un bourrelet.

Parmi vos péchés de jeunesse, l’exposition pointe vos essais de Spirou et Fantasio. Vous auriez pu succéder à Franquin sur la série à la fin des années 60. Qu’est-ce qui vous en a empêché ?

Je prenais des leçons de dessin chez Franquin à l’époque de Panade à Champignac, le dernier Spirou qu’il a réalisé avant de se consacrer entièrement à Gaston. En une après-midi, il m’a appris ce que j’aurais mis six mois à comprendre. Mon nom figurait sur la liste des repreneurs potentiels de Spirou, mais je planchais déjà sur Natacha. Franquin m’a regardé dans les yeux. Il m’a dit qu’il avait biffé mon nom parce qu’il avait vu les brouillons de ma petite hôtesse de l’air et qu’il me trouvait assez fort pour réussir avec mon propre personnage. Sur le moment, j’étais déçu car Spirou se vendait très bien…

Au départ, votre style hésite entre le Tintin d’Hergé, le Valhardi de Jijé, le Johan de Peyo, le Spirou de Franquin ou le Jourdan de Tillieux… Avec le recul, de qui êtes-vous le plus proche ?

J’ai fait mes armes chez Peyo avec Jacky et Célestin. J’ai aussi travaillé sur Le Sortilège de Maltrochu de Johan et Pirlouit ou Les douze travaux de Benoît Brisefer. C’était de la BD typiquement belge. Je suis resté dans ce style. Je sentais moins le réalisme. Mon trait était taillé pour l’humour. J’aime l’action rigolote.

Vous créez le personnage de Natacha mais vous n’écrivez pas ses histoires. En même temps, vous changez sans cesse de scénariste. Pourquoi ces infidélités ?

Je me laisse guider par le hasard des rencontres et de l’amitié. Au début, je m’entendais bien avec Gos, mais il a rencontré le succès avec son Scrameustache et il a abandonné Natacha. Cauvin est arrivé en magnifique. Avec lui, on ne se pose pas de questions, sauf sur les participes passés ! J’ai eu Mittéï, le créateur de l’Indésirable Désiré, ou le prodigieux Wasterlain, alias Docteur Poche, qui me dessinait ses scénarios en couleur avec un mode d’emploi ! Et puis il y a eu l’immense Maurice Tillieux, le roi du remake. Il m’a recyclé un Félix, l’ancêtre de Gil Jourdan, pour le Treizième apôtre de Natacha. J’ai aussi reçu un scénario de Sirius, le créateur de l’Epervier bleu et des Timour. A l’époque, j’avais du Tillieux sur le feu et je ne l’ai pas réalisé. Je suis en train de terminer cette histoire aujourd’hui. Ça cogne un peu. C’est plein de bateaux. Ça se passe en Nouvelle-Calédonie et c’est pour bientôt…

La couverture du premier Natacha a été refusée. Elle figure dans l’exposition avec la lettre des éditions Dupuis qui vous reprochaient son « agressivité sexuelle ». Vous avez été censuré ?

Le premier album s’intitulait Natacha et les coupeurs de têtes. Peyo m’a dit : « C’est ton numéro 1, mets en gros caractères Natacha hôtesse de l’air comme ils font avec les titres de Playboy et dessine-la en gros plan. » On était dans son atelier. Il avait sorti de l’armoire une quinzaine de numéros de Playboy qu’on avait étalés par terre. Sa femme entre et, nous voyant à quatre pattes, se demande ce qu’on fait. Peyo lui répond qu’on cherche une couverture et voilà comment Natacha se retrouve en gros plan du tome 1. Elle était parfaitement boutonnée mais le service commercial a paniqué. Charles Dupuis l’aimait bien. Il m’a conseillé de garder sa forte poitrine et de mettre sa main devant. On ne m’a plus emmerdé après. Les commerciaux la trouvaient « un peu Barbie ». Ce n’était pas faux sur le plan physique, mais en ce qui concerne le caractère, elle n’a jamais hésité à mettre des baffes à ceux qui le méritent !

Au plan de la sexualité, quelle était la frontière à ne pas franchir ?

Je l’ai mise à poil mais dans le noir uniquement ! J’avais lu la Valentina de Crepax mais je n’étais pas intéressé par ce type de BD pour adultes. Je voulais une femme qui « donne envie », mais dont on sait qu’elle n’ira jamais plus loin.

Sauf en dédicaces ?

Oui, mais seulement quand il n’y a plus d’enfants dans la queue. Même s’il m’est déjà arrivé de voir une petite fille, à Liège, me demander un dessin de « Madame Gros Nénés »… Rassurez-vous, je lui ai juste fait une hôtesse de l’air.

L’exposition présente une section érotique avec des petites culottes où Natacha fait « guili-guili » avec le Marsupilami. Que pensez-vous de ce genre de « produit dérivé » ?

Un libraire liégeois a imprimé le Marsupilami et Natacha sur 200 petites culottes sans l’autorisation de personne. Ça nous a bien fait rire, Franquin et moi. Charles Dupuis en a acheté pour les offrir à ses amis : on avait de vrais éditeurs à l’époque !

François Walthéry, jusqu’au 24 février, tous les jours (sauf lundi), 10 à 18h, Centre belge de la bande dessinée, 20 rue des Sables, 1000 Bruxelles. Infos : 02-219.19.80 et www.cbbd.be.

Les héros oubliés : dans l’ombre de l’hôtesse de l’air

Les vitrines du Centre belge de la bande dessinée rappellent aussi, à travers des dizaines de croquis et de planches originales, que Natacha a développé une fâcheuse tendance à éclipser les autres personnages de Walthéry. Le Vieux Bleu, P’tit Bout d’Chique ou Rubine sont là pour en témoigner.

Le Vieux Bleu est un volatile de concours apparu dans un numéro spécial du journal Spirou, en 1974. Racontée par un Cauvin au mieux de sa forme, l’histoire met en scène le personnage du Vieux Jules. Cet éleveur de pigeon voyageur est le portrait craché du grand-oncle de Walthéry. Contre toute attente, Le Vieux Bleu a cartonné dans sa version en wallon de Liège après un coup de pouce radiophonique de Georges Pradez. Il s’en est vendu à ce jour plus de 95.000 exemplaires : une folie pour un album en langue régionale !

Bourré de poésie, P’tit Bout d’Chique est né en 1975, pendant que Natacha était en congé maladie. Son scénariste était sur le flanc et Walthéry en a profité. Il a fondu de tendresse devant ce cousin du Petit Noël de Franquin. Quant à Rubine, la femme-flic, elle a vu le jour en 1993 avec, de l’aveu de l’auteur, un physique hérité de Sophie Marceau. Moins sage que Natacha, elle n’hésite pas à allumer les bandits lecteurs sous la douche. Faute de temps, Walthéry l’abandonnera à d’autres dessinateurs.

DANIEL COUVREUR
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