Sylvia Kristel restera l’actrice d’un rôle, Emmanuelle. Elle s’est éteinte à 60 ans

Le portfolio

Sylvia Kristel avait passé quelques heures à Bruxelles, en 2006, afin d'évoquer ses souvenirs autour de son autobiographie. © Pierre-Yves Thienpont.

A l’heure du porno soft et généralisé, la scène peut faire sourire. Mais après 30 ans de chape gaullienne et pompidolienne, ce fut une vague d’écume que reçurent, jambes croisées, des millions d’hommes à moustache et à rouflaquettes. Emmanuelle, alias Sylvia Kristel, nue au centre de sa toile de rotin, qui vous regardait bien en face et tripotant un collier de perles, c’était le Kama-sutra pour les nul(le)s.

Avec Giscard à la barre, c’est la France bourgeoise qui s’encanaille. On pense à l’interruption volontaire de grossesse et au divorce par consentement mutuel, mais c’est le cinéma qui porte le premier coup d’estoc aux bonnes mœurs. Les films hardcore US osent de vraies scènes de sexe. Emmanuelle est née de ce contexte-là.

Pour porter à l’écran le roman sulfureux d’Emmanuelle Arsan, le producteur Yves Rousset-Rouard embauche Just Jaeckin, photographe de mode et artiste à ses heures, qui n’avait encore rien tourné.

Jaeckin fait défiler des oies blanches en leur demandant de ne susurrer que des « je t’aime ». Sylvia Kristel, jeune mannequin d’Utrecht, préféra décliner son identité, ce qui parut beaucoup plus sexy. Elle avait déjà tourné trois films en Hollande et filait le parfait amour avec Hugo Claus, le monstre sacré des lettres flamandes. Il lui donnera un fils – le comédien Arthur Claus – et l’encouragea à faire son fameux film.

On connaît la suite. Après sa sortie, le 26 juin 1974, Emmanuelle fit 9 millions d’entrées en France et 50, dans le monde. Un cinéma sur les Champs-Elysées le garda dix ans à l’affiche en version sous-titrée, pour les touristes. Une exception culturelle !

Emprisonnée dans son rôle, Sylvia Kristel l’épuise jusqu’à la corde dans ses suites au cinéma et à la télévision. Si on pense à elle, c’est pour être Mata Hari ou Lady Chatterley. « Je parle d’Emmanuelle dans un seul chapitre de Nue, mon autobiographie, nous livrait-elle en 2006. C’est inévitable que les gens m’en parlent mais c’est très fatigant. Si j’ai écrit ce livre, c’est aussi parce que j’ai envie que la page se tourne. »

La page, elle avait déjà tenté de la tourner en tournant aux Etats-Unis et en se remariant. Échec sur échec, la drogue et l’alcool en prime.

Elle se reconstruira dans les années 90, entre Bruxelles et Amsterdam, et se fera une petite réputation d’artiste-peintre. Mais Emmanuelle, elle demeure. Rendons-lui grâce en rappelant qu’elle a tourné avec Mocky, Robbe-Grillet, Vadim. Et Chabrol pour le bien nommé Alice ou la dernière fugue.

XAVIER FLAMENT

Morceaux choisis : « Le Soir » l’avait rencontrée

« Blouson de cuir, jambes de longue plante souple tannée, le rire en bandoulière sur un visage qui a pris de l’expression, Sylvia Kristel déboule dans le bar de l’hôtel Métropole. La vie lui a donné des coups mais ses yeux répondent à l’attaque par la douceur et une sagesse de fille tendre. Revenue des Etats-Unis, elle vit à Bruxelles… », écrivait notre ex-confrère Luc Honorez en 1995. Morceaux choisis de son entretien :

Emmanuelle m’a emprisonnée

« Emmanuelle m’a emprisonnée et les spectateurs n’ont pas vu mes autres films qui étaient d’une autre veine et dirigés par de grands réalisateurs : Un Linceul n’a pas de poche, de Mocky, Le Jeu avec le feu, de Robbe-Grillet, La Marge, de Borowczyk, Alice ou la dernière fugue, de Chabrol, René la canne, de Francis Girod, Les Monstresses, de Luigi Zampa… Tant pis ! »

La fin d’un tournage est trop dure

« Ce métier m’a permis de voyager dans des cultures variées et de m’intégrer dans des équipes cinématographiques qui, chaque fois, devenaient ma famille. La fin d’un tournage est trop dure : on se retrouve seule, on est dans un trou noir, les “proches” manquent. »

Interpréter nue n’est pas difficile

« Interpréter nue n’est pas plus difficile, bien sûr, que de dire un monologue de 50 pages. Mais c’est si intime ! Heureusement ma myopie m’aidait beaucoup à me dénuder. Ne voyant pas à plus d’un mètre cinquante, je n’apercevais pas les techniciens et pouvais me concentrer. Ma peau jouait avec la caméra plus qu’avec le spectateur. Au théâtre, je ne l’aurais pas osé car je suis un être assez timide. »

Posséder dix, cent vies

« Alice ou la dernière fugue de Chabrol me va bien. Comme l’Alice de Lewis Carroll, je suis passée, soudainement et internationalement, de l’autre côté du miroir. De jeune fille de mon époque, je suis devenue un symbole de la sensualité des années ‘70. Je ne l’ai pas toujours géré, c’est absolument juste. Et, maintenant, je veux à nouveau franchir le miroir mais pour aller dans une autre direction. Passer de l’autre côté permet de posséder dix, cent vies. »

LUC HONOREZ
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