Femme à l’instinct et au violon d’Ingres

entretien Kiki, la muse de l’Art moderne, est morte de sa liberté.
Kiki, la muse

Alice Prin est entrée dans l’histoire de la peinture, du cinéma d’art et d’essai, de la photographie comme l’émoustillante Kiki de Montparnasse. Le célèbre Nu couché à la toile de Jouy, c’était elle, passionnément brossée par le pinceau de Foujita. Dans les années folles, le délicieux ovale du visage de Kiki, son mimi nez pointu, ses formes voluptueuses, son envie de vivre volcanique surtout ont transcendé Kisling, Calder, Gwozdecki, Brassaï… Man Ray en fera son Violon d’Ingres, la plus célèbre photo au monde, où les reins de la muse sont offerts à l’archet de la passion.

Un demi-siècle après la mort de Kiki, le romancier-scénariste José-Louis Bocquet et la dessinatrice Catel Muller la tirent de l’oubli à travers une monumentale biographie de bande dessinée. Un album magnifique sur l’art de la déraison…

D’où vous est venue cette passion pour le personnage de Kiki ?

José-Louis : On devait réfléchir ensemble à un projet de BD à La Coupole de Montparnasse. En chemin, je suis tombé sur la réédition des mémoires de Kiki. Je savais que le personnage intéressait Catel. On a tout de suite ressenti une envie commune de roman graphique et nous sommes allés voir les endroits où elle a vécu. La Coupole, où elle chantait à Montmartre, mais aussi son village natal de Châtillon-sur-Seine et le port de Villefranche-sur-Mer à la Côte d’azur, où les marins la prenaient pour une pute à cause de son comportement de femme libérée !

Catel : J’ai fait des études d’art plastique. C’était l’occasion de me replonger dans le monde de la peinture, de l’Ecole de Paris… et surtout de voir quelle femme se cachait derrière le cliché du célèbre Violon d’Ingres. Kiki est devenue un mythe parce qu’elle a montré que l’important n’est pas d’où l’on vient, mais ce qu’on est, là et maintenant.

Vous vous êtes concentrés sur sa relation avec Man Ray, l’artiste qui a marqué sa vie. Pourquoi ?

Catel : Ils ont eu une relation dure et passionnelle. Man Ray l’aimait mais l’utilisait aussi et Kiki sentait qu’elle n’arrivait pas à le garder. Leur relation les a fait monter tous les deux. La différence entre eux, c’est qu’elle ne calculait jamais.

José-Louis : Kiki n’était qu’une image de tableaux et de films avant-gardistes. On a cherché à la faire exister réellement à travers cette bande dessinée, la sortir du regard surréaliste ou machiste que l’histoire a pu jeter sur elle. A montrer que la photo de la femme nue du Violon d’Ingres cache un acte d’amour.

Elle a brûlé l’existence par les deux bouts, avant de mourir des excès de drogue et d’alcool. Au contraire de son corps, sa vie n’était pas un modèle ?

José-Louis : Elle s’est autodétruite alors qu’elle aurait pu mourir milliardaire. Elle a vécu dans l’instinct. Je l’admire pour ça !

Catel : Ce n’était pas une beauté fatale mais une femme inspirante. Elle échappait aux canons esthétiques et changeait tout le temps son apparence. Elle était graphique avant d’être belle, avec son grand nez qui prenait le vent, ses cheveux noirs et ses yeux bleus. Elle incarnait la modernité comme Louise Brooks au cinéma. A la fin de sa vie, après la rupture avec Man Ray, elle s’est laissée aller. Elle a connu la déchéance parce qu’elle n’a jamais voulu privilégier la carrière, l’argent, ni les relations. Pour une femme, il était impossible d’exister en tant qu’artiste à l’époque.

Exposition des originaux de Kiki de Montparnasse du 18 avril au 2 mai à la librairie Cook & Book, 1 place du Temps-Libre, à 1200 Woluwe-St-Lambert.

COUVREUR,DANIEL

Commentaires

répondre