Spirou contre Mickey

L’aventure du Journal de Spirou

Fidèle à Dieu et à son pays depuis 1938, « Spirou » s’est émancipé en 70 ans pour faire souffler un vent de folie et de liberté sur la BD.

Spirou ? Un gars d’honneur, l’ami de tous et surtout des faibles. Un jeune homme qui n’a pas peur de se salir les mains mais veut se garder propre dans ses pensées. Quand l’imprimeur Jean Dupuis crée le premier hebdomadaire européen de bande dessinée, le Journal de Spirou, le 21 avril 1938, Rob-Vel imagine ce nouveau héros espiègle et débrouillard comme les petits Wallons. Spirou s’engage à « respecter Dieu, le pays et autrui » et se pose en rival de Mickey, né quatre ans plus tôt. Jijé, Franquin, Fournier, Broca, Janry, Munuera… poursuivront ses aventures.

Septante ans plus tard, Spirou est passé de 85 centimes belges à 2,30 euros. La diffusion payante est revenue au niveau de 1938, avec une moyenne de 20.000 exemplaires par semaine en Belgique mais le mythe est intact. Le Centre belge de la bande dessinée met en scène pendant quatre mois la vie du journal, le seul de l’âge d’or de la bande dessinée à avoir survécu, là où Tintin et Pilote ont fait naufrage.

L’exposition des Aventures d’une rédaction met en vitrine les Belles histoires de l’Oncle Paul, le Spirou spécial des années 1950 imprimé pour les « villégiateurs du littoral belge », les tout premiers dessins de Gaston, découpés à la diable par Franquin en 1957, les mini-récits jaunis du Centième Schtroumpf, du Faux Schtroumpf ou du Voleur de Schtroumpf, ou le Trombonne illustré, le « supplément clandestin à emballage perdu »…

Gaston contre M. Boulier

Ces originaux sans prix mettent des bulles au fond des yeux, entourés de chromos et de films insolites. La photo du lion hébergé pendant plusieurs jours au journal ou la visite de la rédaction organisée par Gaston en mai 68 témoignent du climat de dérision dadaïste chez Spirou. Yvan Delporte, poète en chef des années 1956-1968, avait pour devise qu’un bon journal n’a rien à voir avec la comptabilité. Dans les gags de Gaston, son complice André Franquin identifiait en M. Boulier le spectre de la mise sous tutelle administrative de l’imaginaire du journal.

Si Spirou a traversé les modes et les époques, c’est avec la complicité de Charles Dupuis. Il a dirigé le magazine à la cravate pendant 45 ans, jusqu’à la vente de l’empire à Albert Frère, en 1985. Tome et Janry ont donné son visage familier au maître d’école du Petit Spirou. Charles Dupuis a couvé le talent d’André Franquin, puis révélé celui de Raoul Cauvin, deux piliers du journal, du rire et du succès familial de l’Ecole belge de la BD.

Les échos de cet humour désopilent dans les gaffes originales de Gaston, prêtées par Isabelle Franquin pour l’exposition. Ils grincent dans les gags du pauvre Lampil de Lambil et Cauvin. Ils déchirent avec le Gang Mazda de Tome et Darasse, où Thierry Tinlot, rédacteur en chef de 1993 à 2005, se prend pour le Boss. Une caricature que Bercovici et Zidrou pousseront au paroxysme dans la série du Boss, sommet de l’autodérision indissociable de l’esprit Spirou.

Jusqu’au 8 juin, tous les jours (sauf lundi), de 10 à 18 heures, au CBBD, 20, rue des Sables, 1000 Bruxelles.

COUVREUR,DANIEL

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