Au pays des désirs cachés

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Alan Moore revisite Alice, Oz et Peter Pan

Auteur culte des « Watchmen » ou de « From Hell », le mage des comics libère la sensualité des contes.

Symbole de la magie du conte, le miroir est un passage sur l’étrangeté du monde. Dans le livre Filles perdues, Alan Moore et Melinda Gebbie en font l’instrument artistique d’un album de réflexion sur le pouvoir de l’imagination. L’action prend corps dans un style graphique proche de l’Art nouveau et utilise les contes de l’enfance pour explorer les limites de la liberté d’expression. Le miroir est le confident de ce récit où les enfants grandissent en brisant les tabous.

À la veille de la Première Guerre mondiale, trois femmes, Alice du Pays des merveilles, Wendy de Peter Pan et Dorothy du Magicien d’Oz voyagent au bout des plaisirs à l’hôtel Himmelgarten, où le livre des sept péchés capitaux a chassé la Bible des tables de nuit. Dans ce décor romantique, entre ombre et lumière, Alan Moore effeuille sa poésie érotique, illustrée par sa femme, Melinda Gebbie, célèbre pour son comic-book Fresca Zizis banni par la censure britannique.

Alan Moore est l’auteur le plus primé de l’histoire des comics avec neuf prix du meilleur scénario en vingt ans. Ses trois chefs-d’œuvre, le manifeste anarchiste antithatchérien de V for Vendetta, la révélation de la névrose des super-héros de Watchmen et la psychanalyse de Jack l’éventreur dans From Hell ont été couronnés à Angoulême.

C’est en 1991, qu’Alan Moore a entamé l’écriture de Filles perdues mais le projet n’aboutira qu’en 2006, après sa rencontre avec Melinda. Ce livre sulfureux vient d’être traduit. Interdit à la vente en Suisse, il est diffusé en Belgique et en France sous blister, frappé d’un sticker interdisant sa lecture aux mineurs.

Une métaphore sensuelle

Filles perdues brûle les sens. Mais derrière les images pornographiques, c’est de libre-pensée qu’il est question. Alan Moore libère les idées. En célébrant l’amour, il censure la guerre. Le dessin nostalgique de Melinda Gebbie se nourrit de romantisme et d’élégance de l’art.

Le dernier chapitre se referme sur une soldatesque brisant le fragile miroir d’Alice et pourtant l’espoir résiste aux coups de crosse : si l’on peut détruire les choses, on ne détruit jamais la beauté de l’imaginaire. C’est elle que Filles perdues réclame tout au long des 300 pages de cet ouvrage majeur. Ce comic-book extrêmement raffiné dans les mots et le trait se rebelle contre le sexe vulgaire du XXIe siècle. C’est un grand rêve éveillé pour en finir avec les interdits, une métaphore sensuelle des barricades qui sautent pour ouvrir l’esprit à de nouveaux territoires, une déclaration universelle des droits à la jouissance et à l’imagination. Filles perdues refuse de voir le sexe exploité, dénaturé, sali par l’inceste ou la pédophilie de capitaines Crochet. Aux Dutroux, Fourniret et autres Fritzl, Alan Moore rappelle : « Onze ? Douze ans ? C’est tout à fait monstrueux… seuls les fous et les magistrats peuvent faire la distinction. »

À la fin de l’utopie érotique vécue par Alice, Wendy et Dorothy, les trois jeunes filles réussiront à faire le deuil de leur innocence volée, sans renier ce qu’elles ont été. Elles ne sont pas perdues à tout jamais. En trouvant la force de raconter leur histoire, elles ont remporté leur plus belle victoire.

Filles perdues, Alan Moore et Melinda Gebbie, Delcourt, 318 p., 49 euros.

Hommage à l’imagination sexuelle

Alice, Wendy, Dorothy : Alan Moore révèle la face cachée des héroïnes de contes pour enfant.

ENTRETIEN

Alan Moore, votre dernier livre, « Filles perdues », dessiné par votre compagne Melinda Gebbie, plonge Alice, Wendy et Dorothy, les ingénues du « Pays des merveilles », de « Peter Pan » et du « Magicien d’Oz », dans le monde des tabous sexuels. Pourquoi avez-vous choisi l’imagerie des contes pour enfants comme trame de cette fiction érotique ?

Le personnage de Wendy a été le déclencheur. L’idée de départ était purement basée sur Peter Pan. Freud avait déjà discerné une dimension sexuelle dans les rêves étranges de Peter Pan. Il y a là quelque chose d’inexprimé qui ouvre des portes vers la sexualité du monde adulte. Mais ce n’était pas suffisant pour écrire tout un livre. Nous ne voulions pas nous arrêter à une simple adaptation érotique de Peter Pan. Nous avons pensé à Alice et à Dorothy pour faire de Wendy une femme parmi d’autres.

Pourquoi avoir utilisé les contes pour enfants ?

On connaît tous ces personnages. Nous nous sommes identifiés à eux un jour ou l’autre de notre vie. Ensuite, nous avons grandi mais eux pas. Nous avons découvert la difficulté de se sentir bien dans un corps qui change à l’adolescence. Des émotions et des sensations nouvelles nous ont désorientés comme les trois Filles perdues… Ce qui nous a intéressés, c’est de savoir ce qui serait vraiment arrivé si elles avaient grandi, si elles avaient pu vivre une vraie histoire d’homme… La rencontre entre Wendy, Alice et Dorothy leur permet de ré-imaginer leur propre histoire.

Ces Filles perdues incarnent trois métaphores parfaites de l’éveil sexuel. Le sexe, c’est le signal de la fin de l’enfance. Dans l’imagerie de notre société, les enfants sont purs, vierges de souillure. Beaucoup d’entre nous ont ce sentiment d’avoir perdu quelque chose en perdant l’innocence de l’enfance. On se comporte bizarrement vis-à-vis du sexe. Nous devenons des êtres neufs. Filles perdues est une aventure humaine pleine d’imagination sexuelle.

Le dessin de Melinda est très poétique, proche des muses du Modern Style ou du symbolisme de Gustav Klimt. Pour montrer par la beauté des formes et des couleurs que la pornographie peut entretenir des liens intimes et créatifs avec l’art ?

Nous voulions un album beau comme un livre d’enfants car la sexualité peut être une belle chose. Nous avons choisi un style raffiné pour montrer que le sexe ne se résume pas à cette mécanique des corps que l’on exhibe trop souvent au XXIe siècle. Le sexe entretient des liens privilégiés avec l’imagination. Contrairement à ce que montre la pornographie moderne, il ne se limite pas à l’activité des organes, il se passe d’abord dans la tête ! Aujourd’hui, avec internet, on s’enferme seul face à son écran pour regarder n’importe quoi. La pornographie a pris une dimension aliénante. Elle renferme les gens plutôt que de les ouvrir…

Avec ce livre, nous soulignons l’importance de l’art et du merveilleux dans la pornographie. Nous rendons hommage à l’imagination sexuelle de l’homme, qui peut être très riche. Le sexe, c’est 99 % d’esprit. La sensation physique est juste la part qui se conclut le plus rapidement, si l’on en croit les statistiques…

Votre livre montre que l’amour physique est sans issue. C’est la part de rêve qui est importante dans l’érotisme. Une vision à l’opposé de notre société de consommation pornographique ?

Il ne faut pas regarder loin dans l’art, y compris dans l’art religieux ou mythologique, pour découvrir la forte dimension érotique de l’expression artistique. Et si l’on remonte jusqu’aux origines, en observant les premières sculptures de l’histoire de l’humanité, c’étaient souvent des femmes nues. Au-delà des rites auxquels elles étaient associées, elles véhiculent une dimension érotique. Je pense que l’art et l’érotisme ont toujours avancé main dans la main. Il est regrettable que la pornographie actuelle soit devenue une abomination poétique. Le dessein de Filles perdues, c’est d’illustrer que le monde de l’imagination sexuelle n’a rien de mauvais pour l’homme : on peut trouver de meilleures vibrations avec le sexe qu’avec la violence et la guerre ! La sexualité est une source d’art essentielle pour l’avenir de l’humanité. Le sexe a le pouvoir de faire aimer les hommes, de les rendre plus respectueux l’un de l’autre. Il y a des amants dans toutes les créations humaines. Tout le monde peut aimer tout le monde. A l’inverse, tout le monde ne peut pas être chasseur de zombies ou pilote de vaisseau spatial et on a pourtant écrit des piles de bouquins avec ça ! L’amour est quelque chose d’universel dont chacun de nous est capable. Alors pour moi, oui, le sexe c’est de l’art !

La première représentation du « Sacre du printemps » de Stravinsky, à Paris, avec Nijinski, marque un tournant dans le livre. C’est un chapitre d’une formidable intensité artistique. Tout autant que le dessin, la musique éveille-t-elle les sens et l’imagination érotique ?

L’imagination concerne tous les niveaux sensoriels. Le problème avec un comic-book, c’est qu’il n’y a pas de bande son. On peut dessiner le Sacre du printemps mais le lecteur n’entendra pas la musique. Melinda a réussi une prouesse en suggérant la musique à travers le rythme des images. Le Sacre a été transposé en mots, en pensées, en parfums, en couleurs pour créer une formidable expérience sexuelle et esthétique sur la musique de Stravinsky. Quand nous nous sommes demandés à quelle époque situer notre histoire, on a pensé que le moment idéal serait 1913-1915, à la veille de la première grande tragédie mondiale, quand le monde allait perdre son innocence. Il y avait là une opposition idéale entre l’optimisme de cette pornographie poétique et la brutalité d’un conflit dévastateur.

Il nous a semblé que le Sacre et le scandale de sa représentation préfiguraient la Première Guerre mondiale. Cette nuit-là, quelque chose dans l’âme et le cœur de l’Europe a basculé. Cette nuit-là, des gens se sont vraiment abandonnés. Le Sacre les a désorientés. Ce fut pour toute l’assistance une expérience physique inouïe, une sorte de bacchanale. Il régnait dans la salle, à la fin du spectacle, une atmosphère de sexe et de violence. Un moment parfait pour conclure la première partie de notre livre. Ce fut un challenge graphique incroyable de rendre cette dynamique du ballet à travers le médium statique d’un comic-book.

Vous avez été très critiqué et interdit de diffusion en Suisse pour avoir osé aborder le thème de l’inceste dans « Filles perdues ». C’est le dernier tabou ?

L’inceste est une mauvaise pensée, une projection de ses propres problèmes sur les autres. Mais l’inceste existe. Il fait partie de l’imagination et de l’histoire humaine. Dans le monde réel, il doit être banni et il peut avoir des conséquences dramatiques. C’est la raison pour laquelle nous l’envisageons à travers une dimension utopique dans Filles perdues. Nous ne parlons pas du vrai monde mais d’un monde imaginaire, explicitement. Je le dis clairement : l’inceste est une horreur, au même titre que la pédophilie. Par le biais de la poésie, notre livre va montrer combien c’est destructeur.

Nous tentons de répondre à des expériences sexuelles dramatiques par cette fantasy sexuelle. Nous abordons des sujets terribles parce que c’est nécessaire d’en parler. L’artiste peut avoir un rôle à jouer dans ces problématiques en disant clairement que certaines choses sont monstrueuses.

A aucun moment, vous n’avez eu le sentiment de franchir les limites de ce que l’on peut raconter et dessiner ?

Notre seule limite, c’est celle du consentement mutuel. On ne doit jamais forcer personne, ni dans la vie ni dans le sexe. Pour contourner les limites, il y a l’imagination. C’est tout le message de Filles perdues. On ne peut pas policer le désir ni les rêves. C’est impossible ! L’homme a le pouvoir de tout rêver, de tout imaginer. A partir de là, il a le choix d’user de son inspiration pour écrire un livre, dessiner une BD, créer quelque chose pour lui et pour les autres, de contribuer à l’expérience artistique de l’humanité. Le monde sera plus humain quand l’imagination sera au pouvoir. Les contes comme ceux d’Alice, de Peter Pan ou du Magicien d’Oz parlent à cette imagination. Filles perdues a été violemment critiqué par ceux qui ne l’ont pas lu. Ce n’est pas un conte pornographique où Alice est poursuivie par un horrible Humpty Dumpty violeur. C’est d’idéalisme qu’il s’agit, du début à la fin !

COUVREUR,DANIEL

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