Keiko Ichiguchi, la femme samouraï

Littérature Un livre contre les stéréotypes

Les NIPPONS font-ils encore des rêves de shoguns ? Ont-ils toujours la honte du bisou ? Keiko Ichiguchi casse les clichés.

entretien

Jeune mangaka révélée par la maison Shogakukan, Keiko Ichiguchi a été publiée en français chez Kana avec les pépites 1945 et America. Originaire d’Osaka, elle vit aujourd’hui en Italie. En 2007, elle a explosé avec un roman émancipé sur les mœurs japonaises : Pourquoi les Japonais ont les yeux bridés. Elle poursuit sa quête d’extériorisation de l’âme nipponne dans Les Japonais aussi pètent parfois les plombs.

Pourquoi cette envie d’écrire sur les clichés dont l’Occident affuble le Japon ?

Le déclencheur a été un magazine italien, qui a publié un article affirmant qu’une mère japonaise avait promis une récompense sexuelle à ses enfants pour qu’ils réussissent leurs examens ! Cela m’a rappelé une autre scène gênante du film Babel, où une jeune lycéenne japonaise se lâche dans un McDonald après avoir enlevé sa culotte dans les toilettes. Une image alimentée par un cliché médiatique selon lequel les Japonaises consommant trop de McDo auraient une libido démesurée. Tout cela ne correspond pas à la réalité de la sensualité nipponne. J’ai eu envie de mettre les choses au point.

Le livre parle aussi des mystères des shoguns et des samouraïs. Cette époque nous semble aussi poussiéreuse que l’honneur des mousquetaires. Au Japon, l’engouement pour ces héros historiques reste vivace ?

Le Japon vit actuellement un vrai retour en grâce des shoguns et des samouraïs, grâce au succès du jeu vidéo Sengoku Basara, qui cartonne chez les jeunes filles. L’engouement est tel que des tour-operators font visiter les lieux où ces figures historiques ont vécu. Le jeu a remis les costumes de cette époque au goût du jour, ce qui explique d’ailleurs le succès des shoguns et des samouraïs chez les filles… De nombreux mangas s’intéressent également à cette période comme Asaki Yumeshi, qui n’est pas traduit en français. C’est l’adaptation en manga du plus ancien roman au monde, si l’on en croit le Guinness Book of Records. Le texte a été écrit par une courtisane, il y a tout juste mille ans cette année.

Pour cerner la mentalité japonaise, il faut comprendre que la modernité marie les traditions ?

Tout à fait. Dans ce pays de la haute technologie, les étudiants vont encore chercher des talismans au temple pour les aider à réussir les examens ! Moi-même, je suis regardée comme une Japonaise très moderne parce que j’ai choisi de travailler à l’étranger. Mais je reste très traditionaliste par certains côtés. Je me promène avec un talisman protecteur autour du cou. A la douane de l’aéroport de Francfort, on a voulu ouvrir le petit sac de mon talisman. J’ai palabré longuement pour expliquer qu’il perdrait son pouvoir si on l’ouvrait. Les douaniers ont finalement compris quand je leur ai dit : « C’est comme si on touchait à une croix ! »

Les Japonais ont énormément de mal à exprimer leurs sentiments et leurs opinions avec des mots. Vos livres sont douloureux à écrire ?

Non, parce que j’ai toujours été du genre à exprimer tout haut ce que je ressens. Maman me disait sans cesse « Arrête de dire tout ce qui te passe par la tête ! » C’est peut-être la raison pour laquelle je suis partie du Japon ! J’ajoute que la langue japonaise, par ses tournures de phrases, a tendance à escamoter les pensées réelles. Ce que vous prenez pour de la réserve ou de la maladresse, ce sont simplement les limites de la langue japonaise. Depuis que j’habite à Bologne, j’essaie d’expliquer les choses clairement. On ne peut pas vivre en Italie, si l’on n’est pas capable de parler et de s’exprimer. Cela a probablement accéléré un changement de mentalité chez moi, qui me permet d’écrire ces romans. L’Italie a forcé ma nature ! J’avais déjà ces mots et ces opinions en moi mais personne ne me poussait à les extérioriser. Au cours d’italien, d’autres étudiantes japonaises m’ont dit « Tu n’es pas un peu spéciale comme Japonaise ? Tu as des idées précises sur tout ! » Etre ouvert, cela signifie aussi pouvoir encaisser les opinions des autres.

Les Japonais aussi pètent parfois les plombs, Keiko Ichiguchi, Kiko, 155 p., 8,50 euros.

COUVREUR,DANIEL

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