L’heure de Largo

Bande dessinée Winch en Chine et au cinéma

Nouvel album et premier film pour Largo Winch,
le milliardaire 100 % belge
qui ne connaît pas la crise.

Entretien

La voie et la vertu. Largo Winch a trouvé les deux à Hong Kong. Au bout de sa seizième aventure, il fera le sacrifice du marché chinois pour s’acquitter d’une dette morale attachée à son passé de gibier de potence. Philippe Francq et Jean Van Hamme signent la fin d’un diptyque chinois d’une rare élégance plastique. L’action explose crescendo dans un suspense taillé au couteau entre triades sanglantes et vieux salopards avides de billets verts. Les courses-poursuites de Francq dans les ruelles et les gratte-ciel de Hong Kong donnent une leçon d’écriture graphique. Le scénario de Van Hamme suinte le thriller efficace et puissant comme un classique du cinéma hongkongais.

Les deux auteurs étaient à Bruxelles, mardi et mercredi, pour présenter ce nouvel album et le film de Largo. Aucun héros réaliste belge n’avait réussi l’exploit de crever le grand écran depuis Tintin avec Le mystère de la Toison d’or et Les oranges bleues, au début des années 1960.

Le visage de Largo Winch a évolué en vingt ans de BD. Au cinéma, il trouve encore des traits différents. Lequel est le vrai ?

Van Hamme. Depuis que Michel Ange est mort, il est impossible de répondre à cette question…

Francq. Largo n’a pas dû vieillir de plus de deux ans en vingt ans. Mais je fais attention à sa mode vestimentaire pour qu’il reste dans l’air du temps. Je viens de lui rétrécir les mèches dans la nuque et le sculpteur chargé de tailler son buste s’arrache les cheveux. Il me dit que son visage est de plus en plus humain et de moins en moins caricaturé, ce qui rend son travail très difficile. Au cinéma, le physique de l’acteur Tomer Sisley est très loin de celui du personnage de BD. Mais après dix minutes, avec le texte en bouche et la façon qu’il a de bouger, il colle à Largo. Il a compris la nonchalance du héros de papier. On voit à l’intelligence du regard qu’il est habité par le rôle. Le vrai visage de Largo, c’est dans le charisme plus que dans le trait qu’il faut le chercher.

Le nouvel album est à couper le souffle. Il est aussi très cinématographique par le rythme des rebondissements. Comment faites-vous pour mettre autant d’action dans les cases ?

Francq. C’est une question de motivation. Je cherche à donner de l’emphase graphique au scénario. Quand j’étais petit, je restais scotché devant certaines séquences de BD. Alors, peu importe le temps que ça me prend, mais je veux que le lecteur ressorte de l’album impressionné. La case du panorama de Hong Kong m’a demandé deux semaines de travail. J’ai recomposé le paysage de gratte-ciel à partir de repérages sur place et de dizaines de photos en traficotant les perspectives. Mon prof de dessin m’a enseigné que l’on ne dessine bien que ce que l’on comprend. Je vais toujours voir ce qu’il y a derrière les choses avant de les dessiner. J’utilise peu les films car les images cinématographiques sont fugaces. Le cinéma fonctionne par séquences, là où la BD doit tout mettre dans une case.

Van Hamme. Cette histoire a été très jouissive à écrire. Ce Largo est très James Bond dans sa mise en scène. La force du dessin de Philippe, c’est de parvenir à suggérer le mouvement à travers des images fixes. On sent littéralement bouger les personnages.

Francq. Une des scènes qui m’a donné le plus de mal, c’est celle où Largo est au cachot avec le cadavre de son ami. J’ai multiplié les croquis avant d’avoir l’idée d’utiliser l’effroi au fond de ses yeux pour faire sentir l’odeur de la mort. Jamais il n’a eu de regard aussi torturé.

P.18 L’acteur

Philippe Francq

P.36 Le film

Seuls contre tous
Cinéma « Largo Winch » à l’écran le 17 décembre

Il a d’autres traits que ceux du personnage dessiné, Tomer Sisley, mais ce n’est pas grave : le héros prend vie.

Tourné en plusieurs langues et en différents points du globe pour un budget de 25 millions d’euros, Largo Winch est un film d’action européen qui ne manque pas d’ambitions. Mais Jérôme Salle, le réalisateur, a œuvré en se faisant une raison. En France, ce genre d’entreprise suscite toujours des grimaces, vu le peu de vraies réussites artistiques en la matière. Et puis, comme dirait George Lucas : « Quoi que vous fassiez, les fans y trouveront toujours à redire. »

La série en compte, des fans. Et certains se sentiront forcément trahis. Tout comme Jean Van Hamme, son créateur ? « J’ai joué cartes sur table, raconte Jérôme Salle. Lui vit avec ce personnage depuis 25 ou 30 ans puisqu’avant, il y a eu les romans. Et moi j’ai toujours travaillé avec sincérité. L’idée n’était pas d’aller contre le sens ou l’esprit de la série, juste de donner mon interprétation de Largo. » Les deux hommes (et Julien Rappeneau, coscénariste du film) ont donc convenu que Van Hamme accompagne le projet : « La meilleure idée était qu’on lui fasse lire les jets de scénarios. Il nous livrait ses commentaires, et ça nous faisait un consultant extérieur avec du métier. »

Pas tendre, les fans ? Les commentaires accueillant la sélection de Tomer Sisley pour incarner ce héros solitaire n’ont pas été que positifs. « Mais les acteurs les plus bancables de France auraient tous aimé faire un film comme ça », assure l’intéressé, avec un sourire qui traduit bien son plaisir. Quelques minutes plus tôt, le réalisateur rappelait qu’entre autres raisons de son choix figurait le fait que Tomer refusait d’être doublé pour ses cascades. « J’avais envie d’avoir un acteur physique, qui donne de sa personne, 30 ans, du charisme… La décision de choisir Tomer m’incombait, mais elle a été la plus difficile de tout le film. On a fait des essais, avec lui, avec d’autres, et quand il s’est retrouvé en tête de liste, pas une personne dans le métier m’a dit que c’était une bonne idée. » L’intime conviction du réalisateur n’en a pas été entamée pour autant.

Médiatisé comme « stand up comedian », repéré à l’Olympia en première partie de Jamel Debbouze, Tomer Sisley n’est plus un débutant au grand écran. Il n’a d’ailleurs jamais envisagé d’autre métier que le ciné, ce garçon qu’on a pu voir en gangster manieur d’armes lourdes dans le Truands de Frédéric Schoendoerffer. Face à Kristin Scott Thomas, Gilbert Melki et Mélanie Thierry notamment, il est donc Largo… « Et pas James Bond », souligne-t-il, malgré ces 20 premières minutes de film où l’on a droit à tout : un plongeur assassin, un mystère, une bagarre, une poursuite en bagnole et une scène d’amour ponctuée d’un bisou sur une jolie paire de fesses. L’acteur se voyait dans ce rôle. « J’aurais même trouvé terriblement injuste qu’un autre le joue, tellement je m’y retrouvais. » C’est qu’il s’est découvert plus d’un point commun avec l’héritier de l’empire W. Le côté profondément humain, en résumé : « Je savais juste que c’était une bande dessinée à succès. J’ai été m’acheter les albums, je les ai lus, et très sincèrement, je suis tombé amoureux du personnage. Ses blessures, son enfance, son déracinement, sa solitude, son besoin d’amour paternel… J’ai vécu beaucoup de choses très semblables à ce qu’a vécu Largo. Mis à part l’argent. »

Sa prestation convaincante ne fera probablement pas taire les critiques les plus virulents. Tant pis. « Je ne peux malheureusement pas prétendre que je n’en ai rien à foutre. Elles me touchent… droit au cœur. L’étape suivante, une fois qu’on a eu mal, n’a fait que me rapprocher du rôle de Largo. Parce que c’est quelqu’un qui vit dans l’adversité, à qui on dit qu’il n’est pas à sa place, qu’il n’a pas l’étoffe… Les gens qui me crachaient dessus m’ont aidé à devoir moins travailler ! »

STIERS,DIDIER,COUVREUR,DANIEL

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