
Jean-Claude Servais griffe un vibrant thriller écologique et sentimental entre l’Ardenne et les glaces d’Igloolik.
Magicien wallon des mystères fermiers et des sorcières de nos forêts profondes, Jean-Claude Servais a créé un monde de femmes farouches et indépendantes. Si l’amour pétille sous leurs jupes frivoles, au fond de leurs yeux, la violence et le drame poussent des rires glaçants. Dupuis s’attache à remettre ce grand œuvre de la bande dessinée belge en lumière avec la réédition de l’intégrale de La mémoire des arbres, en six élégants volumes. « La belle coquetière », dernier épisode paru en septembre, avait le goût du sang des égorgeurs de campagne.
Entre-temps, le nouvel album de Jean-Claude Servais, Le jardin des glaces, lave aussi l’amour dans le sang. Barbara, une affolante étudiante en géographie de l’université de Liège, vient réveiller les cauchemars intérieurs d’Arnold Francart, un explorateur polaire caché sous le chapeau bougon d’un vieux jardinier.
Le portrait d’Arnold Francart s’inspire directement des exploits d’Alain Hubert. Jean-Claude Servais était à l’écriture de son prochain livre, quand Cécile Bolly en a fait basculer le synopsis. Médecin, écrivain et guide nature, Cécile Bolly a conté au dessinateur comment elle soignait Alain Hubert par téléphone pendant ses aventures sur la banquise. Derrière son obsession pour les tout-fous, les fauvettes ou les potimarrons, Arnold Francart cacherait donc une vie d’aventurier des glaces pour mieux enterrer le secret de sa tragédie humaine.
A travers l’exploration bucolique du jardin traversé de volées de grues, entre la poésie des petites barrières de noisetier tressé, Jean-Claude Servais insinue une tension narrative qui fissure lentement la banale retraite du jardinier. Au fond de sa cabane, il fuit un terrible secret. Arnold Francart cherche à oublier « les maudites femelles ». Barbara fait ressurgir peu à peu l’impitoyable réalité, la « saloperie » qu’il n’a jamais réussi à oublier. Aussi dangereux qu’une expédition à Igloolik, ce voyage dans sa conscience sera pour lui le dernier…
Les chants de la grive litorne ou de la linotte mélodieuse ne sont là que pour nous distraire de l’horreur psychologique qui ronge le jardinier. Jean-Claude Servais nous égare dans les cucurbitacées du potager pour mieux nous saisir. Son Jardin des glaces est de ceux dont on ne revient pas. Sa beauté est mortelle.
