
Chantal De Spiegeleer a illuminé la bande dessinée belge de sa féminité. L’intégrale de Madila rend grâce à ce choc esthétique.
Née au Congo dans la tourmente indépendantiste, Chantal De Spiegeleer a affûté sa griffe artistique à l’Institut Saint-Luc de Bruxelles avant de publier un album ovni : Mirabelle, où l’on retrouvait déjà son obsession du reflet et de l’image miroir.
Fascinée par les destins fracassés, elle invente un trait géométrique, aux limites parfois de l’abstraction, qui secoue le classicisme de la bande dessinée belge. Son œil découpe les histoires avec le regard en ciseaux d’une Coco Chanel. Sa série Madila débute en 1988 dans la maison du journal Tintin, aux éditions du Lombard. Elle croque une ville artefact où la vie n’est qu’apparence et illusion.
La poésie mélancolique des personnages, inspirée par les films de Louise Brooks, a le goût du Bacardi Coca. Mais entre les bulles, il est question dans Madila de relations humaines, de rapports de force hommes-femmes, du respect de l’autre, de la bêtise humaine, des préjugés assassins… autant de thèmes révolutionnaires pour la bande dessinée de l’époque. L’intégrale rassemble les quatre albums parus (Madila Bay, Rouge rubis, Octavie, Zelda et Moi), augmentés d’un inédit coupé au couteau, resté dans les cartons du Lombard pour « raisons économiques » : Les Yeux dans les Yeux.
L’extravagance des couleurs
Après l’arrêt brutal de la série, Chantal De Spiegeleer s’était détournée de la bande dessinée pour explorer les univers de la peinture virtuelle, du jeu vidéo et de la création de tissu. Elle avait cependant gardé un pied dans le 9e Art avec Adler, le héros de René Sterne, son comparse, dont elle signait les couleurs. Et elle met actuellement la dernière main au prochain épisode des aventures de Blake et Mortimer, La malédiction des trente deniers, dont René Sterne avait repris le crayon avant sa disparition prématurée.
L’intégrale de Madila paraît à point nommé pour raviver toute l’audace et l’avant-gardisme de Chantal De Spiegeleer. Madila Bay a le tempo triste d’un lieder de Schubert. Rouge rubis le goût d’un polar amer comme le monde d’aujourd’hui. Octavie repousse les limites entre fiction et réalité dans une aventure au design sentimental éblouissant. Zelda et moi brise l’effroi d’être confronté à sa propre image dans un saignement de couleurs. Les Yeux dans les Yeux explose l’extravagance des formes et joue de la confrontation chromatique pour écrire le roman initiatique d’une femme devenue aveugle au monde, à ses turpitudes et à ses trahisons. Le Lombard ajoute, en bonus, un cahier de douze pages d’interview et de croquis.
COUVREUR,DANIEL
