La chasse aux fantômes du fascisme

Bande dessinée David B sur les « Chemins noirs »

David B signe une bombe poétique et fascinante hantée par le spectre de la Première Guerre mondiale.

ENTRETIEN

Pionnier de L’Association, la maison d’édition indépendante qui a dépoussiéré l’image de la bande dessinée française, David B est le magicien de L’Ascension du Haut-Mal. Ce sombre joyau de l’autobiographie et de la mythologie familiale a été consacré par un prix du meilleur scénario au Festival international d’Angoulême. C’est aussi l’une des rares bandes dessinées européennes traduites avec succès en Amérique.

L’auteur s’attaque aujourd’hui à un nouveau défi historique : romancer la montée des fascismes dans l’entre-deux-guerres. Le deuxième tome de cette saga occulte au graphisme libre, entre réalisme et onirisme, vient de paraître chez Futuropolis. C’est une bombe poétique, dont le héros dadaïste Gabriele D’Annunzio tient la mèche allumée. David B raconte les heures noires de la République indépendante de Fiume et son projet de guerre futuriste avorté dans une vision de l’Europe hantée par les fantômes de la Première Guerre mondiale. Fascinant.

Gabriele D’Annunzio est un personnage réel. Les autres protagonistes comme le dandy Lauriano ou la belle chanteuse de cabaret, Mina, sortent de votre imagination ?

L’idée de la saga des Chemins noirs, c’est de raconter l’histoire vue d’en bas, par des marginaux. Entre les deux guerres, même les personnages réels étaient improbables. C’était sans doute dû à l’époque. Je lis énormément et ensuite, les personnages me viennent tout seuls. J’en ai un particulièrement étonnant dont je vais m’emparer pour la suite : un moine bouddhiste proche de Hitler aux heures du putsch manqué de Munich et qui était peut-être un agent secret anglais… J’ai aussi envie de développer un vrai personnage féminin mais je ne l’ai pas encore trouvé…

Votre capacité à rendre le bouillonnement de l’Histoire, à jouer de la fiction historique, de la poésie graphique et de l’ésotérisme s’inscrit dans l’héritage narratif de Hugo Pratt et de Corto Maltese ou des « Scorpions du désert ». Corto a d’ailleurs lui-même rencontré D’Annunzio dans « Fable de Venise ». Vous revendiquez la filiation ?

Pratt était un conteur formidable. Il pouvait dessiner Corto passant un coup de téléphone à Staline sans avoir besoin de nous dire comment et où ils avaient bien pu se rencontrer. Le goût pour ce genre de rebondissement lui venait de ses nombreuses lectures. Les livres donnent l’envie de raconter. Ensuite, il ne reste plus qu’à greffer de la fiction, à imaginer comment mettre des dessins là-dessus, comment faire vivre les personnages.

Vous avez un exemple en tête de ce rapport étroit entre une lecture et l’imaginaire des Chemins noirs ?

La statue de Saint-François d’Assises et les colts de D’Annunzio. J’ai découvert la fascination de D’Annunzio pour ces objets en lisant un reportage d’Albert Londres. D’Annunzio était un esthète, un collectionneur fou, mais il avait en même temps un sens profond de la dérision. J’en ai joué. La statue d’un côté et les colts de l’autre ne sont que des pièces de collection. Mais mises ensemble, elles dégagent un sentiment protecteur. J’ai fait voyager la statue dans un char qui fait croire aux miracles. Ce Saint-François et ces pistolets deviennent aussi des objets de rivalité. Cela permet de jeter un regard sur l’avidité des hommes.

Votre portrait de Gabriele D’Annunzio est fidèle aux traits du personnage historique ?

Je me suis inspiré de photos existantes pour le dessiner mais il y en a peu. Je ne cherche pas l’hyperréalisme. J’aime jouer avec les personnages. Je ne dresse pas de portrait physique ni psychologique exact. Par les chemins noirs est un bazar où chacun peut tirer les fils de son côté…

Par rapport à « L’Ascension du Haut-Mal », on est dans l’aventure, avec un scénario assez éloigné des préoccupations de la bande dessinée indépendante. Sur quel chemin prenez-vous le plus de plaisir ?

J’adore ce genre de récit tout autant que l’autobiographie. Raconter des histoires est mon plaisir premier. C’est la manière dont on raconte qui m’intéresse, l’alchimie entre les éléments réels et les éléments personnels. Je fais une soupe avec la réalité, dans laquelle je rajoute mes propres ingrédients pour rendre l’histoire originale.

Les Fantômes, David B, Par les Chemins noirs tome 2, Futuropolis, 64 p., 14 euros.

COUVREUR,DANIEL

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