Ce Largo Winch vaut de l’or

Bande dessinée Un mois de décembre 2008 historique pour l’édition

Les fêtes ont dopé les ventes de livres et de BD. L’effet Tomer Sisley a catapulté Largo à 780.000 exemplaires !

Samedi soir sur la scène du Palais des festivals de Cannes, Tomer Sisley, l’acteur de Largo Winch, remettait un NRJ Music Award à Chris Martin, le chanteur de Coldplay : une vitrine sans prix pour le héros belge de Jean Van Hamme et Philippe Francq.

Sorti dans 600 salles fin 2008, Largo Winch est le premier passage convaincant d’un personnage réaliste de bande dessinée de la case au grand écran. Blueberry, Michel Vaillant ou les Chevaliers du Ciel n’avaient pas fait l’unanimité au cinéma. Au contraire, l’adaptation de Largo Winch, musclée comme un James Bond, frappe juste. Même les Américains applaudissent. Plutôt que de tourner un remake hollywoodien, un studio US veut coproduire la suite de Largo Winch avec Tomer Sisley au générique.

Ce succès est tout profit pour Média-Participations, maison mère de Dupuis, l’éditeur des albums de ce classique de l’aventure : 780.000 exemplaires de la série Largo Winch ont été mis sur le marché en 2008, dont 450.000 exemplaires de la nouveauté, La voie et la vertu. A titre de comparaison, en 2007, l’album précédent s’était vendu à 350.000 exemplaires et les ventes globales de la série plafonnaient à 500.000 exemplaires.

Ces chiffres illustrent l’importance de la dynamique du marketing et des développements multimédias dans les plans de carrière à long terme des héros de la bande dessinée contemporaine. Ils tranchent aussi avec le climat général de morosité économique qui n’affecte pas pour l’heure la santé rayonnante de la BD.

Nouveau record

Nous l’écrivions vendredi : 4.756 titres ont été publiés en 2008 et c’est un nouveau record à la hausse. Dans L’Etat de la bande dessinée, vive la crise ?, un ouvrage collectif sur les mutations de la bande dessinée fraîchement paru aux Impressions Nouvelles, Xavier Guilbert, estime cette surproduction « inquiétante ». Sur la base des statistiques d’Ipsos et de Livres Hebdo, il voit « les valeurs sûres de la bande dessinée franco-belge » décliner. Il cite les baisses de ventes entre 2001 et 2007 d’Astérix, Titeuf, Boule et Bill, du Chat, de Largo Winch ou des Tuniques Bleues… comme « symptômes de dynasties déclinantes » (Le Soir du 16 janvier).

Directeur général adjoint de Dargaud-Lombard, la maison bruxelloise du groupe Média Participations, éditeur de la majorité des classiques de la BD franco-belge, Yves Sente donne une tout autre lecture du marché : « Xavier Guilbert semble comparer des chiffres Ipsos et des chiffres de Livres Hebdo, donc des sorties caisses partielles et des tirages annoncés par des éditeurs. Il ne prend donc pas en compte les chiffres réels de vente. Les analyses d’Ipsos reposent sur une extrapolation des ventes d’albums réalisées principalement en grande surface et qui ne concernent que la France. Les marchés belge, suisse et canadien ne sont pas pris en compte. Les bilans des grands éditeurs, qu’il s’agisse de Lombard, Dargaud, Dupuis, Casterman ou Glénat… montrent que les ventes des héros classiques restent stables ou sont en croissance comme celles de Largo Winch. Les relevés de droits d’auteurs des éditeurs l’attestent ! »

La popularité de la BD n’est pas un mythe

Bande dessinée Les tirages des séries classiques restent enviables

Pour les jeunes de 7 à 77 ans : le slogan inventé par le fondateur du journal Tintin, Raymond Leblanc, reste la plus belle image de la vocation populaire de la bande dessinée. Le critique Xavier Guilbert remet ce slogan en question dans le livre L’état de la bande dessinée, vive la crise ?, estimant sur base d’une enquête TNS-Sofres de 2006, que « 11 % à peine des Français de plus de 15 ans achètent une BD par an ». Et que, en 2007, « on comptait seulement trois bandes dessinées au sein des trente meilleures ventes de livres en France ».

La fin d’un mythe ? « Que du contraire ! », déclare Yves Sente, directeur général adjoint de de Dargaud-Lombard, en montrant les relevés de ventes d’albums en langue française de Dargaud, Lombard et Dupuis, les trois géants franco-belges de l’édition de bande dessinée avec au catalogue des best-sellers du calibre de Largo Winch, Petit Spirou, Boule et Bill, XIII, Thorgal ou Blake et Mortimer…

« On peut effectivement noter qu’une série comme Boule et Bill, a connu un fléchissement après la mort de Roba, explique Yves Sente. On vendait environ 350.000 exemplaires du vivant de l’auteur. Aujourd’hui, la reprise du personnage chez Dargaud Benelux par l’excellent Laurent Verron a permis de stabiliser les ventes autour de 270-280.000 exemplaires. Combien d’éditeurs rêvent de tels tirages ! Idem avec les Tuniques Bleues. Mes collègues de chez Dupuis vous le confirmeront : une nouveauté vendait 145.000 exemplaires en 2004 pour 140.000 en 2008 ! On peut à la limite parler d’érosion mais ces chiffres restent extraordinaires de vitalité pour une série de plus de 50 titres ! Et si certaines séries changent d’auteur, les héros sont loin d’être usés. Ils affichent des chiffres de ventes stables de l’ordre de 240.000 exemplaires pour Thorgal à 450.000 pour Blake et Mortimer. Il est faux de croire que l’ensemble des héros d’hier sont en recul. Cela peut se produire lors d’une année sans nouveauté comme ce fut le cas avec Largo Winch en 2006, mais les chiffres de 2008 confirment que ce n’était que pour mieux exploser dès le retour d’une nouveauté ».

La solution intégrale

La surproduction de titres nuit cependant aux ventes des anciens albums dont la visibilité et le stockage ne peuvent plus être assurés. Historiquement, dans l’univers de la bande dessinée, les ventes du fonds d’une série étaient importantes pour consolider les bilans des éditeurs. Dans L’état de la bande dessinée, vive la crise ?, plusieurs analystes soulignent le tassement de cet effet de collection. Mais là encore, il y a plusieurs manières de considérer les statistiques. Yves Sente met en avant le phénomène éditorial des intégrales, souvent comptabilisées comme des nouveautés et non comme des ventes du fonds…

« Prenons l’exemple de Michel Vaillant. Les ventes des titres du fonds étaient de l’ordre de 1.000 exemplaires par titre par an. Avec les intégrales, nous sommes à 15.000 exemplaires malgré un prix de vente plus élevé. L’évolution est identique pour Ric Hochet. L’intégrale a propulsé les ventes de 500 à près de 6.000 exemplaires pour les anciens titres. Et l’intégrale répond aussi au manque de place chez les libraires. Bref : que du bonheur ! »

COUVREUR,DANIEL

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