Le tango de Corto

Je fréquentais les bars à tango, qui étaient des sortes de grands observatoires sexuels où l’érotisme s’exprimait naturellement au moyen de la musique et de la danse et de deux boissons : l’une qui s’appelait Black Velvet Sangari, un type de sangria qui contenait de la bière, l’autre un champagne local que les filles adoraient. »

Hugo Pratt confiait ces souvenirs de sa jeunesse à Buenos Aires à Dominique Pétifaux dans Le désir d’être inutile. Il ajoute : « Les endroits populaires étaient près du port. C’est là qu’on trouvait les “pardas”, c’est-à-dire les Métisses qui dansaient le tango. On les appelait “pardas”, ce qui signifie panthère par allusion à la couleur miel brûlé de leur peau et leurs gestes félins. J’étais attiré par ces belles Métisses. Ces filles du peuple étaient souvent superbes : des cheveux très noirs, des yeux comme le chocolat Suchard, avec des paillettes, la peau couleur cannelle et même parfois comme des taches de rousseur, tirant sur le marron ; des filles parfumées, dorées, des dents parfaites, de longues jambes, des petites culottes sur de belles fesses. Pour moi, en ce qui concerne les femmes, le désir, le plaisir, il n’y a rien de mieux que l’Argentine. »

Une Argentine où Pratt a débarqué à 22 ans. C’était en 1949 et le futur maître italien de la BD avait mis la traversée à profit pour se perfectionner aux cartes avec le joueur professionnel Léonidas. À l’arrivée, la petite fille d’un picador espagnol, Auréliane, l’initie au tango. Dans les bars de Buenos Aires, Hugo se lie avec le jazzman Dizzy Gillespie et chante sous le pseudo de Fabulous Sbrindolin. Pratt restera treize ans en Argentine, où il galope jusqu’en Patagonie, ce bout du monde « avec plus de ciels, plus d’étoiles, plus de lunes que n’importe où… » Il dessine des milliers de planches : L’As de pique, Sergent Kirk, Ernie Pike, Ticonderoga, Ann de la jungle… Mais la crise et le rationnement du papier mettent fin à l’aventure.

En 1985, vingt ans après son retour en Italie, Pratt se souviendra du paradis perdu argentin à travers l’album de Corto Maltese Tango, dessiné en écoutant craquer les vinyles d’Astor Piazzolla. Dans cet album rébus, pipé comme un truco, ce jeu à trois cartes des bars populaires, Corto enquête sur l’assassinat de Louise Brookszowyc par la Warsavia, un réseau de prostitution. Louise avait aussi une petite fille dont Corto pourrait être le père. Trois ans plus tôt, dans Fable de Venise, elle avait recueilli l’aventurier blessé chez elle…

Hugo Pratt découpe cette histoire comme un tour de passe-passe entre la mémoire de Corto et la réalité. Le rythme désenchanté du tango est un écho à la mélancolie de Corto. Que cherche-t-il vraiment dans les bars de Buenos Aires ? Le meurtrier de Louise ou son amour morte qui lui colle encore à la peau ? Samedi, un jeu concours vous invite à frimer dans le quartier Louise de Bruxelles pour décrypter les sens cachés de ce Tango (lire ci-contre). Nul doute que ce soir-là, comme sur le Rio de la Plata, brilleront deux lunes dans le ciel, à la mémoire de Corto et d’Hugo.

pratique

Comment participer au concours Tango ? Rendez-vous samedi 27 juin dès 10 heures du matin à Bruxelles, 100 avenue Louise, devant la boutique Nathan Baume pour débuter le parcours des 52 vitrines dans lesquelles les planches géantes de l’album Tango sont présentées. Treize planches dissimulent une erreur. Pour les surprendre, il est recommandé de se munir de l’album Tango d’Hugo Pratt.

Des exemplaires seront disponibles chez Nathan Baume, Filigranes, à la Librairie de Rome, aux Portes Louise de l’artiste Pol Quadens (avenue de la Toison d’Or sur le cite de l’ancien Cityscape) et dans les librairies du quartier Louise. Le bulletin de participation est disponible dans les éditions du Soir de ce mercredi 24 juin (ci-dessous) et du samedi 27 juin. Il suffit, après avoir identifié les treize erreurs, de les mentionner par ordre chronologique et de déposer le bulletin dans l’urne du Club Aspria Le Louise, place Wiltcher’s dans la cour intérieure de l’Hôtel Conrad, 71 avenue Louise, le tout avant 17 heures. Les prix seront attribués le soir même à 19 heures lors d’une soirée de tango argentin en l’honneur de Corto Maltese.

Après la remise des prix, l’orchestre Triotincho et les couples de la Compagnie Alma del Sur animeront une nuit du tango sur la place Wiltcher’s, agrémentée d’une dégustation des meilleurs vins argentins. Au 38 boulevard de Waterloo, le Hilton proposera des leçons d’initiation au tango.

COUVREUR,DANIEL

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