Mézières et Christin mettent fin à 40 siècles d’aventures.
posté le 28 janvier 2010 |
catégorie Angoulême, interviews
L’adieu aux astres de Valérian et Laureline
Valérian et Laureline ont ouvert la porte de la science-fiction à la BD.
ENTRETIEN
Le Festival international d’Angoulême, point central de la bande dessinée dans le monde, débute par la fin d’un classique. Jean-Claude Mézières et Pierre Christin publient la dernière aventure de Valérian et Laureline, les plus célèbres héros français de la bande dessinée de science-fiction. En 1967, l’agent spatiotemporel faisait découvrir l’empire galactique terrien aux lecteurs du journal Pilote. Mais cet aventurier de l’espace emportait surtout dans ses bagages interstellaires une arme vivante : Laureline, héroïne féministe au corps bien fait et à l’intelligence idéale. Avec cette créature des temps nouveaux, les étoiles étaient prêtes pour la révolution des esprits.
En un peu plus de 40 ans, vous avez signé 21 albums de Valérian et Laureline. Seul Jacobs a fait moins avec Blake et Mortimer. Vous n’avez pas un goût de trop peu en clôturant la série ?
Mézières : Mon goût pour ce travail demande beaucoup de réflexion. Dessiner un album de Valérian, cela prend du temps parce que ce n’est pas de la reproduction. Dans un vrai monde imaginaire comme celui de Valérian, on ne peut pas faire de repérages ni se documenter.
Christin : A dire vrai, j’aurais pu écrire trois ou quatre fois plus d’épisodes. Mais quand je fais un scénario, je m’adapte au rythme du dessinateur. Valérian vient des années 1970, quand la BD a quitté le rythme des histoires à suivre des magazines de BD pour explorer des univers plus artistiques. Et quand on ne parlait pas encore de la production de masse actuelle avec des éditeurs qui se sentent obligés d’alimenter le marché sans arrêt. Valérian n’a jamais visé le succès commercial. Nous faisions nos albums pour nous amuser sans chercher l’efficacité. Voilà pourquoi ce n’est pas un héros régulier.
Une héroïne féminine, c’était tabou dans la BD grand public, à la fin des années 1960 ?
Mézières : Valérian est né dans Pilote, un journal pour collégiens, qui n’était pas le magazine de la libération sexuelle ! On n’a donc pas commencé cette aventure en se disant qu’on allait immédiatement faire notre révolution féministe. Mais nous étions d’accord, Pierre et moi, sur l’idée de placer dès le départ un personnage féminin. C’était plus riche pour le récit et plaisant à tous points de vue. C’est en progressant dans la série, qu’on a réalisé que le féminisme devenait un élément important sur lequel on pouvait s’exprimer. Au départ, je ne savais pas comment dessiner Laureline. Finalement, elle est venue naturellement sous mon pinceau.
Christin : Laureline s’est créée en réaction à l’état de la science-fiction de l’époque, plutôt mâle et plutôt virile. Cela a joué dans mon envie de développer une présence féminine. Jean-Claude et moi, on rentrait des Etats-Unis, où le féminisme, surtout sur la côte ouest, était devenu un sujet très virulent. La science-fiction n’était pas un genre très féminin. Je trouvais intéressant d’engager le combat. Ensuite, Valérian a été porté par la féminisation de la société. Dans les années 1970, les filles ont accédé à l’enseignement supérieur, à des professions qui jusque-là leur étaient interdites. Elles sont devenues lectrices de BD aussi. Le mix de toutes ces choses a joué pour beaucoup dans le succès de Laureline.
Dans la science-fiction des sixties, les femmes sont plutôt des icônes sensuelles. Pour Laureline, vous avez choisi la séduction par l’esprit autant que par les formes. Qui de vous deux a cliché son physique ?
Christin : Pour moi, c’est juste le genre de femme que j’aime : active, qui exprime ses idées, pas une « bimbo » ni une Bécassine.
Mézières : Elle est comme je les aime aussi. Sa personnalité résulte de mes dessins mais tout autant des dialogues de Pierre. Si j’avais eu un style de dessin différent, le personnage n’aurait probablement pas pu évoluer de la même manière. Laureline incarne notre façon de travailler, en résonnance l’un avec l’autre.
Blake et Mortimer luttent contre Olrik, Tintin contre Müller ou Rastapopoulos, Alix contre Arbacès, Spirou et Fantasio contre Zantafio… Il n’y a pas de super-méchant dans Valérian. Des héros sans ennemi héréditaire, c’était du jamais vu en 1967 ?
Mézières : On avait commis l’erreur de mettre un Olrik dans la première aventure mais Pierre l’a immédiatement expédié dans le cosmos !
Christin : Et j’ai trouvé le moyen de le réhabiliter in extrémis dans le dernier album, « L’OuvreTemps »… Dès le début, nous ne voulions pas d’une BD placée sous le signe de l’affrontement entre le bien et le mal, en réaction aux comics américains où le bon extra-terrestre est un extra-terrestre mort. Valérian est une BD tolérante. Il y a des bagarres, des guerres mais tout le monde a ses bonnes ou ses mauvaises raisons de les faire, même les salopards comme les dieux d’Hypsis ou les capitalistes de Rubanis. C’est une BD antixénophobe, antiraciste, antimilitariste, une BD relativiste. Pour les dessins animés de Valérian, les gars de Disney et les Japonais nous ont demandé où étaient les méchants. Ils ne pouvaient pas concevoir de série animée sans méchants. On a répondu qu’on n’en avait pas mis exprès mais ils en ont créé quand même !
La fin de « L’OuvreTemps », le dernier album, est une boucle temporelle qui se referme sur la vie des héros. Vous l’aviez préméditée depuis longtemps ?
Christin : Je n’y ai pas pensé au tout début, quand nous n’étions que deux très jeunes gens qui se lançaient dans la BD et ne se doutaient pas qu’ils seraient encore là 40 ans plus tard ! En revanche, dès que Valérian s’est complexifié, avec Métro Châtelet direction Cassiopée, je me suis mis à penser à une fin des fins. Valérian est un monde cohérent où tout peut arriver mais où tout doit avoir une explication. C’est une Histoire du futur. J’ai planqué le scénario final dans un tiroir secret dont une seule personne connaissait l’existence. Et je n’ai rien dévoilé à Jean-Claude pour lui laisser une marge d’incertitude…
Mézières : J’ai tout de même compris que cette fin était pensée, quand on a entamé le cycle des trois derniers albums. Je devinais qu’elle allait conclure la quête de Galaxity, la capitale disparue de l’empire terrien, mais je ne savais pas comment.
Vous n’avez pas eu peur de le décevoir en lui cachant si longtemps l’issue de l’aventure ?
Christin : Quand il a reçu la fameuse fin, ça n’a été que cris et gémissements. Il a détesté. On s’est engueulé. Il m’a pourri la vie. Maintenant qu’elle est sortie, il la trouve super-géniale. J’ai toujours aimé les fins ambiguës et dans L’OuvreTemps, la fin des fins est encore plus ambiguë que le reste. Je n’aime pas les « happy end » politiquement corrects comme celui d’ Avatar, où Cameron se fout du monde ! Dire que les Indiens sont des gueux sans vraie civilisation mais qu’ils vont gagner contre l’impérialisme américain, c’est impossible. Dans L’OuvreTemps, la fin paraît d’abord joyeuse et naïve. Valérian et Laureline retrouvent Galaxity, tout semble rentrer dans l’ordre. Ensuite, on s’aperçoit que les deux héros ont changé. Ils avaient disparu pendant des siècles et, à leur retour, ils se trouvent confrontés à des abrutis technocratiques. Du coup, ils vont changer d’époque, une dernière fois, avec une surprise à la clé qui laisse la fin ouverte.
C’est la vraie fin ou les personnages reviendront sous d’autres formes ?
Mézières : Ce dernier album m’a pris trois ans. C’est trop. Je vais continuer à dessiner parce que j’en ai envie, j’en ai besoin. Mais sur des périodes de travail plus courtes et peut-être avec des moyens plus fantaisistes… Quant à confier nos personnages à d’autres, je refuserai toute proposition qui ressemble à du sous-Mézières. Je ne veux pas voir non plus Valérian coupé en rondelles. Imaginez des albums des Shingouz ? Tout seuls, ils ressembleraient à des Schtroumpfs !
Christin : Valérian est une BD très particulière, sans passé, sans présent, sans futur. C’est un continuum spatio-temporel. Son histoire est finie. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne puisse pas, demain, y avoir des incursions dans cet univers clos pour en donner de nouveaux aperçus. Il n’est pas impensable qu’il y ait des sondes qui partent et prennent d’autres formes : cinématographiques ou littéraires, par exemple. Un premier roman est écrit. Un autre est en cours d’écriture par un auteur de science-fiction. Le monde de Valérian compte 22 albums et 40 siècles d’histoire. A partir de là, aux éditeurs, aux écrivains, aux cinéastes de faire preuve d’imagination. Quant à nous, nous écrirons peut-être d’autres histoires courtes…
Pour parler clair, nous n’avons pas du tout envie d’une exploitation commerciale des personnages. Valérian n’est pas un filon. En revanche, nous sommes intéressés par des initiatives nouvelles et créatives. Ce que font les Américains avec les super-héros, je trouve ça nul, sauf quand Tim Burton s’approprie Batman pour en faire quelque chose de mieux que tout ce que Batman a jamais été. Alors, si un grand auteur a envie de faire un Valérian dans son style et avec sa façon de voir, je réponds : OK, qu’il se mette les lunettes de Valérian sur les yeux et qu’on voie si ça peut être intéressant.
Valérian entrera dans l’histoire parmi les classiques de la bande dessinée franco-belge du XXe siècle. Comment a-t-il réussi là où tant d’autres ont échoué ?
Mézières : Valérian a été le pionnier de la science-fiction dans la bande dessinée francophone. Il a ouvert une porte. Aujourd’hui, il y a 250 titres de BD de science-fiction par an en librairie. Valérian a rendu cette chose possible. Il a fait plein d’enfants, alors que la science-fiction faisait autrefois peur aux éditeurs. Si classique veut dire intemporel, alors Valérian est effectivement un classique.
Christin : La science-fiction n’était pas bien vue en 1967. On estimait que ce n’était pas un genre à la française, que seuls les anglo-saxons savaient faire ça. Valérian a été le premier. Dans la foulée, il y en a eu bien d’autres avec la revue « Métal Hurlant » dans les années 1970. Quarante ans après, ils sont tous au cimetière. Si Valérian a survécu, c’est peut-être parce qu’il n’a jamais été à la mode. Du coup, bizarrement, il a traversé les époques et les évolutions graphiques. Ces rivaux des années 1970 sont devenus aussi pathétiques que les pantalons pattes d’èph !
Le temps du retour à la Terre
Depuis 1967, Valérian a bourlingué dans l’espace-temps, survécu à un holocauste nucléaire, assisté à la mort des utopies, à la naissance de l’écologie ou à la « multinationalisation » des étoiles. L’agent spatiotemporel a même rencontré Dieu et son fils, escrocs en chef du monde spirituel.
Dans L’OuvreTemps, sa dernière mission, Valérian affronte l’inhumanité, le vide, le trou noir de l’avenir galactique. Laureline et toutes les créatures croisées au cours des vingt albums précédents vont s’unir dans une chaîne de l’esprit pour l’aider à sauver l’univers des forces obscures de l’outremonde.
A l’issue de cet ultime combat, la Terre reprendra enfin sa place dans le système solaire. Valérian et Laureline pourront entamer une autre vie dans l’époque de leur choix. Nous n’en dirons pas plus sur cette nouvelle destinée, dont le scénariste Pierre Christin avait écrit l’histoire il y a quelques années et dont il avait jusqu’ici caché la trame en un lieu secret d’une constellation lointaine.
Pierre Christin, voyageur du temps
Romancier, journaliste, scénariste, Pierre Christin souffle ses histoires fantastiques à l’oreille des géants de la bande dessinée française. Bilal, Tardi, Juillard, Mézières, Goetzinger… ont fait voyager son imaginaire dans les cases. A travers son œuvre, le passé nourrit l’avenir et le futur réfléchit aux cataclysmes du présent. Avec Valérian, Pierre Christin a écrit la première utopie française de science-fiction en bande dessinée : une mise en abyme sans fond de civilisation terrienne.
Jean-Claude Mézières, le cow-boy de l’espace
Jean-Claude Mézières rêvait d’être cow-boy mais après un rodéo manqué aux Etats-Unis, il a préféré chevaucher dans le Grand Rien avec les agents spatiotemporels Valérian et Laureline. Entre 1967 et 2010, son crayon explorera mille planètes et dressera l’atlas cosmique des habitants du Ciel. Architecte de Galaxity, Jean-Claude Mézières a arpenté tous les chemins de l’espace et vu son talent galactique couronné du Grand Prix d’Angoulême en 1984.
Les bourgeons de l’écologie sur Alflolol
Laureline ressent un appel télépathique, comme un cri de désespoir venu de la planète Alflolol, poussé par « Celle-qui-a-le-don-de-s’emparer-des-esprits ». Les Terriens ont colonisé les terrains de chasse où les paisibles Alflololiens chassaient le furutz. Nos indécrottables congénères veulent parquer ces traîne-guenilles dans des réserves. Au cours d’une expédition foireuse, un goumoun mignon sauve la vie de Laureline et révèle son esprit subversif. Elle décide de vivre libre et baba, en harmonie avec la faune de l’espace. Christin et Mézières jettent les bases de l’écologie politique avec vingt ans d’avance sur le monde réel.
Le métissage cosmique des civilisations
Dans l’infini des temps reculés, Christin et Mézières bâtissent le mythe de Point Central, carrefour métissé de toutes les civilisations de l’univers. C’est dans ce fouillis d’atmosphères reconstituées, que Laureline reçoit son fameux transmuteur de Bluxte, un animal grognon plus précieux qu’un Bancontact. Dans les couloirs de Point Central, Laureline fait aussi la connaissance des Shingouz, les « Columbo » de l’espace, et goûte aux illusions de la dragée de Txil. Diplomate, Valérian reste dans l’ombre de ce récit subtil sur le droit à l’autodétermination des peuples, où Laureline prend le destin de la Terre en main.
Le combat pour l’honneur de la Terre
Valérian part défendre l’honneur et le commerce extérieur de la Terre sur la planète Simlane, peuplée de vieillards réactionnaires et décadents. Il devra se mesurer aux champions des autres mondes à l’heure de l’équinoxe, affronter les forces de la matière, vaincre les monstres du règne animal et déjouer les pièges de l’esprit. Au bout des épreuves, l’agent spatiotemporel trouvera l’immortalité après avoir fécondé la Mère Suprême, traitée de « grosse pondeuse » par Laureline. Valérian laissera derrière lui une planète repeuplée d’enfants à son image. Il a désormais l’éternité et une crise de jalousie devant lui.
Planète-poubelle et multinationales peu scrupuleuses
Valérian voyage dans notre époque : il débarque avec ses jouets de cosmonaute dans le métro de Paris en 1980, l’année même où cet album sortait en librairie ! Venus de l’hyperespace de la constellation de Cassiopée, des fauves mange-matière déstabilisent la Terre. Marchandés par des trafiquants de Zomuk, la planète-poubelle, ils sont employés par des multinationales terriennes peu scrupuleuses. Mézières et Christin nous propulsent à vitesse infra-luminique dans le grand frisson du futur, en compagnie de margoulins prêts à tout. Un album où les taxis parisiens ne sont plus ce qu’ils étaient et où Valérian n’a plus toute sa tête.
Les forces élémentaires de l’univers
Cette fois les monstres sont parmi nous. Ils emmagasinent le neutron comme Monsieur Albert descend le beaujolais nouveau. Ils ont pris le métro à Châtelet dans l’album précédent et, depuis, la France est le théâtre d’apparitions hautement anormales. Le sanctuaire stellaire des quatre forces élémentaires du cosmos a été violé. Valérian succombe au charme de Cynthia, une espionne blonde décolorée. Laureline n’hésite pas à jouer les catins de bordel cosmique pour délivrer l’univers de ces horribles bestioles. Une aventure tout en douceur, en finesse et en dentelle, où l’on découvre les fesses de Laureline sous écran d’invisibilité.
COUVREUR,DANIEL

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