Baru, l’enragé des prix
posté le 31 janvier 2010 |
catégorie Angoulême

Bande dessinée Festival international d’Angoulême
Angoulême
De notre envoyé spécial
Filles de cabarets, voleurs de trophées, troll, claquettes et piano blanc : le Festival d’Angoulême a fait son Rocky Horror Picture Show pour décerner ses fauves, les prix de bande dessinée les plus attendus en Europe, et couronner son Grand Prix. Avec le Petit Nicolas en guest star pinceur de fesses et le ministre français de la Culture Frédéric Mitterrand pour mettre la main au portefeuille.
« Je suis un héros de BD moi-même, a lancé le ministre. J’ai toujours rêvé d’être le Spirou du gouvernement. La presse me prend pour Gaston Lagaffe. Et mon rêve, c’est d’être le Marsupilami de la politique. » Après cette déclaration d’amour à la bande dessinée, Frédéric Mitterrand a confirmé qu’il viendrait à la rescousse du Festival, dont l’organisation future était menacée par des restrictions budgétaires imposées par le maire d’Angoulême.
Entre-temps, au palmarès 2010, Riad Sattouf a ravi le Fauve d’or du meilleur album avec un titre prémonitoire : Plus fort que les plus forts, troisième tome de la série d’anticipation politique Pascal Brutal. Publié chez Fluide Glacial, ce héros provocateur à la virilité sauvage et au parfum de brute, incarne l’ultime résistant de la civilisation française au chômage, à la misère sexuelle et à la menace islamiste. Une bombe d’humour et de plaisir.
Le Grand Prix a été attribué pour l’ensemble de son œuvre à Baru, un auteur entier, inventif, indépendant, toujours en quête de vérité. Chez Baru, les héros appartiennent au quotidien, à la France d’en bas. L’auteur a débuté dans Pilote et L’Echo des savanes. Enfant de Meurthe-et-Moselle, il raconte avec justesse la difficulté de grandir dans le monde en crise de la classe ouvrière. Angoulême lui avait décerné le Prix du meilleur premier album pour Quéquette blues en 1985. Depuis, il est le seul auteur à avoir décroché deux fois le Prix du meilleur album avec Le chemin de l’Amérique en 1991 et son chef-d’œuvre absolu, L’autoroute du soleil, en 1996.
Ce road-movie de 430 pages en noir et blanc est un coup de poing dans la gueule des frontistes, des racistes et des extrémistes. Personne n’en sort indemne. Baru non plus : ce ne sera pas un succès public. Mais l’auteur encaisse et reste fidèle à lui-même, à ses idées, à son style engagé. Après une minisérie consacrée aux fermetures d’usines dans le nord de la France, Les années Spoutnik, il revient plein de punch. Son nouveau récit en deux tomes, L’enragé, dessine la trajectoire fracassée d’un champion du monde de boxe devenu accro à la gloire et aux femmes. Baru pose un regard humain sur ces stars brisées par l’argent et les coups tordus de la société.
Son dernier album à ce jour, Pauvres Zhéros, est un polar social au ton désespéré, adapté d’un roman de Pierre Pélot et traité avec une sobriété exemplaire. « J’admire non seulement son graphisme, son trait, mais surtout la façon dont il le met au service des histoires qu’il raconte, et ces histoires elles-mêmes », dira Pierre Pélot au bout de cette collaboration. Pauvres Zhéros résonne de l’angoisse populaire pour les crimes pédophiles. Mais chez Baru, les plus pervers ne sont jamais ceux que l’on montre du doigt.
Pauvres Zhéros, Baru et Pélot, Rivaes/Casterman/Noir, 88 p., 17 euros.
Tarumbana, un jeune auteur belge de légende
Surgi de nulle part, ce jeune auteur belge est devenu légendaire en quatre jours. Son talent a conquis le Festival international de la bande dessinée. Son premier album, Le banni, a fait la une du journal du Festival et, deux semaines après sa sortie, Le Lombard a passé commande d’un second tirage. Le banni est l’histoire d’un champion médiéval invaincu tombé en disgrâce. Quand la couronne vacille et que l’ennemi manipule les dieux, les hommes n’attendent plus rien sauf son improbable retour.
Tarumbana est le ménestrel de ce nouvel héros créé par le scénariste français Henscher. Les deux auteurs se sont rencontrés sur Café salé, une communauté d’artistes virtuelle. Henscher avait une histoire, Tarumbana une palette graphique. Ensemble, ils ont bâti un univers et créé des personnages. « Il n’avait jamais rien publié, souligne Henscher. J’ai pris une claque en recevant quatre planches d’essai saisissantes de vie, de personnalité. C’était au-delà de tout ce qu’on peut voir. »
« J’ai commencé à dessiner à 9 ou 10 ans, raconte Tarumbana. A 15, j’avais dessiné un petit récit d’heroïc fantasy. J’ai suivi pendant neuf ans des cours de BD à l’académie de Binche. Pendant deux ans, j’ai travaillé sur un projet d’album qui n’a pas pu voir le jour. J’ai tout arrêté en 2003. J’étais sans travail ou je bossais comme ouvrier en intérim. Je pensais que la BD ce n’était pas pour moi. En 2006, je me suis remis à dessiner. J’ai reçu un ordinateur pour les fêtes de fin d’année. Je me suis mis à la palette graphique, j’ai acheté Photoshop pour les nuls et j’ai rencontré Henscher sur internet. J’habite Bruxelles et lui Paris. On a travaillé un an à distance, avant de se rencontrer pour de vrai, le jour où Lombard lui envoyait un mail pour dire que notre projet était accepté. »
Le premier tome du Banni dégage une force rare au plan graphique. La dramaturgie des personnages est parfaitement maîtrisée. Tarumbana a pris cette fantasy très au sérieux, jouant de l’ellipse comme d’une épée magique. L’opéra de papier de Tarumbana rappelle, dans la méthode de travail, celui de Jacobs, le créateur de Blake et Mortimer : « Je prends moi-même les poses des personnages pour trouver la meilleure attitude. Ensuite je théâtralise tout ça pour dynamiser l’image. Dans Le banni, il n’y a qu’un visage qui ne sort pas de mon imagination, celui du troubadour, que j’ai emprunté à Alain Delon ! »
Le banni, Tarumbana et Henscher, Le Lombard, 56 p., 13,50 euros.
palmarès
Grand prix.
Baru.
Il présidera donc l’édition 2011 du Festival de la bande dessinée.
Prix du meilleur album. Riad Sattouf pour le dernier tome de Pascal Brutal.
Prix Fnac SNCF. Paul à Québec, par Michel Rabagliati.
Prix spécial du jury. Dungeon Quest de Joe Daly.
Prix intergénérations. L’esprit perdu, de Mathieu Bonhomme et Gwen de Bonneval.
Prix Regards sur le monde. Rebetiko de David Prudhomme.
Prix de l’audace. Alpha… Directions de Jens Harder.
Prix révélation. Camille Jourdy pour Rosalie Blum.
Prix du patrimoine. Paracuellos, de Carlos Gimenez.
COUVREUR,DANIEL
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