Du côté obscur de l’humanité
posté le 7 février 2010 |
catégorie interviews, les sorties

Bande dessinée La Ligue des Gentlemen extraordinaires revient sauver le monde
entretien
Londres 1910. La secte des adorateurs de l’Enfant Lunaire est soupçonnée de vouloir déclencher la fin du monde. Les héros de romans membres de la Ligue des Gentlemen extraordinaires sauveront-ils l’humanité ? Pour protéger la planète du complot lunaire, le scénariste Alan Moore et le dessinateur Kevin O’Neill empruntent le personnage de Mina Murray au Dracula de Bram Stoker. Cette femme de sang-froid est épaulée par le chasseur de fantômes Thomas Carnacki, créature de William Hodgson, le romancier du surnaturel. Orlando, l’immortel tantôt mâle tantôt femelle né de la plume de Virginia Woolf, les accompagne. Sans oublier Raffles, gentleman cambrioleur de l’écrivain Hornung et héros mythique de la littérature anglaise.
Ensemble, ils doivent combattre la monstruosité du monde, incarnée par la fille du Capitaine Nemo de Jules Verne, dont l’image a été à jamais violée. Derrière l’héroïsme de façade de la Ligue se cache une sombre satire sociale, rythmée par la musique de l’Opéra de quat’sous. Cette œuvre de Kurt Weill et Bertolt Brecht pose une question très actuelle : de celui qui vole une banque ou de celui qui en fonde une, qui est le plus grand criminel ?
Dans ce nouvel épisode de la Ligue, « 1910 », les personnages chantent des pages entières de l’« Opéra de quat’sous ». Dessiner cette musique, c’était, a priori, un défi impossible pour un dessinateur ?
La BD n’est pas du cinéma. Les personnages ne bougent pas et il n’y a pas de son. Quand il faut mettre de la musique dans les cases, on a pour habitude de dessiner quelques notes comme une sorte de pastiche de la mélodie. On ne peut pas réellement reconstituer la musique. Mais je ne voulais pas parodier l’Opéra de quat’sous. Je me suis plutôt appuyé sur les paroles très puissantes. Ce sont de très grandes chansons.
Le contexte de cette trilogie apparaît beaucoup plus dramatique. Vous avez délibérément choisi d’aller du côté obscur de l’humanité. Pourquoi ?
Nous sommes, Alan et moi, très concerné par l’écriture de nos albums. Ici, l’idée est d’aller très loin dans la noirceur. On veut dépasser le simple jeu des héros face aux vilains, avec de l’action à toutes les pages. Le contexte historique de 1910 est propice au développement d’une thématique plus sombre. Cette trilogie sera plus européenne dans son contenu et ses préoccupations.
Vivre à Londres en 1910, c’était vraiment aussi noir que dans votre livre ?
Oui. L’Empire britannique était toujours très puissant mais la misère l’était encore plus ! Les pauvres étaient réellement très pauvres. Mes parents et mes grands-parents ont grandi dans ce contexte social très dur, où la majorité des habitants de Londres vivaient dans des taudis misérables. Pour survivre à Whitechapel, le quartier où se déroule en bonne part notre histoire, il fallait souvent se prostituer. Nous voulions, Alan et moi, rendre cette misère perceptible. Nous nous intéressons à la « working class », cette énorme partie de la population dont on parle si peu dans les films hollywoodiens.
Vous empruntez vos héros de 1910 à des auteurs dont les personnages sont tombés dans le domaine public. Comment ferez-vous pour le prochain épisode, qui se déroule dans le Londres des années 1960 ? Dans quels romans irez-vous chercher vos nouveaux Gentlemen ?
Il est clair qu’on ne pourra pas, c’est un exemple, jouer avec un célèbre espion de Sa Majesté dont je ne prononcerai pas le nom ! Il y a des limites à ce que l’on peut faire. Quant au contexte, s’il y a un Beatles dans le livre, il sera en arrière-plan et on ne dira pas que c’est un Beatles. On abusera des surnoms. Et puis, Alan est un auteur intelligent. Il a pensé à tout. Dans le premier épisode, 1910, il met en scène des jeunes personnages, ce qui nous permettra de les retrouver, un peu plus vieux, dans les années 1960…
Alan est un monstre sacré de la bande dessinée. Il a révolutionné l’art du scénario pour lui donner une dimension littéraire, politique et sociale. Ce n’est pas intimidant de travailler avec lui ?
Il fait peur aux journalistes mais c’est le plus grand gentleman de la bande dessinée. C’est un homme charmant et très drôle. Il me donne toute liberté dans la création graphique. C’est un bonheur de créer ensemble un univers comme celui de la Ligue où la fiction est poussée jusqu’au moindre détail : même les publicités d’époque sont réinventées.
L’adaptation hollywoodienne du premier cycle de la série a déçu mais la présence de Sean Connery a assuré le succès au box-office. Il y aura une suite à l’écran ?
Je crois que les comics d’Alan sont plus intéressants que les films qui en ont été tirés. Hollywood n’en a gardé que les scènes d’action. La Fox possède toujours les droits d’adaptation. J’ai entendu que Spielberg s’était inquiété de savoir si les droits de la Ligue étaient négociables mais je ne pense pas que la Fox les laissera filer. Le premier film a été rentable en Europe et au Japon.
Alan moore, mage du scénario
V pour Vendetta.
Un récit fondateur puissant comme le 1984 de George Orwell, où Moore défend l’anarchie et prophétise la société sécuritaire du XXIe siècle.
Watchmen.
L’auteur casse l’image des super-héros, remet leur légitimité en question et les range au placard de l’histoire de l’humanité.
From Hell.
Moore révolutionne le roman graphique avec cette critique sociale de l’Angleterre victorienne, tapie derrière le masque effrayant de Jack l’éventreur.
La Ligue des Gentlemen extraordinaires.
La BD s’empare des héros de la littérature pour une saga magique.
COUVREUR,DANIEL
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