Le dernier voyage d’initiation
posté le 25 février 2010 |
catégorie interviews

A petits coups de vent, He Pao a réussi la fusion de l’Extrême-Orient et de l’Occident. Vink la laisse rentrer chez elle au bout d’une extraordinaire exploration de l’esprit.
Entretien
Né au Vietnam derrière une haie de bambous, Vink a découvert la bande dessinée aux Beaux-Arts de Liège à la fin des années 1960. Emerveillé par la délicatesse de son trait, le Journal de Tintin a publié le récit exotique de ses Contes et légendes du Vietnam en 1979. Mais c’est Charlie Mensuel qui révèle la vraie dimension poétique des aquarelles de l’auteur avec la saga du Moine fou dont l’intégrale lumineuse est aujourd’hui disponible chez Dargaud.
Vink poursuit son épopée artistique avec les voyages de la jeune He Pao sur la Route de la Soie, entre montagne et mousson, entre brigands et commerçants, entre pèlerins et libres penseurs. Cette fresque sociale et philosophique s’achève aujourd’hui avec Un matin pour tout horizon. He Pao laisse derrière elle une guerre entre l’Orient et l’Occident qui n’est pas la sienne pour rentrer sur la terre où elle est née, celle de l’Empire romain.
Cette ultime aventure d’He Pao traverse le Bouthan, l’Inde, la Perse et la Terre sainte. Il vous restait tant de choses à raconter en chemin. Pourquoi vous arrêter ?
He Pao, c’est sept ans de ma vie, d’une vie très intéressante. Il fallait que je m’arrête parce que je ne pouvais plus la suivre. Quelque part, j’avais envie de vivre libre comme elle et la raconter devenait hors de ma portée. Les histoires d’He Pao comme celles du Moine fou ont été réalisées à l’aquarelle et là, j’ai envie dans le futur de travailler à la peinture à l’huile.
He Pao est une bande dessinée sur la découverte de soi, du corps et de l’esprit. Quelle philosophie de la vie cherchez-vous à dessiner ?
Nous sommes un tout petit bout de l’univers, ce qui est, je trouve, une idée très réconfortante en soi. Mais la bande dessinée impose des raccourcis narratifs et je ne m’exprime peut-être pas toujours comme il faut. Ce qui m’intéresse, c’est de trouver la bonne perception de soi-même et du monde. Depuis 30 ou 40 ans maintenant, je me rends compte que ma perception des choses est très liée à l’instant, au court terme. Elle est influencée par les aléas de la vie comme une tasse de café ou un verre d’alcool. Tout cela transforme les perceptions de manière infime et multiple. Je n’avais jamais lu de livre de philosophie avant d’arriver en Belgique. Un ami belge m’a fait découvrir Krishnamurti. C’est un très grand penseur. Il m’a inspiré le Moine fou et toutes ces choses que je ne suis pas toujours sûr de comprendre, un peu comme ces religions qu’on ingurgite avec le risque de devenir fanatique ! C’est une pensée très ouverte mais dans laquelle on peut s’enfermer comme dans un cul-de-sac. Ce que j’ai envie de dire, c’est qu’il ne faut pas ingurgiter sans comprendre. Il faut se garder de reproduire mécaniquement la pensée. Comment trouver la bonne vision des choses dans tout ce qui s’affiche dans notre conscience ? C’est de tout cela qu’il est question dans ce dernier voyage d’He Pao.
He Pao semble lasse des conflits, des guerres qui ne sont pas les siennes.
Les guerres viennent à nous mais c’est aussi nous qui les provoquons. Elles sont dans tous nos petits conflits quotidiens, dans le fanatisme de nos pensées. La guerre est tapie derrière nos intolérances. Les Croisés que rencontre He Pao regrettent la guerre mais, en même temps, ils expriment encore le désir de vaincre…
He Pao va rentrer chez elle mais on ne le verra pas, comme si la simple évocation du retour à la terre suffisait à l’apaiser…
Les oiseaux migrateurs rentrent là où ils sont nés. Les humains sont comme ça aussi. C’est dans la nature des choses. He Pao a le visage apaisé par le lever du jour. C’est un matin à l’image de ceux qu’elle a connus là où elle était née. C’est un matin comme ceux que je ressens moi-même en me levant à l’aube. J’ai pensé au film d’Alain Corneau, Tous les matins du monde, en dessinant cette dernière case.
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