Jean Arnold vend son musée de la BD

Marché de l’art Une des plus grandes collections privées aux enchères

Monsieur Choc, le plus stylé des méchants de papier garde l’escalier. Depuis sa chute de la falaise de la Villa du Long-Cri, il passait pour mort mais quatre déménageurs l’ont hissé dans un cercueil au troisième étage d’une maison-musée bruxelloise. Sa figurine de cent kilos surveille aujourd’hui l’une des plus admirables collections privées de BD au monde.

Rangé des aventures de Tif et Tondu, Choc est un bijou de famille qui ne fait plus peur à personne. Enfin presque : « C’est le méchant ultime, nous dit Jean Arnold, dont nul ne connaîtra jamais le visage. La librairie bruxelloise Chic-Bull avait créé des statuettes à son effigie et le sculpteur en a imaginé une grandeur nature. Je me suis dit qu’il ferait un bon gardien pour ma galerie… Il est si impressionnant que mon petit-fils de quatre ans n’ose pas monter l’escalier ! »

C’est au même âge, en culottes courtes, que Jean Arnold a eu son premier… choc avec Le crabe aux pinces d’or.

« On était en 1955. J’habitais près de Hasselt. Il y avait peu d’albums BD en français dans les librairies. Mes parents m’achetaient plutôt des recueils des magazines Tintin et Spirou. Quand je suis devenu adolescent, la BD a grandi avec moi et je me suis passionné pour les auteurs modernes : Hermann, Moebius, Bilal, Loisel, Rosinski… Je me suis mis à collectionner leurs albums. Mais le Crabe aux pinces d’or me touche particulièrement. C’est le premier que j’ai reçu. »

En mémoire de cet instant magique, Jean Arnold a consacré une vitrine insolite à cette aventure de Tintin : édition chinoise en petit format, puzzle, porte-clés, buste, boîtes de conserve, tablettes de chocolat, pièces de la Monnaie royale belge, cravate… Tout autour, la collection de Jean Arnold a recouvert les murs. C’est l’œuvre d’une vie : plus de 7.000 albums en première édition et un millier de planches originales.

Pour mettre ces trésors en valeur, le bédéphile a rehaussé sa maison d’un étage et d’une mezzanine. Mais aujourd’hui, il va prendre sa retraite dans le sud de la France et disperser les héros de son enfance en vente publique chez Artcurial, à Paris. Clou des enchères ? Le dessin de couverture Des gaffes et des dégâts, un album de Gaston paru en 1968. Estimation ? Sabre de bois : 150.000 à 200.000 euros ! D’autres pièces feront rêver les marins d’eau douce. Artcurial attend plus de 80.000 euros d’une « planche de musée » de L’étoile mystérieuse, publiée dans Le Soir volé en novembre 1941. Bloody Hell ! La couverture de La dernière carte, le 21e tome de Blueberry, signé Giraud : 40.000 à 50.000 euros. Eviv Bulgroz ! Une planche rare de L’ombre du Z, un album de Spirou et Fantasio dessiné par Franquin à l’encre de Chine et à l’encre rouge est expertisée 60.000 à 70.000 euros. Damned ! Une planche mythique du Rayon U de Jacobs, créée en couleurs directes pour le magazine Bravo en 1944, ne partira pas à moins de 40.000 euros. Par la mordiable, une huile sur toile de Thorgal, brossée par Rosinski, dépassera à coup sûr la barre des 40.000

euros. L’exceptionnelle gouache schtroumpfée par Peyo en 80 pour la une d’un Télémoustique de Noël, se schtroumpfe 15.000 à 20.000 euros. Quoi ? L’original à l’encre de Chine de la plus belle couverture des aventures de Guy Lefranc, Le Mystère Borg, par Jacques Martin devrait grimper au-delà des 20.000 euros…

Et ce n’est pas fini. Retenez votre souffle. Le somptueux catalogue cartonné de la vente Artcurial compte 176 pages où Gil Jourdan rivalise avec Flash Gordon, Valérian, Chlorophylle, Jerry Spring, Buck Danny, Tarzan, Bruno Brazil, Bob Morane, l’Epervier bleu, les Timour, Valhardi, le Fantôme, Alix, le Scorpion, l’Oiseau du temps, Yoko Tsuno, Théodore Poussin, Foufi, Bernard Prince, Jérémiah, Comanche, Achille Talon, Buddy Longway, le Chevalier blanc, Yakari, Papyrus, Olivier Rameau, Terry et les pirates, Corentin, Tounga ou le Marsupilami… Pour ne citer que ceux-là : vous l’aurez compris. Jean Arnold fut un boulimique éclectique. C’est tout l’attrait de sa collection. « Je n’aime pas les superhéros, ni les mangas ni la nouvelle BD alternative. Mais, pour le reste, j’ai l’esprit large. La première planche que j’ai achetée devait être tirée de l’album Jari chez les Basques de Raymond Reding. C’était au début des années 1980, quand j’ai découvert que derrière les formidables aventures que je lisais, il y avait des artistes et que j’ai pris goût aux originaux sur les murs. A l’époque, il y avait peu de ventes publiques et de marchands spécialisés. Je me levais à cinq heures le week-end pour aller frapper aux portes des auteurs, en France ou en Suisse si nécessaire. La semaine je travaillais dans les assurances et jouais au

bridge. J’ai été huit fois champion de Belgique, et champion du Marché commun. L’avantage, en s’adressant directement aux auteurs, était de pouvoir choisir les plus belles planches. J’en ai acheté plus de cent à Hermann. Celle dont je suis le plus fier, c’est la couverture originale de Guérilla pour un fantôme, un Bernard Prince. Un dessin deux fois plus grand que ceux des couvertures habituelles. Il ne tenait pas dans ses tiroirs. J’ai réussi à le persuader qu’à force de le recroqueviller, il allait s’abîmer et il a fini par me le vendre. Celui-là ne sera pas mis aux enchères à Paris. »

Guérilla pour un fantôme trône en regard d’une planche rarissime et centenaire du Little Nemo de Winsor McCay. Il reste moins de vingt planches intactes de ce personnage fondateur de la BD. Jean Arnold conserve aussi jalousement des originaux de Popeye, Krazy Kat, Prince Valiant, Flash Gordon… Des maîtres de l’école franco-belge, il garde quelques chefs-d’œuvre acquis de haute lutte : une planche des Pirates du silence de Spirou et Fantasio, une autre du Sceptre d’Ottokar, celle d’Astérix et Cléopâtre, dédicacée à une mystérieuse Emmanuelle… « C’était un cadeau de famille. J’ai pu l’acquérir à condition de ne pas en dire plus mais j’ai exigé de pouvoir l’exposer. Son ancien propriétaire s’est expatrié en Australie… Pour tomber sur de telles pièces, il faut s’armer de patience, se faire connaître des marchands, écumer l’internet… J’ai eu la chance d’accumuler la plupart de mes planches avant le boom du marché de la BD. Je me souviens d’un ami qui n’a pas osé acheter une planche de Hergé pour 7.000 francs belges : sa femme n’aurait pas compris ! Quand j’ai commencé à collectionner les originaux, il n’était déjà plus question d’acheter quoi que ce soit à Hergé, Franquin, Peyo, Morris, Jacobs. Ma planche du Sceptre

d’Ottokar fait partie des originaux égarés par le journal Cœurs Vaillants pendant la guerre. »

Dans tout ce qu’il a acheté, Jean Arnold a toujours privilégié la mise en scène graphique, la qualité scénique ou historique du dessin. « Il faut que la planche me plaise. Je n’achète pas pour accumuler. Je ne suis pas un “collectionneur coffre-fort”. » A partir de 1993, il a ouvert sa collection aux auteurs et aux visiteurs, sur rendez-vous. « J’aime cette réflexion de Pierre Bergé disant que les gens passent et que les originaux restent, continuent à vivre chez les autres, qu’il ne faut pas les garder si on a peur d’en profiter. »

Jean Arnold s’était aussi mis en tête de jouer les mécènes, en passant commande d’une série d’hommages à Tintin. « J’ai suggéré à toute une série d’artistes de la BD contemporaine d’imaginer leur couverture de Tintin et des cases d’hommage. Hermann a choisi l’aventure lunaire, Caza L’étoile mystérieuse, Frank Pé Le lotus bleu, Boucq Les 7 boules de cristal, Walthéry Les cigares du pharaon, etc. Ce qui m’intéressait, c’était de voir la réaction de l’artiste face à l’œuvre de Hergé. Certains n’ont pas osé sortir de la ligne claire, d’autres se sont lâchés comme Wurm qui, dans Vol 714… a glissé les Rapetou de Mickey ! »

A l’heure des choix, Jean Arnold ne vend pas ce qui le fait encore rêver : les albums que ses auteurs fétiches lui ont dédicacés, les recueils des journaux Spirou et Tintin de son enfance, les objets de la vitrine du Crabe aux pinces d’or, une série d’originaux triés sur le volet… « Malgré mes efforts, mes enfants ne sont pas fans de BD, et je ne garde que mes coups de cœur. La seule pièce pour laquelle je serais encore prêt à un sacrifice financier, c’est une planche de Lucky Luke. Je n’en ai jamais vu qu’une à vendre. Hélas, elle ne me plaisait pas. »

Collection d’un amateur, vente publique Artcurial, Hôtel Marcel Dassault, 7, rond-point des Champs-Elysées à Paris, samedi 13 mars à 14 h 30, www.artcurial.com.

COUVREUR,DANIEL
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