Les bulles de mystère du bon vin

Des albums et des mangas pour s’initier aux grands crus

Dans le premier tome des « Châteaux Bordeaux » (ci-dessus), Corbeyran et Espé racontent la saga des Baudricourt, une famille où le vin parle et vocifère dans le Médoc. © Glénat.

De la taille de la vigne à la mise en bouteilles, créer un grand vin n’est pas juste une question de terroir et de tradition. C’est dans cet esprit que Robert Parker, le critique au nez le plus influent de la planète, a imposé le principe des dégustations à l’aveugle et de la notation sur 100. En dessous de 60 %, c’est de la piquette. Au-dessus de 96 %, on est face à un cru d’exception. Le sommelier américain a assuré son précieux nez et son palais pour un million de dollars. Il a été décoré par Mitterrand, Chirac et Berlusconi. Sa newsletter, The Wine Advocate, fait autorité.

Parker est un vrai personnage, dont s’est emparée la bande dessinée pour populariser la culture du vin au Japon et en Europe. On retrouve son sosie, sa caricature ou ses émissaires dans La trilogie bordelaise de Simmat et Bercovici, Les gouttes de Dieu de Tadashi Agi et Shu Okimoto ou Les ignorants d’Etienne Davodeau. Sa personnalité divise. Il est accusé de pousser à l’uniformisation du goût et à l’explosion des prix. Parker mettrait en péril l’exception française, il serait coupable des « sept péchés capiteux » et de la transformation des grands crus en valeurs refuges imbuvables du CAC 40 ! Pinault, Arnault, Bouygues, Dassault, Bolloré, Leclerc, Albert Frère… les milliardaires ont tous leur vignoble de prestige, plus rentable que des stock-options.

La bande dessinée vendange ces sujets tabous pour pénétrer les secrets du vin mais aussi ceux des grandes lignées de producteurs. Le grand public se passionne pour ces récits où les amours, les fortunes se nouent et les familles se déchirent au travers d’un voyage initiatique dans la culture du vin.

Des millions de « Gouttes de Dieu »

Pour les propriétaires et les producteurs, ces bandes dessinées deviennent un véritable enjeu économique. Tirés à plusieurs dizaines voire plusieurs millions d’exemplaires comme Les gouttes de Dieu, ces livres font la publicité des meilleures bouteilles et touchent un public plus éclectique que les guides du vin.

Dans certains cas, des œnologues patentés participent à l’écriture du scénario. Ken-Ichi Hori, le plus grand œnologue nippon, a publié avec Araki Joh et Shinobu Kaitani les six volumes du Sommelier, le manga qui a permis au pinot noir de mettre la gueule de bois au saké ! Un autre manga, Les gouttes de Dieu, a été récompensé du titre de « meilleur livre du monde sur le vin » par le Gourmand World Cookbook. Au Japon, son tirage a franchi le cap des 2,2 millions d’exemplaires et en France, la série a dépassé les 550.000 volumes vendus.

En France, Corbeyran et Espé ont entamé une fresque gouleyante au cœur du Médoc pour dévoiler les recettes de fabrication des grands crus. La série Châteaux Bordeaux comme le roman graphique des Ignorants pousse le réalisme jusqu’à l’ivresse. Le vin a le bouquet du vécu, de la vapeur de cilice et de la bouse de vache. Il se déguste comme un produit de haute valeur culturelle, dont la première qualité est la créativité humaine. Personne n’a le monopole du bon goût. La force de ces bandes dessinées, c’est d’offrir à tous, quel que soit son âge, son éducation ou sa classe sociale, un accès à l’univers exclusif des têtes de cuvées.

Châteaux Bordeaux

Déboucher l’histoire des grands vins de Bordeaux ne s’improvise pas… surtout pour un Bordelais. Le scénariste Eric Corbeyran a enquêté pendant trois ans avant de publier Châteaux Bordeaux, dont le premier tome, dessiné par Espé, a été tiré à 25.000 exemplaires.

« J’habite à Bordeaux depuis plus de vingt ans, où chacun sait que l’on ne peut pas entrer comme ça dans le milieu des négociants en vin ! Mais l’éditeur Jacques Glénat est un grand connaisseur de bons millésimes. Il tenait à publier cette série et il avait ses contacts, dont j’ai pu profiter. Le public connaît les appellations : Léoville Las Cases, Beychevelle, Mouton-Rothschild… sans que personne ne sache ce qui se cache derrière, comment fonctionnent ces nobles châteaux. Je raconte de l’intérieur la manière dont le vin arrive des caves jusqu’à notre verre. L’héroïne, Alexandra, hérite d’un domaine vieux de 250 ans mais ne connaît rien au métier du vin. C’est un guide idéal pour le lecteur. Si les Japonais sont arrivés à initier le grand public au bon vin par les mangas, il n’y a pas de raison que les auteurs français ne puissent pas y réussir aussi. La matière est extrêmement riche. La difficulté de départ a été d’effacer le traumatisme laissé par le documentaire américain Mondovino, où l’aristocratie bordelaise du vin venait d’en prendre plein la figure. Pour faciliter le travail et créer un climat de confiance avec les exploitants, j’ai pris le parti de ne jamais utiliser leurs vrais noms et de ne pas jouer les œnologues. Je ne suis pas Robert Parker ! »

Le dessinateur de Châteaux Bordeaux, Espé, s’est lui aussi documenté à fond pour toucher la réalité du Médoc au plus près.

« J’ai fait un énorme boulot de repérage dans les vignobles, chez les maîtres de chais… J’ai été voir comment on récolte le raisin, comment on nettoie les cuves. Je me suis imprégné de tout le processus pour être certain d’avoir l’œil juste. Le vin, pour pouvoir bien le dessiner, il faut le voir, sentir son humidité et, sans en abuser, il faut aussi pouvoir le goûter de temps en temps. »

« J’en connais qui se battent pour être dedans ! »

Eric Boschman a développé la Food & Wine Academy et conquis le titre de meilleur sommelier de Belgique en 1989, avant de pétiller en télé dans l’émission Sans Chichis. Il sait aussi déguster les BD, surtout quand elles ont la couleur du bon vin.

La bande dessinée goûte bien le vin ?

J’ai lu La trilogie bordelaise, l’intégrale du Sommelier et je suis la série des Gouttes de Dieu. Certains de ces livres parlent bien du métier de sommelier, une profession en voie de disparition. La télé ne s’y intéresse pas à cause de la bien-pensance qui entoure tout ce qui touche à l’alcool. Parler de vin à la télé, c’est mal quelque part. Pourtant la prohibition a montré jadis où menaient les excès de l’interdit.

Ces albums ont de nombreux lecteurs de 12 ou 13 ans. Certains estiment qu’il pourrait être dangereux de leur donner le goût de l’alcool…

Dans la BD classique, il y avait des tueurs partout : relisez Ric Hochet ! Ce n’est pas pour autant que les enfants sont devenus des malfaiteurs en série. On peut être initié à l’univers du vin à 12 ou 13 ans : c’est l’âge auquel on pense à devenir policier, alors pourquoi pas sommelier ? Ces livres parlent de l’amour du vin, du bon goût, d’un métier qui ne consiste pas à s’alcooliser mais à prendre du plaisir à savourer. Je suis convaincu qu’en apprenant à mettre le nez dans un verre suffisamment tôt, on réduit le danger de basculer plus tard dans l’excès d’alcool.

COUVREUR,DANIEL

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