Faut-il brûler les Gringos Locos ?
posté le 12 janvier 2012 |
catégorie news
Les héritiers de Jijé et de Franquin bloquent la sortie de l’album

Franquin troublé par l’épouse de Jijé sous les yeux du jeune Morris : pour les Gillain, la famille du fondateur de l’Ecole belge de la BD, la parodie va trop loin. © Dupuis
Nom de djou ! « Jijé, Franquin et Morris sillonnent les États-Unis et le Mexique dans une vieille Ford Hudson, dans l’espoir de se faire embaucher chez Disney… Peu d’auteurs auraient osé imaginer pareille aventure ! C’est pourtant cette histoire parfaitement authentique que Schwartz et Yann nous racontent avec humour, dans cet album historique à plus d’un titre. »
Hier soir, cette bande-annonce figurait toujours sur le site des éditions Dupuis, dont Jijé, Franquin et Morris ont écrit les plus belles pages à l’âge d’or de l’École belge de la bande dessinée. Pourtant la sortie de l’album en question, Gringos Locos, dont les lecteurs du Soir suivent les péripéties quotidiennes depuis le mois de décembre, a été annulée en même temps que les deux expositions de planches originales prévues à Bruxelles et à Paris.
Furieux de « ces caricatures inadmissibles de la personnalité de leur père », les enfants de Jijé ont sommé Dupuis de ne pas diffuser l’album. Leur porte-parole, Benoît Gillain, le fils aîné de Jijé, était âgé d’une dizaine d’années au moment de l’aventure mexicaine. Il nous a dit pourquoi cette bande dessinée ne le fait pas rire.
« Les auteurs n’ont jamais connu mon père. Il n’avait rien à voir avec ce grossier personnage. L’image qu’on donne de lui est malhonnête. Derrière des faits à peu près exacts, on dessine quelqu’un qui jure tout le temps alors qu’il n’a jamais prononcé un gros mot de sa vie. Il porte un tricot de corps avec des bretelles, court parfois en caleçon : je ne l’ai jamais vu comme ça ! Il loge Morris et Franquin dans la soupente d’une hacienda et leur fait payer le couvert, lui qui était la générosité même. Dans ses rêves, il tire sur des soldats allemands. En réalité, il dessinait des panoramas quand il était à l’armée. »
Benoît Gillain ne veut pas entendre parler du droit à la parodie ni de liberté d’expression. À ses yeux et à ceux de ses frères et sœurs, Gringos Locos ne trouve aucune grâce sinon celle du pilon : « La parodie, c’est du langage de journalistes ! Jijé n’a rien à voir avec Charlie Hebdo. Quand un collectionneur français nous a amené les planches publiées dans les journaux, la moitié de la famille a souhaité que cet album soit détruit et ne sorte jamais. Entre-temps, j’ai eu une réunion au début de la semaine avec Dupuis. L’éditeur propose d’insérer un cahier d’interviews et de droit de réponse qui serait un véritable hommage à mon père, à Morris et à Franquin. On inverserait ainsi le rapport entre le bien et le mal. Nous attendons d’en voir le contenu avant de décider de l’attitude définitive à adopter. Quant à la suite, nous ne sommes pas du tout favorables au deuxième tome imaginé par les auteurs dans lequel devrait aussi apparaître René Goscinny. »
Les couleuvres de Tijuana
Isabelle Franquin, la fille du créateur de Gaston, nous a téléphoné pour dire qu’elle ne s’était pas encore fait de religion sur cet album mais qu’elle jugeait cette « polémique excessive ». Francine Morris, la veuve du père de Lucky Luke, dont le scénariste Yann nous assurait-il y a quelques mois avoir recueilli les confidences et les anecdotes, ne s’est pas exprimée sur la question.
François Deneyer, le biographe de Jijé, se dit résolument « pour la liberté de la presse et de l’édition », mais estime que les auteurs et l’éditeur auraient dû « prévoir une préface ou un avertissement en préambule de cette bande dessinée parodique ».
Quoi qu’il en soit, Dupuis et sa maison mère, Média Participations, ne peuvent prendre le risque économique de se fâcher avec les ayants droit d’une brochette de héros parmi les plus populaires de l’histoire de la bande dessinée. Yann et Schwartz risquent donc d’en faire les frais et d’être forcés d’avaler quelques couleuvres de Tijuana s’ils veulent être autorisés à poursuivre l’aventure des Gringos Locos.
Dommage, il y a du Gainsbourg vie héroïque, de l’Amadeus et du Great Balls of Fire dans ces Gringos Locos. Les héros de Yann et Schwartz n’ont pas peur du ridicule et c’est justement ce qui les grandit.
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