Les personnages au pouvoir

Dans l’album « Nocturnes », Clarke signe un manifeste en faveur des personnages qui prennent l’histoire en main jusqu’à la mort de l’auteur.

Alice traverse un moment d’abattement en apprenant qu’elle n’est qu’un personnage de roman. Mais elle va rapidement se ressaisir... © Le Lombard.

entretien

Depuis 1990, Clarke dessine les gags de Mélusine, la plus sexy des apprenties sorcières. Esprit libre à l’œil corrosif, le Liégeois commet aussi les farces de Mister President et du Docteur Bonheur. Il se cache encore derrière les Histoires à lunettes, un petit chef-d’œuvre grinçant. Mais son nouvel album, Nocturnes, n’a rien de drôle. C’est le récit à faire froid dans le dos d’une rencontre assassine entre un auteur et ses personnages. Une sorte de huis clos où l’univers se gomme et les personnages s’effacent. Oui : Clarke peut être sans pitié.

« Nocturnes » est un album troublant où les personnages comme leur créateur s’égarent sur la frontière entre la réalité et la fiction. Qu’est-ce que ça cache ?

Je précise que l’histoire se passe bel et bien dans la réalité, même si le lecteur n’en a pas la preuve définitive. Je joue simplement à inverser le rapport entre l’écrivain et ses personnages. Je cherche à montrer ce qu’ils peuvent apprendre à leur créateur en allant jusqu’à leur accorder un pouvoir de décision réel sur l’histoire. Au fur et à mesure qu’ils gagnent en puissance, les forces de l’auteur faiblissent, même s’ils ne sont que des créatures virtuelles. Ce n’est pas si éloigné de la réalité au final car la base d’un bon scénario, ce sont les personnages et l’interaction qu’ils provoquent avec leur auteur. On ne peut pas faire faire à un personnage quelque chose de contraire à sa nature. Ce n’est jamais plausible. C’est de tout cela que parle ce livre.

Vous avez choisi un style extrêmement réaliste pour ancrer la crédibilité du récit ?

Oui, je suis sorti de mon trait de bande dessinée humoristique pour accentuer l’impression de désarroi des personnages. Ils sont aussi vivants que l’auteur. Ils jouent dans la même pièce. Ils se mettent en danger. Ils ont droit à l’incompréhension, à la colère. Ils peuvent être pris de frénésie, de panique, de colère… Le lecteur se retrouve face à face avec des êtres bien réels, sans trucages ni effets graphiques.

Il vous est arrivé comme à l’écrivain de cet album d’avoir peur de vos personnages ?

Il y a une part de journal intime dans Nocturnes. Certains éléments du scénario ont plus de vingt ans. Pris séparément, ils ne ressemblaient pas à grand-chose. Mais le puzzle s’est mis en place lentement dans ma tête, d’où son côté étrange. Par contre, je l’ai dessiné d’une traite, en six mois. J’avais besoin tout d’un coup de faire ce livre pour ne pas l’oublier.

COUVREUR,DANIEL
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