L’ennemi, c’est nous

L’enfer, c’est les autres. La fameuse phrase de Jean-Paul Sartre dans Huis Clos pourrait s’appliquer à tous les conflits qui accablent l’actualité. Le malheur de la Catalogne? La faute à ces hidalgos castillans, nostalgiques indécrottables du franquisme, qui refusent d’entendre la clameur d’une nation « humiliée et exploitée ». La colère de Madrid? La faute à ces Catalans riches et arrogants, qui pratiquent, pour reprendre l’expression de Laurent Davezies, le « nouvel égoïsme des territoires ».
Pour ceux que le doute n’étouffe pas, la cause des échecs, des désillusions et des dérives, ce sont les autres, toujours les autres. Comme si l’on n’avait pas appris les leçons de l’Histoire ni celles, d’ailleurs, de la vie quotidienne, si souvent émaillées de responsabilités partagées et de culpabilités compliquées. Continuer la lecture

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Avis de tempête sur la Silicon Valley

Indignation face à leur « optimisation fiscale », dénonciation de leur « laxisme » à l’égard des fake news, stigmatisation de leurs « arrangements » avec des régimes autoritaires, critique de leur « oligopole publicitaire »  : les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), mais aussi Twitter et d’autres fleurons de la tech industry sont plus que jamais sous pression. De toutes parts.
Mark Zuckerberg, le patron de Facebook, est particulièrement exposé. Déjà critiqué par les Démocrates, qui l’accusent d’avoir facilité les manœuvres russes contre Hillary Clinton, il vient de faire les frais, mercredi, de la colère de Donald Trump. « FB a toujours été anti-Trump », a tweeté le Président.
Avis de tempête? Certes, les vents rugissants sont encore à mille milles de la Baie de San Francisco, là où se nichent les fleurons de la nouvelle technologie, entre Berkeley et Mountain View. Chaque jour, des milliards de personnes continuent à click and like. Les nouvelles versions d’appareils numériques font obligatoirement le buzz. Et de grands médias s’extasient sur cette Silicon Valley, devenue, comme l’écrivait récemment l’hebdomadaire Le Point, une « nouvelle Athènes », peuplée des « penseurs les plus influents du monde », avec ses Steve Wozniak (Apple), ses Elon Musk (SpaceX) et ses Ray Kurzweil (Google).
Pourtant, quelque chose est en train de se passer. « On assiste à un tournant palpable, peut-être permanent, contre l’industrie technologique, écrit le rédacteur en chef de Buzzfeed, Ben Smith. Ces nouveaux Léviathans, que l’on avait l’habitude de considérer comme de brillants avatars de l’innovation américaine, font de plus en plus figure de centres de pouvoir irresponsables, une transformation qui risque d’avoir des conséquences majeures sur l’industrie et la politique américaines ». Continuer la lecture

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L’histoire, droit dans les yeux

L’Histoire est tout, sauf du passé. Les violences qui se sont déchaînées à Charlottesville, en août dernier, autour d’une statue du général sudiste Robert Lee à l’ont tragiquement illustré. Une militante antiraciste est morte, fauchée par une voiture bélier, parce qu’un jeune suprémaciste blanc ne voulait pas qu’on touche à « son histoire » de l’esclavage et de la Guerre de Sécession.
L’Histoire est Pouvoir. « Celui qui contrôle le passé contrôle l’avenir. Celui qui contrôle le présent contrôle le passé », écrivait George Orwell dans son chef d’oeuvre dystopique,1984, publié en 1949. A cette époque, le grand écrivain britannique pensait essentiellement aux totalitarismes et à leurs commissariats aux archives, peuplés de faussaires et d’assassins de la mémoire. L’Espagne franquiste prétendait alors que les « Rouges » avaient incendié Guernica en 1937, tandis que l’URSS attribuait aux nazis le massacre de 20.000 officiers et notables polonais dans la forêt de Katyn en 1940. Continuer la lecture

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Charlottesville n’est pas un hoquet de l’histoire

Le 28 août, une certaine Amérique, progressiste et libérale, s’est sans doute souvenue avec émotion du discours prononcé par le pasteur Martin Luther King, cinquante-quatre ans plus tôt, face au Lincoln Memorial de Washington. « I have a dream », s’était exclamé le leader du mouvement pour l’égalité raciale. « Je rêve qu’un jour, mes quatre jeunes enfants vivent dans une Nation où ils ne seront pas jugés sur la couleur de leur peau, mais sur la valeur de leur caractère. Je rêve qu’un jour, les fils des anciens esclaves et les fils des anciens propriétaires d’esclaves pourront s’asseoir ensemble à la table de la fraternité».
Le 12 août 2017, les violences qui se sont déroulées à Charlottesville, dans l’Etat de Virginie, autour de la statue du général sudiste Robert Lee, sont venues rappeler que l’Amérique n’avait pas encore vaincu ses vieux démons. Qu’elle n’avait pas encore réussi à surmonter totalement cette lancinante question raciale qui la taraude depuis la période de l’esclavage et qui contredit son ambition d’être « une cité sur la colline », appelée par la Providence à « éclairer le monde de ses vertus ». Continuer la lecture

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Sommes-nous encore des alliés?

Le sommet du G 20 à Hambourg a confirmé le désamour entre l’Amérique de Trump et le noyau dur de l’Union européenne. Sur la question cruciale du changement climatique, le président américain n’a fait aucune concession à ses hôtes. Avant d’atterrir en Allemagne, il a même plastronné aux côtés d’un gouvernement polonais en conflit ouvert avec Bruxelles. Et il n’a pas hésité à rehausser de sa présence le Sommet des Trois Mers, une initiative de « pays de l’Est » qui, une nouvelle fois, révèle leur décalage par rapport au projet européen porté par les pays fondateurs et, en particulier, par l’Allemagne et la France.
« Sommes-nous encore alliés »? La question n’est pas vaine, même pour ceux qui, pour se rassurer, soulignent encore et encore les innombrables liens entre l’Europe et l’Amérique. « Je ne conclus pas, je ne prophétise pas, j’interroge », aurait dit Raymond Aron. Elle n’est pas neuve non plus. La commémoration, ce vendredi à Paris, en présence de Donald Trump, de l’entrée en guerre des Etats-Unis en 1917, trois ans après le début des hostilités, vient d’ailleurs à point nommé pour rappeler les hésitations récurrentes des Américains à choisir leur camp en Europe. Le même scénario se reproduisit lors de la montée fatidique vers la Seconde guerre mondiale. L’America First, un puissant mouvement isolationniste appuyé par des personnalités « hitlérophiles », tenta jusqu’au bout d’empêcher l’engagement des Etats-Unis aux côtés des démocraties européennes assiégées. Il fallut la force de conviction d’un Franklin Roosevelt, la fortitude de Winston Churchill et, finalement, le choc de Pearl Harbor, pour que les Etats-Unis entrent dans ce qu’ils appelèrent, après la victoire, la « Bonne Guerre ». Continuer la lecture

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“Bien entendu, nous ne ferons et ne dirons rien”

« Bien entendu, nous ne ferons rien ». La formule du ministre des Affaires étrangères de François Mitterrand en 1981, au moment du putsch du général Jaruzelski en Pologne, est entrée dans les annales de la diplomatie. Mais aujourd’hui, « bien entendu, nous ne ferons et ne dirons rien » non plus, à propos du prix Nobel de la Paix 2010, le dissident chinois, Liu Xiaobo, qui vient de « bénéficier » d’une libération conditionnelle en raison de son état de santé: un cancer du foie en phase terminale (Voir note). « Nous ne ferons et ne dirons rien, ou le moins possible », en faveur du blogueur saoudien Raif Badawi, en prison depuis 2012 et condamné à 1000 coups de fouet pour apostasie.
En fait, « nous », dirigeants européens, héritiers des Lumières et admirateurs d’Andreï Sakharov, nous ferons des courbettes et un grand salamalec. Comme au début du mois de juin au Caire, où le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, et la furtive ministre des Armées, Sylvie Goulard, sont venus assurer le maréchal Sissi, généreux bienfaiteur de l’industrie militaire française, de la bienveillance du nouveau président Emmanuel MacronContinuer la lecture

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Et si on parlait de l’émigration?

Depuis que l’immigration occupe l’espace et le temps médiatiques, le terme d’émigration a quasiment disparu. Au mieux, les autorités et la presse parlent de « migration », ce qui implique que des gens se déplacent d’un point à un autre. Mais généralement, un seul point retient réellement l’attention : le lieu d’arrivée des migrants. Les caméras se déclenchent lorsque ceux-ci atteignent Lesbos ou se noient au large de Lampedusa. Ou lorsqu’ils ont franchi le Rio Grande et qu’ils errent sur les routes de l’Arizona.
Mais d’où viennent-ils? Que fuient-ils? Qu’ont-ils vécu durant leur errance au travers de plusieurs pays? La réponse est le plus souvent vague et l’intérêt furtif. Comme si cette question de l’origine des migrations et du périple migratoire était insignifiante ou subsidiaire. Continuer la lecture

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Venezuela, la fin d’un monde

Chaos économique, pénuries, manifestations, violences, répression: le Venezuela, comme le décrivait hier l’envoyée spéciale du Soir, Anne Proenza, est au coeur de la tempête. En dépit de l’urgence des autres sujets – terrorisme, Corée du Nord, Donald Trump – qui accaparent son attention, la communauté internationale est sur le qui-vive.
Ce pays de 31 millions d’habitants n’est pas une quelconque république bananière. Il possède les plus grandes réserves d’hydrocarbure connues au monde. Pendant près de vingt ans, Caracas a aussi été la capitale d’une idéologie, le chavisme, du nom de son inspirateur, le commandant Hugo Chavez, qui ambitionnait de servir de modèle « nationaliste révolutionnaire » à la gauche et au Tiers-monde. Sa descente aux enfers a dès lors des implications idéologiques, économiques et stratégiques qui dépassent largement ses frontières. Continuer la lecture

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Qui est ce Dr. Seuss, le dessinateur préféré de Melania Trump?

La Première Dame des Etats-Unis, Melania Trump, a distribué des livres de Dr. Seuss, l’un des plus célèbres “cartoonists” américains, lors de son séjour en Israël. En mars, elle s’était rendue dans un hôpital new yorkais pour lire des extraits d’un de ses livres, Oh!The Places You’ll go, “un de mes préférés”", disait-elle, à des enfants malades. Mais qui est Dr. Seuss, alias Theodor Seuss Geisel? En fait, un des adversaires les plus résolus d’America First, un mouvement qui, dans les années 1930, plaidait pour l’isolationnisme américain et flirtait dangereusement avec les fascismes européens.

Voici ce que j’écrivais à son propos dans mon livre sur les correspondants de guerre américains lors de la bataille des Ardennes, Objectif Bastogne. Car Dr. Seuss, il y a 73 ans, était en Belgique, engagé au sein du Signal Corps, dans une unité de production de films de propagande! Il faisait partie de ces “artistes de combat” qui accompagnèrent l’armée américaine dans sa guerre contre le nazisme. Continuer la lecture

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Mexique: “Qu’ils nous tuent tous”!

L’assassinat du journaliste Javier Valdez Cardenas le 15 mai a produit un choc immense au Mexique et, bien au-delà, au sein de la communauté internationale de la liberté de la presse. Le fondateur de RioDoce, un hebdomadaire publié à Culiacan, capitale de l’Etat de Sinaloa, était une véritable institution, une référence internationale. Mardi, son assassinat a été dénoncé lors de la plénière du Parlement européen à Strasbourg. Le Service européen d’action extérieure lui a rendu hommage. L’ambassadrice des Etats-Unis a condamné. Et partout, en Amérique latine, les témoignages de collègues, d’amis, choqués, indignés, ont afflué.
Depuis des années, Javier Valdez enquêtait sur l’emprise des cartels de la drogue qui ravagent son pays, rongent ses institutions et déforment son économie. Une tâche à haut risque, accomplie dans l’entre-chien et loup angoissant où se meuvent narco-trafiquants, hommes d’affaires véreux, policiers ripous et politiciens corrompus.
Dans son livre, Narcoperiodismo, paru l’année dernière, Javier Valdez témoignait des dilemmes, des doutes, des peurs, qui l’accompagnaient dans cette spécialité si particulière du narco-journalisme. Qui est qui? Qui croire? Et plus encore, jusqu’où aller dans les enquêtes? Comment écrire? Quels mots utiliser? En 2010, un autre journaliste, directeur d’un quotidien de Ciudad Juarez, une ville située à la frontière avec des Etats-Unis, en avait eu assez de se poser ces questions et il avait carrément demandé aux barons de la drogue de dire clairement ce qu’ils voulaient que l’on publie ou non. « Vous êtes les autorités de facto de cette ville, écrivait-il, puisque nos représentants légitimes se sont révélés incapables d’empêcher que nos collègues soient assassinés ». Continuer la lecture

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