L’Europe dans les griffes du panda, de l’ours et de l’aigle

Le tout récent sommet entre l’Union européenne et la Chine a été précédé, sans surprise, par les appels des organisations de défense des droits humains à dénoncer l’autoritarisme de Beijing. Et il a été suivi, sans surprise, par la déception de celles-ci face à la frilosité des chefs d’Etat et de gouvernement européens.
Ce constat désabusé renvoie, cependant, à une considération plus générale. Alors que l’Europe se voyait naguère comme une puissance, « elle est devenue une proie dans la nouvelle rivalité entre les Etats-Unis, la Chine et la Russie», écrivait fin mars la directrice éditoriale du Monde, Sylvie Kauffmann, dans le New York Times.
Le réveil est rude. Après la chute du Mur de Berlin en 1989, les nouveaux « missionnaires européens » avaient imaginé d’amener la Chine, mais aussi la Russie, à embrasser le libéralisme économique et politique, « horizon indépassable de l’humanité ». L’équation était simple: à la modernisation économique, parrainée par les experts occidentaux, succéderait inévitablement la libéralisation politique.
Trente ans plus tard, l’échec est sidérant. Le règne de Xi Jinping se confond avec la répression des dissidents, la surveillance de la population et l’internement dans des camps de rééducation politique au Xinjiang. De même, en Russie, après le chaos et les  humiliations de la période Eltsine, Vladimir Poutine a engagé la Russie sur la voie de l’autoritarisme, du nationalisme et du conservatisme moral. Continuer la lecture

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A propos de Christchurch. Ces extrémismes qui sécrètent du désastre

L’attentat le 15 mars dernier contre deux mosquées de Christchurch a testé la cohérence morale et l’universalité de la lutte contre le terrorisme. L’émotion et l’indignation sont souvent déterminées en effet par la proximité géographique et par l’identification aux victimes sur base nationale, ethnique, idéologique ou religieuse. Or, la Nouvelle Zélande se trouve « down under », comme on dit, au bout du bas de la mappemonde, et les victimes étaient musulmanes.
La couverture médiatique du terrorisme est souvent hémiplégique. Selon une récente étude de l’Université de l’Alabama, les attaques commises par des musulmans recevraient 375% plus d’attention dans la grande presse américaine que celles perpétrées par des personnes issues d’autres communautés. Depuis les attentats du 11 septembre, au fil de la « guerre contre la terreur », les Etats-Unis et l’Europe ont largement fait rimer terrorisme et islamisme, au risque d’oublier trop rapidement les attaques commises par des « nationalistes blancs », comme la tuerie d’Oslo et Utoya en 2011 ou l’assassinat en 2016 de la députée travailliste britannique Jo Cox. Continuer la lecture

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Le film Roma et les tacos al pastor. Comme une madeleine de Proust…

Regarder un film peut être une expérience collective. Comme dans ces festivals du cinéma des droits humains ou du journalisme, où les spectateurs deviennent en quelque sorte des acteurs des films qu’ils regardent, tant ils s’identifient aux mêmes causes et aux mêmes héros, tant ils s’indignent ensemble des abus et des régimes qui en sont responsables. Les films de Costa Gavras, de Z à L’Aveu, de Missing à Etat de siège, me rappellent ces moments exceptionnels de « communion » dans des salles acquises à la lutte contre l’arbitraire et la violence des Etats, de la Grèce des Colonels à la Tchécoslovaquie communiste ou au Chili du général Pinochet.
A la fin, cependant, un film est inévitablement une expérience personnelle. Son interprétation, les émotions qu’il suscite et les réflexions qu’il inspire sont intimes. Une vérité de La Palice? Sans doute, mais cette individualité du regard m’a saisi lorsque j’ai vu Roma, le dernier film du réalisateur mexicain Alfonso Cuaron. Il y décrit, avec beaucoup de nuances et de réalisme, une famille de la classe moyenne mexicaine de la Colonia Roma, un quartier proche du centre historique de Mexico. Il y dévoile aussi la brutalité du régime du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) alors au pouvoir, son recours à des tueurs recrutés dans les bidonvilles et formés sous la tutelle des forces de sécurité pour étouffer toute tentative de contestation. Le « massacre de Corpus Christi », le 10 juin 1971, l’un des moments les plus forts du film, est une répétition de la tuerie de Tlatelolco, la Place des Trois Cultures, le 2 octobre 1968, à la veille des Jeux olympiques, lorsque des centaines de jeunes avaient été piégés et tués par l’armée et ses supplétifs. Continuer la lecture

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Un moment de grâce au milieu du grand naufrage

Depuis des années, des esprits éclairés nous mettent en garde, avec raison, contre tout ce qui nous enferme dans des identités crispées et des communautés fermées. Dans ces silos, ces bulles et ces tribus qui nous protègent des « autres ». Dans ces territoires où la parole est excluante et péremptoire. « Chacun chez soi, chacun pour soi, avec ceux qui pensent comme moi »: ces mots n’ont jamais inspiré de grandes idées ni construit des sociétés équilibrées.
Jugée à l’aune de cette crispation du monde, la cérémonie, mardi dernier à Louvain-la-Neuve, des docteur(e)s honoris causa de la Faculté des sciences économiques, sociales, politiques et de communication (ESPO), a été un réel « moment de grâce ». Loin, très loin, du charivari des réseaux sociaux et de la hargne des ronds-points. Loin des émissions télé-hanounisées et des débats pugilats. Un moment privilégié, où les idées n’étaient pas cadrées par des identités réductrices (et parfois, meurtrières), comme l’ethnie, la langue ou la religion, mais inspirées par une universalité qui transcende et libère.
L’hommage rendu à la militante saoudienne des droits humains, Loujain Al-Hathloul, aujourd’hui emprisonnée et jugée à Riyad, a sans aucun doute été le symbole le plus éloquent de cette universalité. La jeune saoudienne est accusée d’avoir eu « l’intention de saper la sécurité, la stabilité et l’unité nationale du royaume », alors qu’elle s’opposait tout simplement à la tutelle masculine, aux discriminations et aux violences contre les femmes. L’Arabie saoudite, accusée de crimes de guerre au Yemen et de l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi à Istanbul, est devenue plus que jamais un test de l’engagement des démocraties occidentales en faveur des principes dont celles-ci se réclament. L’université de Louvain a choisi. Clairement. Et sans stigmatiser une nation ou une religion.
Liberté! Ce mot a été le fil d’Ariane de la cérémonie. Comme un écho du poème de l’écrivaine franco-libanaise Andrée Chedid, qui s’applique tellement bien à l’éthique académique : « Nulle oeuvre ne se féconde sous le joug. Nulle cause ne s’honore de la menace, Nul avenir ne se forge sous l’interdit ». Ecrit en 1993 en hommage à Salman Rushdie, ce texte est malheureusement plus que jamais d’actualité. Car cet enfermement de la pensée n’est plus limité à des pays lointains, comme l’Iran. Il s’insinue aussi dans les plus vieilles démocraties, au coeur même de l’Union européenne, comme l’a rappelé Caroline Pauwels, rectrice de la VUB (Vrije Universiteit Brussel), elle aussi honorée du titre de docteure honoris causa, qui a souligné, en particulier, les dérives de la Hongrie de Viktor Orban et ses attaques contre la liberté académique. Continuer la lecture

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Nous roulons encore le nez sur le guidon. A contre-sens

Des dizaines de milliers de citoyens, des jeunes enfin, ont prouvé ces dernières semaines qu’ils avaient pris la mesure des urgences particulières que nous accablent. Le changement climatique et la dégradation de l’environnement sont des «urgences particulières », parce que contrairement aux autres crises, elles ne sont pas des étincelles de l’actualité, mais des feux qui couvent sourdement sous la tourbe et permettent, dès lors, tous les dénis et toutes les esquives.
Sans surprise, la réaction des « responsables » reste largement inadéquate et décalée. Sur la défensive. « Court-termisme », diront les esprits chagrins. Le monde politique, corseté dans ses échéances électorales, a généralement du mal à penser à long terme. Comme le monde boursier qui peine à regarder au-delà des bilans trimestriels des sociétés cotées. Comme les médias qui fonctionnent très souvent à l’immédiateté.
Et pourtant, les pouvoirs regardent bien à moyen et à long terme lorsqu’ils décident de grands travaux d’infrastructures ou de programmes d’équipements des forces armées. A l’instar des citoyens, qui empruntent sur trente ans pour acheter une maison ou cotisent pour une assurance pension.
Pourquoi donc restons-nous, majoritairement, aussi passifs face à des enjeux collectifs, environnementaux, politiques ou sociaux, qui ont la même ligne d’horizon? Continuer la lecture

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Le trumpisme, du Prozac pour une certaine Amérique, blanche et déprimée

Deux ans après son entrée à la Maison Blanche, Donald Trump est toujours là. Il le rappelle tous les matins en cliquant fébrilement sur Twitter. Le détricotage des mesures adoptées par son prédécesseur, Barack Obama, le guide de manière obsessionnelle, tout comme sa volonté de remettre en cause les principes et les institutions qui, après la Seconde Guerre mondiale, avaient assuré l’hégémonie et la crédibilité des Etats-Unis au sein du monde occidental.
Le locataire de la Maison Blanche, rappelons-le, est « minoritaire ». En novembre 2016, Il avait reçu 3 millions de voix en moins que sa rivale démocrate Hillary Clinton. Lors des élections à mi-parcours, en novembre 2018, il a perdu le contrôle de la Chambre des représentants. Sa cote de popularité, toutefois, continue de flotter obstinément au-dessus des 40% et il a réussi à réunir autour de sa casquette rouge et de son slogan Make America Great Again une majorité de l’électorat républicain et même une partie des Démocrates, un socle sur lequel il peut ambitionner de fonder sa campagne pour un deuxième mandat.
Sa force réside, paradoxalement, dans le sentiment de déclin et de vulnérabilité qui taraude une certaine Amérique. Son électorat, à l’image des électeurs pro-Brexit nostalgiques du Rule Britannia, ne s’accommode pas de la fin du Siècle américain. S’exonérant de toute faute, il se sent menacé par le « nouvel ordre mondial », persuadé que la vertueuse Amérique a été grugée par ses adversaires et ses alliés. Par la Chine en premier lieu, mais aussi par ces free riders, ces profiteurs, l’Europe ou le Mexique, qui « abusent de la bienveillance américaine ». Continuer la lecture

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Venezuela: « Partons, ces gens-là ne veulent plus de nous dans ce pays »

En 1830, dans une hacienda isolée de Colombie, un homme déçu par l’évolution politique au Venezuela voisin écrivait une lettre empreinte d’amertume. “Vous savez que j’ai eu le pouvoir pendant vingt ans et je n’en ai tiré que quelques conclusions sûres: l’Amérique est ingouvernable pour nous. Celui qui sert une révolution laboure la mer. La seule chose que l’on puisse faire en Amérique est d’émigrer. Ce pays tombera infailliblement entre les mains de petits tyrans. »
Cet homme apparemment revenu de tout s’appelle Simon Bolivar. Pendant des années, il avait symbolisé la lutte de l’Amérique du Sud pour son indépendance et son unité. Ses cavalcades tumultueuses tout au long de la cordillère des Andes avait fasciné le monde. Mais il mourut isolé et déchu. Le 17 décembre 1830, peu avant de rendre son dernier souffle, il s’exclamait : “Partons, partons… Ces gens-là ne veulent plus de nous dans ce pays».
L’histoire a la manie de faire la nique à ceux qui s’y réfèrent pour justifier leurs politiques. En 1999, le lieutenant-colonel Hugo Chavez avait fait de Simon Bolivar l’inspirateur suprême de sa présidence. Mais vingt ans plus tard, la sentence est sans appel: le chavisme a lui aussi « labouré la mer », incapable de surmonter les « malédictions » de l’Amérique latine. Continuer la lecture

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Les grands maux commencent par des mots.

Pour les historiens de la Seconde guerre mondiale, l’année 2019 sera faste, avec les commémorations du débarquement en Normandie, de la libération de la France et de la Belgique et de la bataille des Ardennes. Déjà, les livres s’accumulent sur les tables des librairies et, à la télévision, les programmateurs ressortent des tiroirs les immenses succès que furent les films Le Jour le plus long, Il faut sauver le soldat Ryan et la série Frères d’armes.
C’est comme si on entendait à nouveau la voix du général de Gaulle, le 25 août 1944 à l’hôtel de Ville de Paris, clamant devant une foule en liesse. “Nous sommes ici chez nous dans Paris levé. Paris outragé, Paris brisé, Paris martyrisé, mais Paris libéré ! ». Ou l’annonce, vibrante, lyrique, de la libération de Bruxelles sur les ondes de la Radio nationale belge le 4 septembre 1944.
Ce 75ème anniversaire ne sera pas seulement un exercice de mémoire. Il s’inscrit dans une « atmosphère morale », comme l’écrivait, dans Le Monde d’hier, Stefan Zweig, peu avant de se suicider. Il nous parle autant des années de l’avant-guerre que des événements de 1944. « Toute histoire digne de ce nom est histoire contemporaine », disait l’homme politique libéral italien Benedetto Croce (1866-1952). Continuer la lecture

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Guerre sur terre aux hommes et aux femmes de bonne volonté

Les rues s’ornent de guirlandes lumineuses. Partout, les sapins sont bien à leur place. Les dames patronnesses aussi. Quelques pièces de monnaie tintent dans les sébiles. Des salutations enjouées, des « joyeux Noël », accompagnent les rondes des chalands.
Paix sur terre aux hommes et aux femmes de bonne volonté? Ou s’agirait-il plutôt d’une parenthèse, d’un sursis, avant que la herse ne retombe lourdement et pour longtemps dans des sillons raboteux? L’année qui s’achève a été rude, confuse. Sombre. Comme un entre chien et loup propice aux angoisses et aux agressions.
Presque partout, les indices de liberté sont en recul. En 2018, selon le Comité de protection des journalistes, 34 professionnels de l’info ont été délibérément assassinés, contre 18 en 2017. En cette année où l’on commémore le 70ème anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, ces chiffres s’ajoutent à une cascade d’incidents, d’abus et d’exactions qui témoignent d’une attaque concertée contre un texte, qui, écrit Ghislaine Bru, veuve de l’un de ses auteurs, René Cassin, « pose le problème moral fondamental de la dignité et de la valeur de la personne humaine ».
Dans cette atmosphère délétère, le 70ème anniversaire de la Convention pour la prévention et la suppression du crime de génocide est même passé presque inaperçu. Indifférence? Ignorance? Selon un sondage publié début décembre par CNN, un tiers des 7000 personnes interrogées dans 7 pays européens, dont l’Allemagne et la France, avoue ne rien savoir, ou presque rien, sur l’Holocauste. Continuer la lecture

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On vous avait prévenu, Sire

L’histoire bégaye. Une nouvelle fois, comme en 1968, lors du fameux mois de mai, comme en 2005 lors du référendum sur le « traité instituant une constitution pour l’Europe », la « France d’en haut » semble prise de court. Mais d’où sortent ces gilets jaunes? Pourquoi le mouvement ne s’étiole-t-il pas plus vite? Qui sont ces casseurs et ces voyous qui les accompagnent, s’infiltrent et les débordent ? Tout au long de ces dernières semaines, le monde politique, la presse aussi, ont peiné à comprendre ce qui était en train de se passer. Hésitant entre l’arrogance et la complaisance, ils ont donné un spectacle empreint de confusion et d’improvisation.
L’imprévision, comme le notait Barbara Tuchman dans son best seller paru en 1984, La marche folle de l’histoire, est une constante, « de la guerre de Troie à la guerre du Vietnam ». Sans doute. Mais, aujourd’hui, les gouvernants n’ont jamais eu autant de sources d’information à leur disposition. Enquêtes sociologiques, sondages d’opinion, notes de surveillance de services de renseignements et revues de presse s’accumulent sur les disques durs des experts censés être à l’écoute de la population. Les réseaux sociaux offrent par ailleurs une profusion de données qui ne demandent qu’à être exploitées par ceux qui cherchent à prendre la température de la société.
Et pourtant, la surprise et la sidération semblent être la norme.

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