Le trumpisme, du Prozac pour une certaine Amérique, blanche et déprimée

Deux ans après son entrée à la Maison Blanche, Donald Trump est toujours là. Il le rappelle tous les matins en cliquant fébrilement sur Twitter. Le détricotage des mesures adoptées par son prédécesseur, Barack Obama, le guide de manière obsessionnelle, tout comme sa volonté de remettre en cause les principes et les institutions qui, après la Seconde Guerre mondiale, avaient assuré l’hégémonie et la crédibilité des Etats-Unis au sein du monde occidental.
Le locataire de la Maison Blanche, rappelons-le, est « minoritaire ». En novembre 2016, Il avait reçu 3 millions de voix en moins que sa rivale démocrate Hillary Clinton. Lors des élections à mi-parcours, en novembre 2018, il a perdu le contrôle de la Chambre des représentants. Sa cote de popularité, toutefois, continue de flotter obstinément au-dessus des 40% et il a réussi à réunir autour de sa casquette rouge et de son slogan Make America Great Again une majorité de l’électorat républicain et même une partie des Démocrates, un socle sur lequel il peut ambitionner de fonder sa campagne pour un deuxième mandat.
Sa force réside, paradoxalement, dans le sentiment de déclin et de vulnérabilité qui taraude une certaine Amérique. Son électorat, à l’image des électeurs pro-Brexit nostalgiques du Rule Britannia, ne s’accommode pas de la fin du Siècle américain. S’exonérant de toute faute, il se sent menacé par le « nouvel ordre mondial », persuadé que la vertueuse Amérique a été grugée par ses adversaires et ses alliés. Par la Chine en premier lieu, mais aussi par ces free riders, ces profiteurs, l’Europe ou le Mexique, qui « abusent de la bienveillance américaine ». Continuer la lecture

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Venezuela: « Partons, ces gens-là ne veulent plus de nous dans ce pays »

En 1830, dans une hacienda isolée de Colombie, un homme déçu par l’évolution politique au Venezuela voisin écrivait une lettre empreinte d’amertume. “Vous savez que j’ai eu le pouvoir pendant vingt ans et je n’en ai tiré que quelques conclusions sûres: l’Amérique est ingouvernable pour nous. Celui qui sert une révolution laboure la mer. La seule chose que l’on puisse faire en Amérique est d’émigrer. Ce pays tombera infailliblement entre les mains de petits tyrans. »
Cet homme apparemment revenu de tout s’appelle Simon Bolivar. Pendant des années, il avait symbolisé la lutte de l’Amérique du Sud pour son indépendance et son unité. Ses cavalcades tumultueuses tout au long de la cordillère des Andes avait fasciné le monde. Mais il mourut isolé et déchu. Le 17 décembre 1830, peu avant de rendre son dernier souffle, il s’exclamait : “Partons, partons… Ces gens-là ne veulent plus de nous dans ce pays».
L’histoire a la manie de faire la nique à ceux qui s’y réfèrent pour justifier leurs politiques. En 1999, le lieutenant-colonel Hugo Chavez avait fait de Simon Bolivar l’inspirateur suprême de sa présidence. Mais vingt ans plus tard, la sentence est sans appel: le chavisme a lui aussi « labouré la mer », incapable de surmonter les « malédictions » de l’Amérique latine. Continuer la lecture

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Les grands maux commencent par des mots.

Pour les historiens de la Seconde guerre mondiale, l’année 2019 sera faste, avec les commémorations du débarquement en Normandie, de la libération de la France et de la Belgique et de la bataille des Ardennes. Déjà, les livres s’accumulent sur les tables des librairies et, à la télévision, les programmateurs ressortent des tiroirs les immenses succès que furent les films Le Jour le plus long, Il faut sauver le soldat Ryan et la série Frères d’armes.
C’est comme si on entendait à nouveau la voix du général de Gaulle, le 25 août 1944 à l’hôtel de Ville de Paris, clamant devant une foule en liesse. “Nous sommes ici chez nous dans Paris levé. Paris outragé, Paris brisé, Paris martyrisé, mais Paris libéré ! ». Ou l’annonce, vibrante, lyrique, de la libération de Bruxelles sur les ondes de la Radio nationale belge le 4 septembre 1944.
Ce 75ème anniversaire ne sera pas seulement un exercice de mémoire. Il s’inscrit dans une « atmosphère morale », comme l’écrivait, dans Le Monde d’hier, Stefan Zweig, peu avant de se suicider. Il nous parle autant des années de l’avant-guerre que des événements de 1944. « Toute histoire digne de ce nom est histoire contemporaine », disait l’homme politique libéral italien Benedetto Croce (1866-1952). Continuer la lecture

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Guerre sur terre aux hommes et aux femmes de bonne volonté

Les rues s’ornent de guirlandes lumineuses. Partout, les sapins sont bien à leur place. Les dames patronnesses aussi. Quelques pièces de monnaie tintent dans les sébiles. Des salutations enjouées, des « joyeux Noël », accompagnent les rondes des chalands.
Paix sur terre aux hommes et aux femmes de bonne volonté? Ou s’agirait-il plutôt d’une parenthèse, d’un sursis, avant que la herse ne retombe lourdement et pour longtemps dans des sillons raboteux? L’année qui s’achève a été rude, confuse. Sombre. Comme un entre chien et loup propice aux angoisses et aux agressions.
Presque partout, les indices de liberté sont en recul. En 2018, selon le Comité de protection des journalistes, 34 professionnels de l’info ont été délibérément assassinés, contre 18 en 2017. En cette année où l’on commémore le 70ème anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, ces chiffres s’ajoutent à une cascade d’incidents, d’abus et d’exactions qui témoignent d’une attaque concertée contre un texte, qui, écrit Ghislaine Bru, veuve de l’un de ses auteurs, René Cassin, « pose le problème moral fondamental de la dignité et de la valeur de la personne humaine ».
Dans cette atmosphère délétère, le 70ème anniversaire de la Convention pour la prévention et la suppression du crime de génocide est même passé presque inaperçu. Indifférence? Ignorance? Selon un sondage publié début décembre par CNN, un tiers des 7000 personnes interrogées dans 7 pays européens, dont l’Allemagne et la France, avoue ne rien savoir, ou presque rien, sur l’Holocauste. Continuer la lecture

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On vous avait prévenu, Sire

L’histoire bégaye. Une nouvelle fois, comme en 1968, lors du fameux mois de mai, comme en 2005 lors du référendum sur le « traité instituant une constitution pour l’Europe », la « France d’en haut » semble prise de court. Mais d’où sortent ces gilets jaunes? Pourquoi le mouvement ne s’étiole-t-il pas plus vite? Qui sont ces casseurs et ces voyous qui les accompagnent, s’infiltrent et les débordent ? Tout au long de ces dernières semaines, le monde politique, la presse aussi, ont peiné à comprendre ce qui était en train de se passer. Hésitant entre l’arrogance et la complaisance, ils ont donné un spectacle empreint de confusion et d’improvisation.
L’imprévision, comme le notait Barbara Tuchman dans son best seller paru en 1984, La marche folle de l’histoire, est une constante, « de la guerre de Troie à la guerre du Vietnam ». Sans doute. Mais, aujourd’hui, les gouvernants n’ont jamais eu autant de sources d’information à leur disposition. Enquêtes sociologiques, sondages d’opinion, notes de surveillance de services de renseignements et revues de presse s’accumulent sur les disques durs des experts censés être à l’écoute de la population. Les réseaux sociaux offrent par ailleurs une profusion de données qui ne demandent qu’à être exploitées par ceux qui cherchent à prendre la température de la société.
Et pourtant, la surprise et la sidération semblent être la norme.

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“Le media bashing salit ses auteurs et abime nos pays”

La semaine dernière, pendant trois jours, plus de 500 journalistes venus d’une trentaine pays du Moyen-Orient, d’Afrique et d’Europe se sont retrouvés à la Cité de la Culture de Tunis pour les premières Assises internationales du journalisme (1). A l’entrée, des policiers armés de mitraillettes dévisageaient les passants, des agents de sécurité scrutaient les sacs à dos. Quelques jours plus tôt, à quelques centaines de mètres de là, sur l’avenue Bourguiba, une femme s’était fait exploser près d’un groupe de policiers, faisant une vingtaine de blessés.
Organiser cet événement à Tunis était une gageure. Même si, au pays de la Révolution du jasmin, le Printemps arabe n’a pas sombré dans le chaos, la guerre ou la dictature, la liberté de la presse reste précaire, les médias sont fragiles, les jeux d’influence omniprésents. L’enjeu dès lors était d’affirmer haut et fort la liberté d’informer face aux menaces terroristes, mais aussi aux tentations autoritaires des Etats et aux réseaux économiques et politiques qui instrumentalisent les médias.
Ces Assises ont d’abord rappelé que l’avenir du journalisme ne se joue pas seulement dans les grandes rédactions occidentales. Comme Courrier international nous le démontre chaque semaine, partout dans des pays du Sud, des journalistes font sérieusement, talentueusement, leur métier dans des conditions d’extrême précarité. L’aune à laquelle se juge le journalisme est universelle, comme l’est la revendication de la liberté d’informer. Continuer la lecture

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Donald Trump, l’intrus de l’Arc de Triomphe

Lors de la célébration du centenaire de l’Armistice le 11 novembre à Paris, Donald Trump sera sans doute l’un des personnages les plus saugrenus parmi les chefs d’Etat occidentaux. Les politiques qu’il incarne  – l’unilatéralisme, la confrontation et la bellicosité – contredisent frontalement les valeurs que ces cérémonies sont censées évoquer: la coopération, l’union et la paix entre les peuples. L’année prochaine, sa présence apparaîtra tout aussi incongrue, lors de la commémoration des 75 ans du débarquement allié en Normandie ou de la bataille des Ardennes autour des thèmes de la résistance et de la libération.
Les interventions aux côtés des démocraties alliées en 1917 et en 1941 appartiennent pourtant à l’ histoire la plus glorieuse de l’Amérique. Certains épisodes, comme la victoire de la Force expéditionnaire américaine sur les champs de bataille de l’Argonne en 1918 et la délivrance de Bastogne en décembre 1944 font partie du « roman national ». Ils évoquent l’héroïsme des Sammies et des GIs, mais aussi « la clarté morale » de ceux qui à l’époque occupaient la Maison blanche, Woodrow Wilson et Franklin D. Roosevelt. Ils confortent cet exceptionnalisme qui voit dans les Etats-Unis une « nation élue destinée par la Providence à éclairer le monde ». Ils construisent cette « grandeur de l’Amérique » à laquelle Donald Trump et ses partisans se réfèrent constamment, confusément.
Sauf que, les alliés européens se demandent aujourd’hui si l’actuel chef de l’Etat américain serait intervenu en faveur des démocraties européennes. Continuer la lecture

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Arabie saoudite ou le mirage des « modernisations hémiplégiques »

L’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi à Istanbul est sans aucun doute la responsabilité directe des barbouzes et de leurs donneurs d’ordres. Mais ce crime aurait-il été possible si les tueurs n’avaient pas eu la conviction de pouvoir agir en toute impunité? Dans cette interrogation se nichent d’autres responsabilités.
Depuis des années, les associations de défense des droits humains n’ont eu de cesse de dénoncer la frilosité, voire la complicité occidentale face à l’Arabie saoudite. En août dernier, elles s’étaient indignées du silence assourdissant des démocraties lorsque Riyad avait décrété des représailles contre le Canada, « coupable » d’avoir demandé la libération de militantes saoudiennes des droits des femmes. L’affaire Khashoggi n’a fait que confirmer leurs mises en garde. A force de tout laisser passer, il était inévitable que les pays occidentaux laissent l’impression qu’ils ne réagiraient à rien, même pas au massacre d’un journaliste dans un pays membre de l’OTAN.
« La dérangeante complaisance des démocraties européennes envers Riyad», comme l’écrit Luc Mampaey, directeur du GRIP (Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité), n’est pas seulement une faiblesse morale. Elle reflète crûment des rapports économiques et de sécurité qui font des pays occidentaux des vassaux du royaume saoudien, car dans cette sinistre affaire, n’est pas le plus impérialiste celui que l’on croit. Continuer la lecture

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Votre maman vous dit: je t’aime? Vérifiez-le!

Fake news! L’expression colle à l’actualité comme un sparadrap aux doigts du capitaine Haddock. Certes, les « infox », comme les appelle l’Académie française, « ces informations fausses ou biaisées, sciemment diffusées pour en retirer un profit pécuniaire ou politique », ont toujours existé, mais la puissance des réseaux sociaux et l’utilisation stratégique qu’en font des individus, des groupes et des Etats mal intentionnés ont donné à ce phénomène une résonance exceptionnelle.
Qu’un gouvernement, comme dernièrement celui de Charles Michel, cherche à traquer l’infox pour « que l’action politique soit confrontée à la réalité, à la vérité des faits », apparaît donc de prime abord salutaire. De nombreuses institutions d’ailleurs s’en préoccupent déjà, en premier lieu la Commission européenne, qui a publié en mars dernier un rapport d’experts de haut niveau. Des associations, comme Reporters sans frontières ou l’Union européenne de radio-télévision, s’évertuent elles aussi à établir des « appellations d’origine contrôlée», censées garantir la véracité des informations et le sérieux des médias.
Prudence, toutefois. « Le label de fake news est trop dangereux pour que nous le fassions circuler sans réfléchir », prévenait début octobre, devant la Société britannique des rédacteurs en chef, le directeur général de la BBC, Tony Hall. Dans les associations de défense des libertés, les fake news ont évidemment très mauvaise presse, mais les tentatives d’y mettre fin posent aussi question: comment ne pas porter atteinte à la liberté d’expression? Comment s’assurer qu’un média qualifié de « crédible » par les gardiens auto-proclamés de la vertu soit toujours « dans le vrai »? On se souvient des erreurs majuscules du New York Times qui, malgré sa réputation de « journal de référence », diffusa en 2002 et 2003 des informations fallacieuses sur l’Irak. Les Décodeurs du journal Le Monde appellent d’ailleurs à la prudence à propos de leur propre journal: « n’hésitez pas à confirmer l’information en croisant avec d’autres sources et en remontant à son origine », préviennent-ils. Comme le disent les briscards du journalisme anglo-saxon, « votre maman vous dit: je t’aime? Vérifiez-le ».  Continuer la lecture

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Aung San Suu Kyi: une ligne rouge pour le Prix Nobel

« Ni le testament d’Alfred Nobel ni les statuts de la Fondation Nobel n’ouvrent la possibilité qu’un prix Nobel -que ce soit en Physique, Chimie, Médecine, Littérature ou Paix– soit retiré ». Le secrétaire du Comité Nobel norvégien, Olav Njølstad, ne pourrait être plus clair. Comme le soulignait déjà l’année dernière son président, « ce n’est pas notre rôle de surveiller et de censurer ce que fait un lauréat après avoir reçu son Prix ».
Vraiment? La controverse a inévitablement accompagné l’octroi du Prix Nobel de la Paix, un choix qui est toujours éminemment politique. La sélection en 1973 de l’ex-secrétaire d’Etat américain Henry Kissinger et de son homologue vietnamien Le Duc Tho, celle, en 1978, d’ Anouar el-Sadate et de Menachem Begin, avaient en particulier suscité de vives polémiques.
Aujourd’hui, c’est au tour de Daw Aung San Suu Kyi, première ministre de facto du Myanmar, d’être au coeur du cyclone. Mais le Comité Nobel norvégien ne pourra pas échapper à la tempête par un simple rappel de ses règles de fonctionnement. Pour la première fois, en effet, une lauréate du Nobel de la Paix, est accusée, par des rapporteurs des Nations unies, de passivité, voire de complicité, dans les crimes contre l’humanité et crimes de génocide perpétrés par une armée birmane qu’elle est censée contrôler. Le rapport publié à la mi-septembre par une équipe d’enquêteurs de l’ONU est ravageur: il décrit des atrocités sans nom à l’encontre de musulmans apatrides Rohingyas, le recours massif aux viols, à la torture et aux exécutions sommaires, l’épuration ethnique, la destruction de centaines de villages, le déplacement et l’exil de centaines de milliers de personnes. Continuer la lecture

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