On vous avait prévenu, Sire

L’histoire bégaye. Une nouvelle fois, comme en 1968, lors du fameux mois de mai, comme en 2005 lors du référendum sur le « traité instituant une constitution pour l’Europe », la « France d’en haut » semble prise de court. Mais d’où sortent ces gilets jaunes? Pourquoi le mouvement ne s’étiole-t-il pas plus vite? Qui sont ces casseurs et ces voyous qui les accompagnent, s’infiltrent et les débordent ? Tout au long de ces dernières semaines, le monde politique, la presse aussi, ont peiné à comprendre ce qui était en train de se passer. Hésitant entre l’arrogance et la complaisance, ils ont donné un spectacle empreint de confusion et d’improvisation.
L’imprévision, comme le notait Barbara Tuchman dans son best seller paru en 1984, La marche folle de l’histoire, est une constante, « de la guerre de Troie à la guerre du Vietnam ». Sans doute. Mais, aujourd’hui, les gouvernants n’ont jamais eu autant de sources d’information à leur disposition. Enquêtes sociologiques, sondages d’opinion, notes de surveillance de services de renseignements et revues de presse s’accumulent sur les disques durs des experts censés être à l’écoute de la population. Les réseaux sociaux offrent par ailleurs une profusion de données qui ne demandent qu’à être exploitées par ceux qui cherchent à prendre la température de la société.
Et pourtant, la surprise et la sidération semblent être la norme.

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“Le media bashing salit ses auteurs et abime nos pays”

La semaine dernière, pendant trois jours, plus de 500 journalistes venus d’une trentaine pays du Moyen-Orient, d’Afrique et d’Europe se sont retrouvés à la Cité de la Culture de Tunis pour les premières Assises internationales du journalisme (1). A l’entrée, des policiers armés de mitraillettes dévisageaient les passants, des agents de sécurité scrutaient les sacs à dos. Quelques jours plus tôt, à quelques centaines de mètres de là, sur l’avenue Bourguiba, une femme s’était fait exploser près d’un groupe de policiers, faisant une vingtaine de blessés.
Organiser cet événement à Tunis était une gageure. Même si, au pays de la Révolution du jasmin, le Printemps arabe n’a pas sombré dans le chaos, la guerre ou la dictature, la liberté de la presse reste précaire, les médias sont fragiles, les jeux d’influence omniprésents. L’enjeu dès lors était d’affirmer haut et fort la liberté d’informer face aux menaces terroristes, mais aussi aux tentations autoritaires des Etats et aux réseaux économiques et politiques qui instrumentalisent les médias.
Ces Assises ont d’abord rappelé que l’avenir du journalisme ne se joue pas seulement dans les grandes rédactions occidentales. Comme Courrier international nous le démontre chaque semaine, partout dans des pays du Sud, des journalistes font sérieusement, talentueusement, leur métier dans des conditions d’extrême précarité. L’aune à laquelle se juge le journalisme est universelle, comme l’est la revendication de la liberté d’informer. Continuer la lecture

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Donald Trump, l’intrus de l’Arc de Triomphe

Lors de la célébration du centenaire de l’Armistice le 11 novembre à Paris, Donald Trump sera sans doute l’un des personnages les plus saugrenus parmi les chefs d’Etat occidentaux. Les politiques qu’il incarne  – l’unilatéralisme, la confrontation et la bellicosité – contredisent frontalement les valeurs que ces cérémonies sont censées évoquer: la coopération, l’union et la paix entre les peuples. L’année prochaine, sa présence apparaîtra tout aussi incongrue, lors de la commémoration des 75 ans du débarquement allié en Normandie ou de la bataille des Ardennes autour des thèmes de la résistance et de la libération.
Les interventions aux côtés des démocraties alliées en 1917 et en 1941 appartiennent pourtant à l’ histoire la plus glorieuse de l’Amérique. Certains épisodes, comme la victoire de la Force expéditionnaire américaine sur les champs de bataille de l’Argonne en 1918 et la délivrance de Bastogne en décembre 1944 font partie du « roman national ». Ils évoquent l’héroïsme des Sammies et des GIs, mais aussi « la clarté morale » de ceux qui à l’époque occupaient la Maison blanche, Woodrow Wilson et Franklin D. Roosevelt. Ils confortent cet exceptionnalisme qui voit dans les Etats-Unis une « nation élue destinée par la Providence à éclairer le monde ». Ils construisent cette « grandeur de l’Amérique » à laquelle Donald Trump et ses partisans se réfèrent constamment, confusément.
Sauf que, les alliés européens se demandent aujourd’hui si l’actuel chef de l’Etat américain serait intervenu en faveur des démocraties européennes. Continuer la lecture

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Arabie saoudite ou le mirage des « modernisations hémiplégiques »

L’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi à Istanbul est sans aucun doute la responsabilité directe des barbouzes et de leurs donneurs d’ordres. Mais ce crime aurait-il été possible si les tueurs n’avaient pas eu la conviction de pouvoir agir en toute impunité? Dans cette interrogation se nichent d’autres responsabilités.
Depuis des années, les associations de défense des droits humains n’ont eu de cesse de dénoncer la frilosité, voire la complicité occidentale face à l’Arabie saoudite. En août dernier, elles s’étaient indignées du silence assourdissant des démocraties lorsque Riyad avait décrété des représailles contre le Canada, « coupable » d’avoir demandé la libération de militantes saoudiennes des droits des femmes. L’affaire Khashoggi n’a fait que confirmer leurs mises en garde. A force de tout laisser passer, il était inévitable que les pays occidentaux laissent l’impression qu’ils ne réagiraient à rien, même pas au massacre d’un journaliste dans un pays membre de l’OTAN.
« La dérangeante complaisance des démocraties européennes envers Riyad», comme l’écrit Luc Mampaey, directeur du GRIP (Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité), n’est pas seulement une faiblesse morale. Elle reflète crûment des rapports économiques et de sécurité qui font des pays occidentaux des vassaux du royaume saoudien, car dans cette sinistre affaire, n’est pas le plus impérialiste celui que l’on croit. Continuer la lecture

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Votre maman vous dit: je t’aime? Vérifiez-le!

Fake news! L’expression colle à l’actualité comme un sparadrap aux doigts du capitaine Haddock. Certes, les « infox », comme les appelle l’Académie française, « ces informations fausses ou biaisées, sciemment diffusées pour en retirer un profit pécuniaire ou politique », ont toujours existé, mais la puissance des réseaux sociaux et l’utilisation stratégique qu’en font des individus, des groupes et des Etats mal intentionnés ont donné à ce phénomène une résonance exceptionnelle.
Qu’un gouvernement, comme dernièrement celui de Charles Michel, cherche à traquer l’infox pour « que l’action politique soit confrontée à la réalité, à la vérité des faits », apparaît donc de prime abord salutaire. De nombreuses institutions d’ailleurs s’en préoccupent déjà, en premier lieu la Commission européenne, qui a publié en mars dernier un rapport d’experts de haut niveau. Des associations, comme Reporters sans frontières ou l’Union européenne de radio-télévision, s’évertuent elles aussi à établir des « appellations d’origine contrôlée», censées garantir la véracité des informations et le sérieux des médias.
Prudence, toutefois. « Le label de fake news est trop dangereux pour que nous le fassions circuler sans réfléchir », prévenait début octobre, devant la Société britannique des rédacteurs en chef, le directeur général de la BBC, Tony Hall. Dans les associations de défense des libertés, les fake news ont évidemment très mauvaise presse, mais les tentatives d’y mettre fin posent aussi question: comment ne pas porter atteinte à la liberté d’expression? Comment s’assurer qu’un média qualifié de « crédible » par les gardiens auto-proclamés de la vertu soit toujours « dans le vrai »? On se souvient des erreurs majuscules du New York Times qui, malgré sa réputation de « journal de référence », diffusa en 2002 et 2003 des informations fallacieuses sur l’Irak. Les Décodeurs du journal Le Monde appellent d’ailleurs à la prudence à propos de leur propre journal: « n’hésitez pas à confirmer l’information en croisant avec d’autres sources et en remontant à son origine », préviennent-ils. Comme le disent les briscards du journalisme anglo-saxon, « votre maman vous dit: je t’aime? Vérifiez-le ».  Continuer la lecture

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Aung San Suu Kyi: une ligne rouge pour le Prix Nobel

« Ni le testament d’Alfred Nobel ni les statuts de la Fondation Nobel n’ouvrent la possibilité qu’un prix Nobel -que ce soit en Physique, Chimie, Médecine, Littérature ou Paix– soit retiré ». Le secrétaire du Comité Nobel norvégien, Olav Njølstad, ne pourrait être plus clair. Comme le soulignait déjà l’année dernière son président, « ce n’est pas notre rôle de surveiller et de censurer ce que fait un lauréat après avoir reçu son Prix ».
Vraiment? La controverse a inévitablement accompagné l’octroi du Prix Nobel de la Paix, un choix qui est toujours éminemment politique. La sélection en 1973 de l’ex-secrétaire d’Etat américain Henry Kissinger et de son homologue vietnamien Le Duc Tho, celle, en 1978, d’ Anouar el-Sadate et de Menachem Begin, avaient en particulier suscité de vives polémiques.
Aujourd’hui, c’est au tour de Daw Aung San Suu Kyi, première ministre de facto du Myanmar, d’être au coeur du cyclone. Mais le Comité Nobel norvégien ne pourra pas échapper à la tempête par un simple rappel de ses règles de fonctionnement. Pour la première fois, en effet, une lauréate du Nobel de la Paix, est accusée, par des rapporteurs des Nations unies, de passivité, voire de complicité, dans les crimes contre l’humanité et crimes de génocide perpétrés par une armée birmane qu’elle est censée contrôler. Le rapport publié à la mi-septembre par une équipe d’enquêteurs de l’ONU est ravageur: il décrit des atrocités sans nom à l’encontre de musulmans apatrides Rohingyas, le recours massif aux viols, à la torture et aux exécutions sommaires, l’épuration ethnique, la destruction de centaines de villages, le déplacement et l’exil de centaines de milliers de personnes. Continuer la lecture

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Le Canada, l’Arabie saoudite et l’Europe Ponce-Pilate

Le choix était simple. D’un côté, Chrystia Freeland, la ministre libérale des Affaires étrangères du Canada; de l’autre, le prince héritier et vice-premier ministre saoudien, Mohammed ben Salmane. Avec, entre les deux, un tweet, diffusé début août, dans lequel la ministre canadienne demandait la libération par Riyad de militantes des droits des femmes, dont Samar Badawi, et de son frère, Raif, le blogueur condamné à dix ans de prison et à mille coups de fouet pour « blasphème ».
En cette année où l’on célèbre les 70 ans de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, ce tweet aurait dû être la réaction par défaut de tous les pays démocratiques. D’autant plus que le royaume saoudien prétend qu’il s’est engagé dans un vaste programme de réforme, censé moderniser un pays engoncé depuis sa création dans l’autoritarisme politique et le fondamentalisme religieux.
Ce message a au contraire déchaîné un véritable simoun entre Riyad et Ottawa. L’Arabie saoudite a déclaré l’ambassadeur canadien persona non grata, interdit les vols aériens sur Toronto et rappelé les milliers d’étudiants saoudiens résidant au Canada.
Pire encore, le Canada s’est retrouvé isolé, lâché par ses plus fidèles alliés. Continuer la lecture

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Daniel Orban et Viktor Ortega. “Ils ne sont décents que lorsqu’ils sont impuissants”

Le 24 janvier 2012, nous avions publié une chronique sur Viktor Orban et Daniel Ortega, deux personnes qui sont aujourd’hui, de nouveau, encore, au coeur de l’actualité. L’un se disait démocrate-chrétien, l’autre socialiste. Ils étaient et ils sont interchangeables. Six ans ont passé, mais l’article, malheureusement, n’a pas pris une ride.  Parce que ceux qui auraient pu faire pression sur eux et les ramener à la raison, d’un côté, le Parti populaire européen et, de l’autre, l’Internationale socialiste, ont “procrastiné”, préférant “le parti” aux valeurs. Trop peu, trop tard. Retour sur un immense ratage. Continuer la lecture

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Migrations: la presse “interdite de séjour”

La controverse déclenchée par l’arrestation administrative, mercredi, d’une équipe de la RTBF qui filmait aux abords du centre fermé pour demandeurs d’asile, à Steenokkerzeel, sera sans doute traitée par le gouvernement comme un « court mauvais moment » à passer. Après quelques jours, l’affaire fera partie de l’histoire des « recadrages » officiels et sera promptement oubliée (1).
Et pourtant, cet incident n’est pas mineur si on le replace dans le contexte plus large de la gestion médiatique des politiques migratoires. Comme le dénonçait au début de la semaine un rapport de Reporters sans frontières, la presse qui couvre ces dossiers est de plus en plus mise sous pression, partout dans le monde. « Des obstacles sont délibérément mis en place par les États pour entraver la couverture médiatique de la plus grave crise humanitaire du début du XXIe siècle », écrit l’ONG.
L’enjeu politique du sujet est tel que les gouvernements tentent de maitriser à tout prix « le poids des mots et le choc des photos ». En septembre 2015, la photo du petit Aylan Kurdi, cet enfant de 3 ans échoué sans vie sur une plage turque, avait fortement ébranlé l’opinion et créé un moment de flottement parmi des responsables politiques guidés par une politique de fermeture et de fermeté. Les vidéos de naufrage en mer Méditerranée ont eu un effet similaire, du moins dans un premier temps, jusqu’à ce que l’on ne sache plus très bien, au vu des résultats électoraux italiens, si elles suscitent un sentiment d’humanité et de solidarité ou si elles créent aussi, dans d’autres milieux, le rejet et la « fatigue de la compassion ».
Aux Etats-Unis, la photo, déjà iconique, de la petite fille latino-américaine en pleurs (une photo qui a suscité une vive controverse, voir Note 2) a sans doute joué un rôle crucial dans la prise de conscience de l’inhumanité d’une politique de séparation parentale appliquée sans état d’âme. Elle a ému jusqu’à la Première dame, forcé des pasteurs évangéliques ultra-conservateurs et partisans de Donald Trump à exprimer leur désaccord et finalement amené le Président à réviser en partie cette politique contestée. Continuer la lecture

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Il n’y a pas de Happy End au populisme

En octobre 1931, Le Soir publiait le testament de Lauro de Bosis. Un texte de six pages dactylographiées, intitulé « L’histoire de ma mort », adressé à ses amis et à son amie américaine, l’actrice Ruth Draper. Quelques jours plus tôt, ce jeune Italien s’était envolé de Corse aux commandes d’un Pegasus et avait largué une pluie de tracts anti-fascistes au dessus de Rome. Avant de s’abimer en mer. « Personne ne prend le risque du fascisme au sérieux, écrivait-il. C’est pour cela qu’il est nécessaire de mourir. J’espère qu’après moi, d’autres soulèveront l’opinion et récolteront ce que j’ai semé ».
Mussolini, dit-on, piqua une colère noire quand il prit connaissance de cette action qui ridiculisait sa force aérienne. Mais personne ne se souleva. Les semences que Lauro de Bosis avait lancées disparurent dans l’ivraie du fascisme triomphant. En ce début des années 1930, les trains arrivaient à l’heure, la malaria reculait dans les marais pontins au sud de Rome, la mafia sicilienne se tenait à carreau et le drapeau impérial italien flottait sur la Cyrénaïque et la Tripolitaine…
Cette folle équipée, que raconte Caroline Moorehead dans son dernier livre A Bold and Dangerous Family (Vintage, 2018), pourrait n’appartenir qu’à l’histoire. Le hasard a voulu que je l’aie lu au moment de l’arrivée au pouvoir à Rome d’une coalition détonnante entre un parti d’extrême droite, La Ligue, et une formation populiste « non identifiée », le Mouvement 5 Etoiles. L’histoire ne se répète pas, elle bégaie, dit-on. Sans doute, mais, comme le martelait le philosophe George Santayana, « ceux qui ne peuvent se souvenir de leur passé sont condamnés à le répéter ». Continuer la lecture

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