La « diplomatie des otages »

Quand on parle de prises d’otages, on pense le plus souvent à des groupes terroristes ou à des organisations criminelles. Et pourtant, un certain nombre d’Etats ont aussi recours à ce que l’on appelle, par euphémisme, la « diplomatie des otages », qui consiste, note le magazine Forbes, « à utiliser le système judiciaire national pour condamner quelqu’un sur des charges fallacieuses et à lier sa libération à la résolution d’un autre contentieux diplomatique ».
La séquestration étatique est vieille comme le monde. « Autrefois, les ambassadeurs étaient considérés, en certains endroits de la planète, comme des otages institutionnels. En cas de mésentente soudaine entre deux princes, certains passaient des séjours plus ou moins longs dans les geôles du pays d’accueil. », rappelle Jean-Paul Pancracio dans L’Observavoire de la diplomatie.
On aurait pu penser que cette pratique moyenâgeuse disparaîtrait peu à peu, mais il n’en a rien été. Plusieurs Etats contemporains en on fait un outil ordinaire de leur politique étrangère. La Corée du Nord et l’Iran sont généralement accusés d’en être les praticiens les plus assidus. « L’utilisation par la Corée du Nord de citoyens américains capturés ou détenus afin d’extraire des concessions politiques de Washington a une longue histoire qui date de la guerre froide », notait l’AFP en septembre 2014. Continuer la lecture

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L’archipel de la méfiance

Les masques, les marquages au sol et les mesures de distanciation physique définissent le nouveau savoir-vivre. Une forme de méfiance bienveillante ou crispée s’est installée entre les individus. Que dire alors de l’ambiance qui règne sur les terrains de la politique et des relations internationales? Même si l’Edelman Trust Barometer publié le 5 mai estimait que les autorités publiques avaient généralement bénéficié d’un « ralliement autour du drapeau », d’autres chiffres dénotent depuis lors une suspicion croissante à l’égard des pouvoirs. En France, selon le Journal du Dimanche, la confiance dans le gouvernement serait passée de 55% fin mars à 42% fin mai. Au Royaume Uni, une étude du Reuters Institute de l’Université d’Oxford révèle que la foi dans l’information gouvernementale, estimée à 67% en avril, n’était plus que de 48% début juin. En Belgique, selon un sondage LN24/LeVif/Knack, seules 33% des personnes interviewées se disent « très ou plutôt satisfaites de la gestion de la crise par le gouvernement fédéral ». «Se pose très légitimement la question chez de nombreux citoyens : faut-il encore croire ce que dit mon gouvernement ? », commentait Bertrand Henne (RTBF), après le dernier épisode du feuilleton des masques.
La polarisation politique, déjà très aiguë avant la pandémie, reprend inévitablement le pas sur l’union nationale. Là où la démocratie le permet, l’heure est aux échanges acrimonieux entre responsables politiques qui s’accusent d’en avoir fait trop, ou trop peu. Car personne ne sait comment tout ça va se terminer ni quelle narration finalement va l’emporter, que ce soit autour des accusations d’imprévision et d’improvisation, ou, au contraire, de panique et de sur-réaction. Aux Etats-Unis, en tout cas, au lieu de rassembler, la pandémie a creusé les différences partisanes et conforté l’image de « deux nations » séparées par la confiance qu’elles accordent ou non au pouvoir et au savoir. Continuer la lecture

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De l’infodémie à l’infocalypse?

Depuis le début de la pandémie, une partie significative du public est revenue vers des sources d’information « conventionnelles », en particulier les médias de service public et la presse de qualité. Toutefois, la mésinformation et la désinformation ont, elles aussi, marqué des points. Ainsi, au sein de l’opinion, plusieurs mondes se côtoient sans se comprendre, car ils ne partagent pas les mêmes faits ni le même espace public.
Ceux qui gèrent leur information et leurs réseaux sociaux « en bons pères de famille » sont largement épargnés par la « mal info », qui ne trouve guère de portes d’entrée dans ce monde bien balisé. Mais de l’autre côté de ces « jardins à la française », règne une autre réalité qui évoque plutôt la jungle ou les terrains vagues. C’est « le coeur des ténèbres », comme dirait Joseph Conrad, là où le sol est fangeux et l’air vicié. Là où sévissent les rumeurs, les infox et le complotisme.
Selon un sondage réalisé début mai par l’université de Carleton (Ottawa), 46% des Canadiens « croient en au moins une des quatre principales théories du complot, dont celle de la 5G, qui circulent en ligne concernant le virus ». Une enquête de l’Université d’Oxford, publiée le 22 mai, donne pratiquement les mêmes résultats pour le Royaume Uni: 40% des interviewés pensent que la pandémie est « une tentative délibérée de cercles du pouvoir pour renforcer leur emprise » et 20% estiment peu ou prou qu’il s’agit d’une « mystification » (hoax). Continuer la lecture

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La pandémie et les mémoires de la guerre

IMG_20200415_111608-2Une boite en carton jaunie de la Croix rouge américaine, avec une étiquette fatiguée: « Lyovac. Plasma sanguin normal. Fabriqué à Philadelphie. Date d’expiration 18 mars 1948 ». Grâce au confinement propice aux rangements, elle est réapparue dans le grenier de mon frère. C’était dans cette boite que ma mère rangeait ses crochets et ses pelotes de laine. Elle l’avait gardée en souvenir des soldats américains qui étaient passés par son village d’Oppagne (Durbuy) pendant la bataille des Ardennes. Lors des combats pour le contrôle de Marche-en-Famenne et Hotton, des artilleurs avaient installé leurs batteries à côté de la grande bâtisse familiale et celle-ci avait servi de first aid station pour héberger les blessés.
D’où venait cette boite? « Sans doute de la 3ème Division blindée », m’a immédiatement répondu l’historien Hugues Wenkin. Quelques jours plus tard, Larry Klauser, un responsable de l’Association des vétérans de la 3rd Armored, la fameuse Division Spearhead (fer de lance), me confirmait cette information et la précisait: «Le 391ème bataillon d’artillerie de campagne était à Oppagne les 27 et 28 décembre, en appui du 290ème régiment d’infanterie». Coronavirus oblige, le courriel de Larry se terminait par un « Stay safe ». « Prenez soin de vous. J’espère qu’on pourra se rencontrer un jour ». Continuer la lecture

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Contre le coronavirus: « L’homme n’est pas prisonnier de son destin, mais de son esprit»

Il y avait un avant Covid-19 et il n’était déjà pas très brillant. Urgence climatique, fièvres populistes, terrorisme, croissance des inégalités, chaos migratoire: on était loin, très loin, de cette « fin de l’histoire » dont nous avait parlé Francis Fukuyama au moment de la chute du Mur de Berlin, loin de cette « mondialisation heureuse » qu’avait imaginée Alain Minc.
Depuis la propagation de la pandémie, tout s’est encore exacerbé. Partout des lampes rouges s’allument: « le nombre de personnes au bord de la famine pourrait doubler cette année », avertit le Programme alimentaire mondial; « des dizaines de millions d’emplois pourraient être perdus », prévient l’Organisation internationale du travail.
Alors que cette crise est mondiale, appelant dès lors logiquement une coopération accrue, on assiste plutôt à une « guerre de tous contre tous », à cette « rapacité des bêtes farouches » que décrivait Thomas Hobbes au début du 16è siècle. Partout, les extrémistes cherchent à exploiter le désordre. L’organisation Etat islamique a appelé ses partisans à frapper, alors que « la sécurité et les institutions médicales ont atteint les limites de leurs capacités », et, aux Etats-Unis, les groupes suprémacistes se mobilisent, les armes en bandoulière, contre les ordres de confinement. Des Etats jouent aussi avec le feu: la Corée du Nord a repris ses essais balistiques et l’Iran a tiré des missiles sur des bases militaires en Irak et “testé” la Marine américaine, au risque de provoquer un embrasement. Quand aux deux plus grandes puissances mondiales, les Etats-Unis et la Chine, elles se livrent à un médiocre « jeu de blâme ». Continuer la lecture

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Chronique d’une pandémie annoncée

Aux Etats-Unis, il ne faudra pas attendre une commission d’enquête parlementaire pour évaluer comment les autorités ont répondu à la pandémie du coronavirus. Le « journalisme de reddition de comptes » tourne déjà à plein régime dans ce pays où la Cour suprême a consacré le rôle de la presse comme Quatrième pouvoir. « Il a fallu 70 jours pour que Donald Trump traite le coronavirus non pas comme une menace distante ou une grippe inoffensive, mais comme une force meurtrière qui s’apprête à tuer des dizaines de milliers de citoyens », écrivait le Washington Post le 4 avril dans un article de 40.000 signes, fondé sur l’interview de 47 experts et sévèrement intitulé: « Les Etats-Unis accablés par le déni et les dysfonctionnements ».
L’établissement de la ligne de temps de la pandémie et, en parallèle, des mesures gouvernementales est sans appel. Comme le reconnaissait le gouverneur démocrate de l’Etat de New York, Andrew Cuomo, « la maladie a toujours eu une longueur d’avance ». Même si une partie significative du retard, en janvier, peut être imputée à l’opacité du gouvernement chinois, l’Administration Trump a été trop lente dans sa reconnaissance publique de la gravité de la menace et dans la mobilisation des ressources considérables que celle-ci exigeait. Fin janvier, pourtant, les briefings journaliers communiqués à la Maison blanche par la CIA et la Direction nationale du renseignement étaient largement consacrés à la pandémie. Le 29, le ministre du Commerce, Peter Navarro, conseillait même dans une note interne « de ne pas écarter le scénario du pire » qui entrainerait des pertes humaines et économiques colossales.
Cette question de l’imprévision ne se limite pas au premier trimestre de l’année. Les enquêtes portent au-delà de ces fatidiques 70 jours. Dès 2012, comme le souligne Uri Friedman dans le magazine The Atlantic, une étude de la Rand Corporation, un centre d’études très proche du ministère de la Défense, sur le contexte sécuritaire international concluait que « seules les pandémies constituent une menace existentielle à même de détruire le mode de vie américain». Continuer la lecture

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Coronavirus: dire tristement la vérité triste

La pandémie de coronavirus a démontré de manière éclatante la nécessité d’une information fiable, indépendante et immédiate. « La politique d’opacité initiale de Pékin a beaucoup contribué à la diffusion de la pandémie », rappelle l’ex-ambassadeur de France, Michel Duclos, dans une note de l’Institut Montaigne. C’est en se souvenant de cet épisode funeste qu’il faut accueillir aujourd’hui avec prudence les communiqués officiels chinois, d’autant plus que le régime a décidé d’expulser 13 correspondants de grands journaux américains, qui couvraient l’épidémie sur le terrain.
Partout dans le monde, les régimes autoritaires ont été à la hauteur de leur mauvaise réputation. Les mesures de restriction de l’information se sont multipliées sous prétexte d’éviter la « désinformation ». Or, « dans une société globale de plus en plus interconnectée, quand les droits des médias dans les pays étrangers sont limités, ce sont nos droits qui sont mis en péril », prévenait, en 2010, le président de l’Université Columbia, Lee Bollinger.
Ces pays, en effet, ne menacent pas seulement leurs populations, mais aussi celles des autres pays, car ils instaurent des « trous noirs » de l’information qui entravent la mise en oeuvre de mesures globales adéquates de prévention. La liberté de la presse dans le monde n’est donc pas une lubie droits-de-l’hommiste, mais un enjeu qui touche à la souveraineté et à la sécurité nationale. La communication d’informations de cette gravité est d’ailleurs obligatoire au terme du Règlement sanitaire international de l’Organisation mondiale de la santé.
La « mésinformation », toutefois, ne provient pas seulement des restrictions apportées par des autocrates à la liberté d’informer. Dans de nombreuses démocraties, des gouvernements ont « semblé sacrifier au désir de ne pas inquiéter l’opinion publique », comme l’écrivait déjà Albert Camus dans La peste (1947), avant d’imposer brusquement des mesures drastiques de confinement. Oublions un instant Donald Trump, ses déclarations fallacieuses, son mépris de la science et son assurance bravache. En Europe aussi, des dirigeants raisonnables, écartelés entre des défis économiques et sanitaires d’une rare complexité, confrontés à un virus scientifiquement mal appréhendé, ont procrastiné, au risque de perdre ce qui est essentiel en temps de crise, la crédibilité. Continuer la lecture

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Le coronavirus et le basculement du monde

On ne peut que souhaiter une fin rapide de la pandémie de coronavirus. Car chaque vie perdue est un drame et il n’est pas certain non plus que nos sociétés choisiront une voie raisonnée si la panique gagne et l’économie fait une embardée. Mal gérée, cette crise pourrait provoquer un séisme démocratique et contribuer à écailler encore davantage la mince pellicule de civilisation qui recouvre nos sociétés.
Le risque est d’autant plus grand que le Covid-19 se répand alors que le monde est déjà au bord de la crise de nerfs et qu’il apparait encore moins bien préparé à ce boomerang de la globalisation qu’en 2008, lors de la crise financière. « Au cours de cette dernière décennie, le monde est devenu plus autoritaire, nationaliste, xénophobe, unilatéraliste, anti-establishment et anti-science », constatent sombrement Thomas Wright, de la Brookings Institution, et Kurt Campbell, ex-secrétaire d’Etat adjoint de Barack Obama.
De surcroît, alors que l’information fiable est l’un des éléments clés de la riposte, les réseaux sociaux offrent un espace infini aux rumeurs, aux théories du complot et aux manipulations. Au point que l’OMS dénonce une « infodémie ». Les grands médias peinent eux aussi à faire leur travail, car leurs sources, les autorités politiques et sanitaires, patinent, hésitent, se contredisent. La Belgique temporise, alors que la France « alarmise ». “Vérité à Quiévrain, erreur à Quiévrechain ?»  (1) Continuer la lecture

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La fable du matoufé et du guacamole

L’hiver est là et il nous donne une bonne raison de manger des plats que les diététiciens réprouvent. Vous connaissez sans doute le matoufé, cette omelette généreuse enrichie de lardons, de farine et de lait. Une préparation « émouvante par sa simplicité », s’en émerveille la Royale Confrérie du Matoufé de Marche-en-Famenne, où je suis né. Mon père m’en avait légué la recette un jour où il pensait sérieusement à sa postérité.
Posés sur les tranches du pain croustillant tout juste sorti du four à bois de ma mère, ces oeufs brouillés étaient une partie de mon «chez moi ». Avec le sanglier « qui a une longueur d’avance », l’eau ferrugineuse des pouhons célébrés par Guillaume Apollinaire dans ses Calligrammes de la paix et de la guerre et les anecdotes que mon père puisait dans son livre culte, Dure Ardenne, d’Arsène Soreil. J’ai déjà transmis la recette à mes petits-enfants, en leur rappelant qu’ils doivent d’abord marcher de longues heures dans les chemins forestiers détrempés et ne pas oublier de manger des pommes et des épinards.
J’ai parlé de ce plat, et je l’ai parfois même préparé, au gré de mes voyages. Il avait ce goût simple, rustique, rassurant, qui, dans toutes les cultures, évoque la chaleur du cocon familial, les grandes tablées après la moisson, le foot ou le jamboree. Comme le pot au feu des Asturies ou la cargolade catalane. Je croyais l’avoir reconnu au Mexique dans le taco al pastor (une tortilla de maïs garnie de viande cuite à la flamme) ou le pozole (une soupe à base de maïs et de viande). Continuer la lecture

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La censure nuit gravement à la santé

La mort début février du médecin Li Wenliang, qui avait lancé l’alerte à propos du coronavirus dans la ville de Wuhan, a soulevé une vague d’indignation en Chine. Fin décembre, le docteur et sept de ses collègues s’étaient inquiétés sur les réseaux sociaux de l’hospitalisation de patients souffrant de symptômes qui rappelaient le SRAS, l’épidémie qui avait tué près de 800 personnes en 2003. Quelques jours plus tard, la police les accusait de « diffuser des rumeurs » et les forçait à signer une déclaration dans lesquelles ils reconnaissaient leur « faute ».
Pendant que la vérité était ainsi mise en quarantaine, le virus se répandait au milieu d’une population chinoise ignorant tout des risques qu’elle encourait. De nouveau, comme en 2003, la Chine a informé trop tard, camouflé, tergiversé, réprimé. L’ordre public l’a emporté sur l’intérêt public. « La Chine a, durant trois semaines, nié l’importance voire l’existence de la crise, écrit le correspondant du Monde à Pékin, Frédéric Lemaître, et elle fait taire tous ceux qui veulent enquêter».
De nouveau, ce sont des « acteurs non-étatiques », internautes, journalistes et experts indépendants, qui, en prenant des risques, ont poussé le régime à plus de transparence. «Les efforts du régime pour guider, étouffer ou contrôler les médias ont produit des sources alternatives d’information », écrit Maria Repnikova dans le New York Times. Le jour du décès du docteur, le mot-dièse #DrLiWenliangdead a récolté plus d’ un milliard de vues sur la plateforme Weibo et plus d’un million de commentaires. Continuer la lecture

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