Et, en plus, la « peste atomique »

En novembre, le Bulletin of Atomic Scientists célébrera ses 75 ans. Il avait été lancé par des savants de l’Université de Chicago, quatre mois après le largage des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki. Cet anniversaire risque de passer largement inaperçu en raison de la pandémie et des élections américaines, mais aussi parce que le scénario catastrophe d’une apocalypse nucléaire est sorti depuis des décennies de l’agenda public. Comme si tout avait été réglé avec la disparition de l’URSS et la fin de la guerre froide.
Et pourtant, les avertissements se multiplient. La doomsday clock, l’horloge de la fin du monde, que publie chaque année le Bulletin, n’a presque jamais été aussi près de l’heure fatidique. En janvier 2020, il était minuit moins 100 secondes, signe de « danger élevé et de marge d’erreur réduite ». Le Comité international de la Croix-Rouge a lancé de son côté une campagne NotoNukes pour secouer l’opinion. « Décidons de l’avenir des armes nucléaires avant qu’elles ne décident du nôtre », clame le CICR.
L’ex-ministre de la Défense de Bill Clinton, William Perry, tire lui aussi la sonnette d’alarme dans son livre The Button, paru fin juin. La New York Review of Books lui a emboîté le pas, quelques semaines plus tard, en publiant un long article intitulé La nouvelle menace nucléaire, rédigé par Jessica T. Mathews, l’ex-présidente de l’influent centre d’études de Washington, le Carnegie Endowment for International Peace. Emises par des personnalités au coeur de l’ « Establishment raisonnable », ces mises en garde ne peuvent donc pas être balayées comme des lubies de « pacifistes bêlants » ou des niaiseries de « bisounours ».   Continuer la lecture

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Biden et Trump à l’ombre des bénitiers. L’enjeu du vote catholique aux Etats-Unis

De Portland à Kenosha, les Etats-Unis semblent au bord de la crise de nerfs. L’enchainement des violences policières, des protestations pacifiques, et puis des émeutes et des pillages, renvoient inévitablement à la fin des tumultueuses années 1960, lorsque, dans l’atmosphère délétère de l’enlisement militaire au Vietnam, de la montée des contestations radicales et des assassinats de Robert Kennedy et de Martin Luther King, les ghettos noirs explosèrent. Les scènes de violence furent exploitées par le candidat républicain Richard Nixon pour marteler un message de restauration de la Loi et de l’Ordre et gagner les élections en 1968.
Aujourd’hui, chez les Démocrates, cet emballement de la violence est vécu avec la même angoisse qu’à la fin de ces Swinging Sixties. Donald Trump joue sur l’extrémisation de la campagne. Il exploite toutes les fractures de la société, attise les ressentiments et est applaudi par les militants suprématistes blancs. Même s’il a été abandonné par les figures républicaines les plus modérées, il « tient » le Grand Old Party, qu’il a refaçonné à son image, et il a reçu l’appui de nombreux syndicats de police, qui appellent à voter pour sa réélection.
Echaudés par leur ratage de 2016, les pronostiqueurs ont encore plus de mal cette année. La crise du Covid, son impact économique, mais aussi la question des violences policières et de rue ont tout bouleversé. Et, dans la recherche des responsabilités, il est difficile de savoir qui, dans le secret des urnes, sera blâmé. Aujourd’hui, Joe Biden mène dans les sondages, mais les politologues préviennent: si Donald Trump fait le plein de son électorat parmi les évangéliques blancs, qui avaient déjà voté à plus de 80% pour lui en 2016, et surtout s’il se maintient chez les catholiques blancs, dont il avait capté 60% des suffrages, il peut l’emporter. Continuer la lecture

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Covid et sécurité nationale: “des missiles ou des respirateurs?”

Quel sera l’impact du Covid-19 sur la manière dont les Etats concevront leur sécurité nationale ? « Le changement d’accent sera-t-il aussi marquant que celui qui avait été amorcé par le Président Bush dans le domaine de la lutte contre le terrorisme après les attentats du 11 septembre? », s’interrogeait David Sanger dans le New York Times. « Nous devons traiter cet enjeu comme nous l’avons fait à propos du 11 septembre, en reconnaissant une vulnérabilité massive dans laquelle nous avons chroniquement sous-investi», lui répondait Jeremy Konyndyk, le directeur de l’Office of US Foreign Disaster Assistance sous Barack Obama.
Certains, au sein de l’Establishment de sécurité américain, à l’instar de Steven Simon et Richard Sokolsky du Quincy Institute for Responsible Statecraft, estiment même que ce virus est plus dangereux, « plus insidieux et disloquant que le terrorisme ». En raison de sa létalité (aux Etats-Unis, il a causé, à ce jour, 46 fois plus de morts que le 11 septembre), de son impact massif sur l’économie, la santé, la société et la sécurité ou encore de son exacerbation « de tensions déjà existantes entre les humains et la technologie, les populations et la planète, les riches et les pauvres », comme le note le PNUD ((Programme des Nations unies pour le développement). Continuer la lecture

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La « diplomatie des otages »

Quand on parle de prises d’otages, on pense le plus souvent à des groupes terroristes ou à des organisations criminelles. Et pourtant, un certain nombre d’Etats ont aussi recours à ce que l’on appelle, par euphémisme, la « diplomatie des otages », qui consiste, note le magazine Forbes, « à utiliser le système judiciaire national pour condamner quelqu’un sur des charges fallacieuses et à lier sa libération à la résolution d’un autre contentieux diplomatique ».
La séquestration étatique est vieille comme le monde. « Autrefois, les ambassadeurs étaient considérés, en certains endroits de la planète, comme des otages institutionnels. En cas de mésentente soudaine entre deux princes, certains passaient des séjours plus ou moins longs dans les geôles du pays d’accueil. », rappelle Jean-Paul Pancracio dans L’Observavoire de la diplomatie.
On aurait pu penser que cette pratique moyenâgeuse disparaîtrait peu à peu, mais il n’en a rien été. Plusieurs Etats contemporains en on fait un outil ordinaire de leur politique étrangère. La Corée du Nord et l’Iran sont généralement accusés d’en être les praticiens les plus assidus. « L’utilisation par la Corée du Nord de citoyens américains capturés ou détenus afin d’extraire des concessions politiques de Washington a une longue histoire qui date de la guerre froide », notait l’AFP en septembre 2014. Continuer la lecture

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L’archipel de la méfiance

Les masques, les marquages au sol et les mesures de distanciation physique définissent le nouveau savoir-vivre. Une forme de méfiance bienveillante ou crispée s’est installée entre les individus. Que dire alors de l’ambiance qui règne sur les terrains de la politique et des relations internationales? Même si l’Edelman Trust Barometer publié le 5 mai estimait que les autorités publiques avaient généralement bénéficié d’un « ralliement autour du drapeau », d’autres chiffres dénotent depuis lors une suspicion croissante à l’égard des pouvoirs. En France, selon le Journal du Dimanche, la confiance dans le gouvernement serait passée de 55% fin mars à 42% fin mai. Au Royaume Uni, une étude du Reuters Institute de l’Université d’Oxford révèle que la foi dans l’information gouvernementale, estimée à 67% en avril, n’était plus que de 48% début juin. En Belgique, selon un sondage LN24/LeVif/Knack, seules 33% des personnes interviewées se disent « très ou plutôt satisfaites de la gestion de la crise par le gouvernement fédéral ». «Se pose très légitimement la question chez de nombreux citoyens : faut-il encore croire ce que dit mon gouvernement ? », commentait Bertrand Henne (RTBF), après le dernier épisode du feuilleton des masques.
La polarisation politique, déjà très aiguë avant la pandémie, reprend inévitablement le pas sur l’union nationale. Là où la démocratie le permet, l’heure est aux échanges acrimonieux entre responsables politiques qui s’accusent d’en avoir fait trop, ou trop peu. Car personne ne sait comment tout ça va se terminer ni quelle narration finalement va l’emporter, que ce soit autour des accusations d’imprévision et d’improvisation, ou, au contraire, de panique et de sur-réaction. Aux Etats-Unis, en tout cas, au lieu de rassembler, la pandémie a creusé les différences partisanes et conforté l’image de « deux nations » séparées par la confiance qu’elles accordent ou non au pouvoir et au savoir. Continuer la lecture

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De l’infodémie à l’infocalypse?

Depuis le début de la pandémie, une partie significative du public est revenue vers des sources d’information « conventionnelles », en particulier les médias de service public et la presse de qualité. Toutefois, la mésinformation et la désinformation ont, elles aussi, marqué des points. Ainsi, au sein de l’opinion, plusieurs mondes se côtoient sans se comprendre, car ils ne partagent pas les mêmes faits ni le même espace public.
Ceux qui gèrent leur information et leurs réseaux sociaux « en bons pères de famille » sont largement épargnés par la « mal info », qui ne trouve guère de portes d’entrée dans ce monde bien balisé. Mais de l’autre côté de ces « jardins à la française », règne une autre réalité qui évoque plutôt la jungle ou les terrains vagues. C’est « le coeur des ténèbres », comme dirait Joseph Conrad, là où le sol est fangeux et l’air vicié. Là où sévissent les rumeurs, les infox et le complotisme.
Selon un sondage réalisé début mai par l’université de Carleton (Ottawa), 46% des Canadiens « croient en au moins une des quatre principales théories du complot, dont celle de la 5G, qui circulent en ligne concernant le virus ». Une enquête de l’Université d’Oxford, publiée le 22 mai, donne pratiquement les mêmes résultats pour le Royaume Uni: 40% des interviewés pensent que la pandémie est « une tentative délibérée de cercles du pouvoir pour renforcer leur emprise » et 20% estiment peu ou prou qu’il s’agit d’une « mystification » (hoax). Continuer la lecture

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La pandémie et les mémoires de la guerre

IMG_20200415_111608-2Une boite en carton jaunie de la Croix rouge américaine, avec une étiquette fatiguée: « Lyovac. Plasma sanguin normal. Fabriqué à Philadelphie. Date d’expiration 18 mars 1948 ». Grâce au confinement propice aux rangements, elle est réapparue dans le grenier de mon frère. C’était dans cette boite que ma mère rangeait ses crochets et ses pelotes de laine. Elle l’avait gardée en souvenir des soldats américains qui étaient passés par son village d’Oppagne (Durbuy) pendant la bataille des Ardennes. Lors des combats pour le contrôle de Marche-en-Famenne et Hotton, des artilleurs avaient installé leurs batteries à côté de la grande bâtisse familiale et celle-ci avait servi de first aid station pour héberger les blessés.
D’où venait cette boite? « Sans doute de la 3ème Division blindée », m’a immédiatement répondu l’historien Hugues Wenkin. Quelques jours plus tard, Larry Klauser, un responsable de l’Association des vétérans de la 3rd Armored, la fameuse Division Spearhead (fer de lance), me confirmait cette information et la précisait: «Le 391ème bataillon d’artillerie de campagne était à Oppagne les 27 et 28 décembre, en appui du 290ème régiment d’infanterie». Coronavirus oblige, le courriel de Larry se terminait par un « Stay safe ». « Prenez soin de vous. J’espère qu’on pourra se rencontrer un jour ». Continuer la lecture

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Contre le coronavirus: « L’homme n’est pas prisonnier de son destin, mais de son esprit»

Il y avait un avant Covid-19 et il n’était déjà pas très brillant. Urgence climatique, fièvres populistes, terrorisme, croissance des inégalités, chaos migratoire: on était loin, très loin, de cette « fin de l’histoire » dont nous avait parlé Francis Fukuyama au moment de la chute du Mur de Berlin, loin de cette « mondialisation heureuse » qu’avait imaginée Alain Minc.
Depuis la propagation de la pandémie, tout s’est encore exacerbé. Partout des lampes rouges s’allument: « le nombre de personnes au bord de la famine pourrait doubler cette année », avertit le Programme alimentaire mondial; « des dizaines de millions d’emplois pourraient être perdus », prévient l’Organisation internationale du travail.
Alors que cette crise est mondiale, appelant dès lors logiquement une coopération accrue, on assiste plutôt à une « guerre de tous contre tous », à cette « rapacité des bêtes farouches » que décrivait Thomas Hobbes au début du 16è siècle. Partout, les extrémistes cherchent à exploiter le désordre. L’organisation Etat islamique a appelé ses partisans à frapper, alors que « la sécurité et les institutions médicales ont atteint les limites de leurs capacités », et, aux Etats-Unis, les groupes suprémacistes se mobilisent, les armes en bandoulière, contre les ordres de confinement. Des Etats jouent aussi avec le feu: la Corée du Nord a repris ses essais balistiques et l’Iran a tiré des missiles sur des bases militaires en Irak et “testé” la Marine américaine, au risque de provoquer un embrasement. Quand aux deux plus grandes puissances mondiales, les Etats-Unis et la Chine, elles se livrent à un médiocre « jeu de blâme ». Continuer la lecture

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Chronique d’une pandémie annoncée

Aux Etats-Unis, il ne faudra pas attendre une commission d’enquête parlementaire pour évaluer comment les autorités ont répondu à la pandémie du coronavirus. Le « journalisme de reddition de comptes » tourne déjà à plein régime dans ce pays où la Cour suprême a consacré le rôle de la presse comme Quatrième pouvoir. « Il a fallu 70 jours pour que Donald Trump traite le coronavirus non pas comme une menace distante ou une grippe inoffensive, mais comme une force meurtrière qui s’apprête à tuer des dizaines de milliers de citoyens », écrivait le Washington Post le 4 avril dans un article de 40.000 signes, fondé sur l’interview de 47 experts et sévèrement intitulé: « Les Etats-Unis accablés par le déni et les dysfonctionnements ».
L’établissement de la ligne de temps de la pandémie et, en parallèle, des mesures gouvernementales est sans appel. Comme le reconnaissait le gouverneur démocrate de l’Etat de New York, Andrew Cuomo, « la maladie a toujours eu une longueur d’avance ». Même si une partie significative du retard, en janvier, peut être imputée à l’opacité du gouvernement chinois, l’Administration Trump a été trop lente dans sa reconnaissance publique de la gravité de la menace et dans la mobilisation des ressources considérables que celle-ci exigeait. Fin janvier, pourtant, les briefings journaliers communiqués à la Maison blanche par la CIA et la Direction nationale du renseignement étaient largement consacrés à la pandémie. Le 29, le ministre du Commerce, Peter Navarro, conseillait même dans une note interne « de ne pas écarter le scénario du pire » qui entrainerait des pertes humaines et économiques colossales.
Cette question de l’imprévision ne se limite pas au premier trimestre de l’année. Les enquêtes portent au-delà de ces fatidiques 70 jours. Dès 2012, comme le souligne Uri Friedman dans le magazine The Atlantic, une étude de la Rand Corporation, un centre d’études très proche du ministère de la Défense, sur le contexte sécuritaire international concluait que « seules les pandémies constituent une menace existentielle à même de détruire le mode de vie américain». Continuer la lecture

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Coronavirus: dire tristement la vérité triste

La pandémie de coronavirus a démontré de manière éclatante la nécessité d’une information fiable, indépendante et immédiate. « La politique d’opacité initiale de Pékin a beaucoup contribué à la diffusion de la pandémie », rappelle l’ex-ambassadeur de France, Michel Duclos, dans une note de l’Institut Montaigne. C’est en se souvenant de cet épisode funeste qu’il faut accueillir aujourd’hui avec prudence les communiqués officiels chinois, d’autant plus que le régime a décidé d’expulser 13 correspondants de grands journaux américains, qui couvraient l’épidémie sur le terrain.
Partout dans le monde, les régimes autoritaires ont été à la hauteur de leur mauvaise réputation. Les mesures de restriction de l’information se sont multipliées sous prétexte d’éviter la « désinformation ». Or, « dans une société globale de plus en plus interconnectée, quand les droits des médias dans les pays étrangers sont limités, ce sont nos droits qui sont mis en péril », prévenait, en 2010, le président de l’Université Columbia, Lee Bollinger.
Ces pays, en effet, ne menacent pas seulement leurs populations, mais aussi celles des autres pays, car ils instaurent des « trous noirs » de l’information qui entravent la mise en oeuvre de mesures globales adéquates de prévention. La liberté de la presse dans le monde n’est donc pas une lubie droits-de-l’hommiste, mais un enjeu qui touche à la souveraineté et à la sécurité nationale. La communication d’informations de cette gravité est d’ailleurs obligatoire au terme du Règlement sanitaire international de l’Organisation mondiale de la santé.
La « mésinformation », toutefois, ne provient pas seulement des restrictions apportées par des autocrates à la liberté d’informer. Dans de nombreuses démocraties, des gouvernements ont « semblé sacrifier au désir de ne pas inquiéter l’opinion publique », comme l’écrivait déjà Albert Camus dans La peste (1947), avant d’imposer brusquement des mesures drastiques de confinement. Oublions un instant Donald Trump, ses déclarations fallacieuses, son mépris de la science et son assurance bravache. En Europe aussi, des dirigeants raisonnables, écartelés entre des défis économiques et sanitaires d’une rare complexité, confrontés à un virus scientifiquement mal appréhendé, ont procrastiné, au risque de perdre ce qui est essentiel en temps de crise, la crédibilité. Continuer la lecture

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