Le scénario turc ?

Depuis que les dirigeants islamistes exilés sont rentrés à Tunis et que les Frères musulmans manifestent dans les rues du Caire et d’Alexandrie, la crainte d’une victoire du radicalisme musulman sur les décombres de dictatures pro-occidentales hante les chancelleries européennes et le département d’Etat.

Le spectre d’un scénario à l’iranienne, avec une brutale mise à l’écart d’une alternative modérée et l’arrivée au pouvoir de formations islamistes radicales, n’est exclu par pratiquement aucun observateur. Dans leurs centres de crise, les analystes sont sur le qui-vive.

Mais si l’islamisme arrivait à tirer les marrons du feu, de quelle forme de régime s’agirait-il ? Si beaucoup craignent une version proche du Hamas palestinien ou du Hezbollah iranien, certains évoquent au contraire, particulièrement en Tunisie, un « modèle turc », inspiré du Parti de la Justice et du Développement (AKP), au pouvoir à Ankara depuis 2002.

Le leader du parti islamiste tunisien (Ennahda), Rachid Ghannouchi, s’y est référé dans plusieurs interviews et la presse islamique turque, à l’exemple du quotidien Zaman proche du mouvement islamo-conservateur Fathullah Gülen, a relayé ce scénario, en titrant un de ses commentaires L’AKP, un modèle pour la Tunisie.

La Turquie, en tout cas, n’a pas attendu la chute de Ben Ali et les problèmes de Moubarak pour avancer ses pions dans une région qui fut membre de l’Empire ottoman. Lors d’une mission l’année dernière à Istanbul et Ankara, nous avons pu constater, au sein de centres d’études, de la presse et d’associations proches du pouvoir, la volonté de faire de l’islam à la turque un élément de la stratégie internationale mise en œuvre par le ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoglu (1).

La Turquie est loin d’avoir parachevé sa transition démocratique mais elle est se distingue nettement des régimes autoritaires arabes. Convaincue de ses atouts et surtout de sa modernité, elle se présente en tout cas comme une alternative plus acceptable que celle des Frères musulmans, du wahhabisme saoudien ou du chiisme iranien.

Ces dernières années, la Turquie a considérablement renforcé sa popularité au sein des opinions arabo-musulmanes, à la suite en particulier de l’appui accordé à la cause palestinienne et de ses différends avec le gouvernement israélien.

Elle a aussi développé une intense diplomatie publique, par le biais notamment de son industrie médiatique, de ses réseaux religieux et de son aide au développement.

Mais quel est le modèle turc à exporter : le système actuel, produit de la tension entre la tradition autoritaire et militaire kémaliste et l’AKP, l’idéologie islamo-conservatrice de l’AKP en tant que telle ou le projet libéral, multiculturel et laïque des intellectuels pro-européens ?

Du côté des Etats-Unis, en tout cas, certains experts, constatant que la plupart des pays arabes ne sont pas prêts pour une démocratie à l’occidentale, ne seraient pas loin de souhaiter que la Turquie serve d’inspiration aux nouveaux régimes et de confrefeu à des scénarios islamistes radicaux et ouvertement antioccidentaux..

1 Jean-Paul Marthoz, The « new » Turkish foreign policy, Norwegian Peacebuilding Centre, Oslo, Décembre 2010, 15 pages.

http://www.peacebuilding.no/eng/Publications/Noref-Reports2/The-new-Turkish-foreign-policy-and-its-implications-for-Norwegian-peacebuilding

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7 réponses à Le scénario turc ?

  1. nicocerise dit :

    L’Europe ferme la porte à la Turquie, celle-ci va nécessairement chercher un avenir au moyen orient et au magreb. Mais il y a une différence culturelle énorme entre chaque pays. Cette diversité ne peut s’organiser que autour de pays démocratique et en paix

  2. Lecomte dit :

    Je trouve cette peur de l’islamisme déplacée de la part des chancelleries occidentales, et les médias entretiennent largement cette peur. Dans plusieurs articles de presse et débats télévisés sur la Tunisie, j’ai par exemple constaté que les journalistes assimilaient “islamisme” (donc ici les membres d’Ennahda) et “extrémisme” (comme si c’était des synonymes!). Parler d’extrémisme dans le cas d’Ennahda révèle une méconnaissance complète de ce parti (en dialogue depuis plusieurs années avec des parties d’opposition tunisiens dits “de gauche” ou “démocrates”, reconnus comme non reconnus).

    Que les puissances occidentales laissent les peuples arabes prendre en main leur destin, car ça, c’est la démocratie! Ils n’ont besoin ni de conseils, ni du “savoir-faire” des forces de sécurité occidentales… Démocratie est trop souvent confondue avec occidentocratie. Le régime autoritaire de Ben Ali fut soutenu par les puissances occidentales (en premier lieu par la France), notamment sous prétexte que celui-ci luttait contre le terrorisme, alors qu’il l’encourageait plus qu’autre chose.

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  4. David leclercq dit :

    Pourquoi encore et toujours taper sur le clou de “la menace islamiste” ? N’avons-nous pas déjà assez justifié les pires atrocités commises par certains régimes au nom de cette menace ? Pourquoi ne vous intéressez-vous pas plus aux leaders libéraux et laïcs du soulèvement ? pourquoi pas une ligne sur El Wafd, sur El Ghad, sur les journaux d’opposition, sur la société civile égyptienne vibrante, sur les milliers d’opposants et d’activistes des droits de l’homme égyptiens ? non, toujours les islamistes, les frères musulmans… Les frères musulmans ont quasi autant d’ennemis radicaux que de partisans en Egypte. On se demanderait presque à qui profite cet écran de fumée ! Si il y a un danger pour l’Egypte, c’est celui de la guerre civile.

  5. Fady Hellene dit :

    Analyse très intéressante,mais s’il vous plait, arrêtez de dire le Hezbollah Iranien,le Hezbollah est libanais,ces membres sont libanais,il agit au Liban,peut-être aidé par l’Iran,mais sa reste un parti politique,et une résistance libanaise.

  6. esteban dit :

    Ravi de voir que des gens gardent encore un avis critique et ne se laissent pas prendre dans des a priori simples et des médias souvent dirigés. Chapeau bas…

  7. Didier Pavy dit :

    Analyse très intéressante. Que la Turquie fasse rayonner son modèle dans l’ensemble de l’ancien empire ottoman paraît, de fait, plus conforme au sens de l’histoire que son adhésion éventuelle à l’UE. C’est de cette manière, d’ailleurs, qu’elle établira une rempart beaucoup plus solide au radicalisme islamique plutôt qu’en étant qu’une voix orientale isolée parmi une trentaine d’autres occidentales. Ce qui n’exclut pas, bien au contraire, que des liens de plus en plus forts se tissent entre les deux espaces géopolitiques voisins.

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