Liberté de la presse en Hongrie: on attend Viviane Reding

L’Union européenne et certains de ses Etats membres ont été mis sur la sellette mardi soir lors d’une conférence organisée à Bruxelles au Résidence Palace par le European Policy Centre et le Committee to Protect Journalists (CPJ).

Le sujet, « La liberté de la presse en Europe est-elle menacée », aurait pu paraître déplacé par rapport aux violations brutales commises par des régimes dictatoriaux situés en dehors de l’Union. En partie seulement, car un certain nombre de pays membres de l’UE ont adopté des politiques qui mettent la pression sur la liberté de la presse.

Lors de la présentation du rapport annuel du CPJ, Attacks on the Press, Nina Ognianova, responsable de l’Europe et de l’Asie centrale, a fait le tour de la planète des tueurs et des censeurs. Elle a aussi rappelé qu’aux portes de l’Union européenne, des pays comme le Belarus ou la Russie étouffent ou intimident les médias indépendants.

Yevgeniya Plakhina, une jeune bloggeuse du Kazakhstan, a décrit comment cet Etat d’Asie centrale, qui présida l’année dernière l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, organise la censure et exclut les voix dérangeantes.

Si l’Union européenne compte de nombreux Etats-membres situés en tête du palmarès mondial de la liberté de la presse, elle offre également quelques exemples de mauvaises pratiques : l’Italie de Silvio Berlusconi, où le Cavaliere domine l’audiovisuel privé mais aussi les chaînes du service public ; la France de Nicolas Sarkozy, où des journalistes turbulents – au Monde, à Mediapart – semblent avoir été l’objet de la surveillance des services secrets dans le cadre de l’affaire Bettencourt ; la Hongrie, où le gouvernement nationaliste et populiste de Viktor Orban, qui préside l’Union européenne, a fait passer une loi très controversée sur les médias.

Depuis quelques semaines, la Commission européenne et la Hongrie négocient la mise en conformité de cette loi avec la législation européenne, en particulier avec la directive sur les services audiovisuels. Mais les discussions semblent se dérouler comme si la presse était un « produit » comme les autres, soumis à des obligations européennes de nature froidement technique et légale.

« Pourquoi Viviane Reding, la Commissaire européenne en charge de la justice, des droits fondamentaux et de la citoyenneté, ne s’est-elle pas manifestée, laissant tout l’espace à sa collègue en charge de l’agenda digital, Neelie Kroes ? », s’est interrogé Josef Janning, directeur des études à l’EPC.  Parce qu’elle s’était « brûlée » et avait agacé les Etats membres lorsqu’elle avait critiqué la politique d’expulsion des Roms, décrétée par le gouvernement français l’été dernier ?

Peut-être, mais comme l’a souligné Renate Schroeder, responsable de la Fédération européenne des journalistes, la Commission européenne aborde essentiellement le dossier de la loi hongroise sur les médias par le biais d’une directive, alors que l’initiative de Viktor Orban touche à un droit fondamental, celui de la liberté de la presse, inscrit dans les traités européens.

L’Union européenne n’est pas seulement, en effet, un espace géré par des directives, émaillé de subsides et guidé par des normes techniques. Elle constitue aussi et avant tout une « communauté de valeurs ».

Vue dans cette perspective, la réponse de la Commission européenne à la loi hongroise a été jusqu’ici insuffisante, même si le président de la Commission, José Manuel Barroso, a rappelé, à l’occasion d’une visite à Budapest, le caractère fondamental de la liberté de la presse. Les discussions entre la Commissaire Neelie Kroes et Viktor Orban risquent de déboucher, en effet, sur des arrangements cosmétiques qui n’altèrent pas l’impact liberticide de la loi.

Jeudi, les parlementaires européens devraient prendre position à Strasbourg. Les orateurs et certains participants ont insisté sur la responsabilité du Parti populaire européen, qui accueille les partis de Viktor Orban, de Nicolas Sarkozy et de Silvio Berlusconi. La loyauté partisane va-t-elle une nouvelle fois amener ce groupe politique qui se réclame des Pères fondateurs de l’Europe (Adenauer, Schuman, de Gasperi) à esquiver le débat et à couvrir un gouvernement dirigé par un de ses membres ?

La controverse à propos de la loi hongroise touche au cœur de la construction européenne. Non seulement parce qu’elle concerne les valeurs dont se réclame l’Union, mais aussi parce qu’elle met en cause la répartition des prérogatives entre Bruxelles et les Etats membres.

Lors d’une récente session parlementaire à Budapest, Viktor Orban a tenu un discours nationaliste crispé, à contrecourant de la philosophie du projet européen, en contradiction également avec la réserve et la hauteur de vue que l’on attend d’un président de l’Union. Si ce repli nationaliste s’étend à d’autres pays, il risque de sérieusement miner la philosophie qui avait été à l’origine de la construction européenne.

La réponse de l’UE à propos de la Hongrie aura également des répercussions sur sa politique étrangère. L’Union prétend soutenir la liberté de la presse à l’extérieur de ses frontières et elle finance des initiatives dans ce sens, notamment par le biais de l’Instrument européen pour la démocratie et les droits humains.

Toutefois, cette ambition risque de perdre toute crédibilité si elle tolère que des Etats membres adoptent des mesures liberticides proches de celles prisées par les régimes autoritaires.

L’enjeu du dossier hongrois exige dès lors que Viviane Reding entre en scène pour réaffirmer les valeurs qu’elle est censée promouvoir dans le cadre de son mandat de commissaire chargée des droits fondamentaux. Le silence contribuerait à approfondir la dérive de l’Union dans les marais du technocratisme et livrerait les clés de la construction européenne à ceux qui en sont, consciemment ou non, les saboteurs.

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