Peut-on valser avec des dictateurs?

L’affaire Boussoufa, comme l’illustrent la page Polémiques et l’éditorial du Soir de ce mercredi, suscite des réactions très vives. Au-delà de ce cas particulier, elle pourrait peut-être conduire à une réflexion plus générale sur les règles que devraient se fixer tous ceux qui sont invités par des pays autoritaires.

Cette question ne concerne pas seulement les Etats, dont on a vu récemment, à propos de l’Egypte ou de la Libye, qu’ils n’hésitaient pas à coopérer avec des dictateurs. Elle s’adresse aussi aux groupes et aux individus qui, par leur nom et leur renom, peuvent eux aussi cautionner ces régimes.

Dans une certaine mesure, ces « personnes privées » ont davantage de responsabilité car si les Etats sont souvent tenus par des intérêts stratégiques ou économiques contraignants, les individus et les associations disposent de leur libre arbitre et peuvent choisir leurs engagements.

L’histoire regorge d’exemples où l’on voit de grands intellectuels se rendre dans des pays où leurs confrères et leurs consoeurs étaient pourchassés, emprisonnés, assassinés. Ce fut le cas, dans les années 1930, des compagnons de route du stalinisme, comme Louis Aragon, ou des partisans du franquisme, à l’exemple de Robert Brasillach, qui mirent leur réputation au service du totalitarisme.

Contrairement aux chefs d’Etat qui devaient décider de la guerre et de la paix et, parfois, étaient contraints de choisir entre la peste et le choléra pour défendre la survie de leur pays, ces intellectuels avaient le choix.

Certains d’entre eux, d’ailleurs, prirent leurs responsabilités. A gauche, André Gide publia un livre (Retour d’URSS) qui remit en cause la fascination de nombreux intellectuels pour un régime meurtrier. A droite, le très catholique Georges Bernanos, qui avait assisté en Espagne aux exactions commises par les hordes phalangistes, publia Les Grands Cimetières sous la lune, une dénonciation indignée du franquisme.

La responsabilité des intellectuels est évidemment d’autant plus importante que l’on attend d’eux, comme le dit Albert Memmi, “qu’ils expriment la vérité, sinon à quoi servent-ils ?

Toutefois, les artistes et les sportifs ne peuvent se disculper en prétendant qu’ils ne font que du spectacle ou du sport et donc qu’ils ne font pas de politique.

De nouveau, l’histoire démontre que les dictateurs ont systématiquement utilisé la culture et le sport pour assurer leur emprise sur leur peuple et renforcer leur « acceptation » par la communauté internationale. Le livre de Jean-Marie Brohm 1936 : Les Jeux olympiques à Berlin (André Versaille éditeur) expose comment ces Olympiades « furent un jalon non négligeable dans la consolidation de l’image de marque du régime hitlérien sur la scène internationale ».

Le Mundial de football en 1978 en Argentine assuma le même rôle. Dans un article très nuancé mais sans complaisance publié en 2007 par la revue Enjeux internationaux, le journaliste Ezequiel Fernandez Moores décrit un monde sportif indifférent et lâche, prêt à jouer comme si de rien n’était, à quelques centaines de mètres des centres de torture mis en place par la Junte militaire.

Des chanteurs et des chanteuses ont également accepté de se rendre dans des pays dictatoriaux. Hier à la RTBF, Aude Merlin, professeur à l’ULB et spécialiste du Caucase, l’a évoqué à propos des artistes qui acceptent de prester en Tchétchénie.

Certaines vedettes se compromettent même avec des trafiquants de drogue et des assassins : j’ai dans ma bibliothèque un livre sur la Colombie, intitulé Los Recitales del Cartel, qui décrit les spectacles privés que se payaient, dans les années 80, les barons de la coke du cartel de Medellin. Aujourd’hui, au Mexique, des chanteurs de narcocorridos font même l’éloge des truands qui mettent le nord du pays au feu et à sang…

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3 réponses à Peut-on valser avec des dictateurs?

  1. Damien dit :

    Bonjour. Juste une petite question, pour alimenter le débat : ça commence où l’autoritarisme, ça s’arrête où?
    (de plus, je me permets : pas trop d’accord avec votre vision du choix de la guerre comme du moindre mal “entre la peste et le choléra” (Ben Franklin : “il n’y a jamais eu de bonne guerre et de mauvaise paix”) ni avec l’excuse des “intérêts stratégiques ou économiques contraignants”. Mais ça reste mon avis, aussi limité soit-il)

  2. Evrard dit :

    Bien sûr qu’il faut réfléchir… mais que d’abord chaque démocratie balaie devant son trottoir… car au nom de quel principe des gamins de 20 ans peuvent ils prétendre à des salaires mirobolants pour leurs “compétences” en sport soi disant dans les pays démocratiques : même chez nous l’argent n’est pas propre quand il se brasse autant.
    Qu’on cesse de nous prendre pour des idiots, aucun politique n’est philanthrope et l’argent les intéressent au détriment parfois, voire souvent de la morale et de l’éthique.
    Vouloir mener une réflexion sur ces thèmes relève de l’hypocrisie…

  3. Serge Wautier dit :

    Qu’est ce qu’un dictateur? Comment comparer Ben Ali, Moubarak, Khaddafi, la Tchétchénie, le Myanmar? Et Mohammed VI? Nous allons tous en vacances en Tunisie et en Egypte. Avions-nous tort? Etait-ce scandaleux? Est-ce plus ou moins défendable que d’y aller faire fortune? Devons-nous cesser nos relations avec les USA, cette puissance militaire qui envahit l’Irak sous des prétextes totalement fallacieux, qui télécommande putsches, guerres et dictatures partout dans le monde?

    Je suis bien sûr entièrement d’accord avec vous sur le principe. Mais je suis mal à l’aise de lire depuis 2 mois des évidences qui n’en étaient pas avant Noël. Etions-nous donc aveugles à ce point? Ou versons-nous dans l’excès inverse? Ne sommes-nous finalement pas une foule de moutons qui suivons inconsciemment mais avec néanmoins beaucoup de conviction la direction du vent?

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