Quelle attitude adopter face au Conseil de transition libyen?

La reconnaissance par la France du Conseil national de transition comme « le représentant légitime du peuple libyen » doit beaucoup à Bernard-Henri Levy. L’écrivain a réussi en effet à convaincre le président Sarkozy que ce Conseil est la seule alternative au colonel Kadhafi.

Comme l’écrivait Le Monde dans un éditorial titré « Du mauvais usage de la diplomatie du perron », on peut « respecter les engagements militants de Bernard-Henri Lévy », mais faut-il pour autant qu’un Etat s’engage aussi rapidement en faveur d’un mouvement politique, au risque de cautionner sans réserve des personnes et des actions qu’il pourrait plus tard regretter ?

Pour les partisans d’une intervention armée contre Kadhafi, la question sur la nature de l’opposition est déplacée ou prématurée.  Les avancées des forces loyalistes créent une situation d’urgence qui doit guider la politique de la communauté internationale. Le scénario d’une reprise en mains du pays par le clan Kadhafi apparaît tellement apocalyptique qu’il est vain voire indécent, selon eux, de vouloir disposer aujourd’hui de toutes les garanties à propos des  insurgés.

Face à un régime assassin, ajoutent-ils, il n’est pas toujours possible de trouver des forces d’opposition exemplaires. Celles-ci se composent souvent de factions diverses et contradictoires, dont certaines seulement partagent des valeurs de liberté et de justice. En 1936, comme nous le rappelle George Orwell dans son chef d’oeuvre Hommage à la Catalogne, face aux putschistes et tueurs franquistes, il n’y avait pas que des démocrates mais aussi des staliniens impitoyables. Or, concluent-ils, il fallait appuyer la République contre les franquistes. Comme le proclamèrent assez imprudemment en 1999 des intellectuels français à propos de l’UCK (l’armée de libération du Kosovo), « on ne choisit pas toujours les résistants d’un pays sous la botte ».

La brutalité d’une tyrannie ne fait pas  nécessairement de ceux qui la combattent des parangons de la vertu ou des « représentants du Bien ». Dans ces situations nimbées de brumes toxiques, les démocrates se sont parfois acoquinés avec le diable. Toutefois, le choix politique d’appuyer des rebelles n’implique pas qu’il faille nécessairement les célébrer sans se garder le droit de douter de leurs motivations et de leurs prises de position.

Or, une constante semble s’imposer tout au long de l’histoire. Au prétexte de ne pas affaiblir la cause ou de ne pas donner des armes à l’ennemi principal, des intellectuels ont régulièrement appuyé des organisations douteuses et contestables. Sans se poser des questions ou sans tolérer qu’elles soient posées.

La gauche de la gauche a eu largement recours à ce stratagème. Même si l’on doutait du “paradis soviétique”, il fallait se taire pour ne pas « désespérer Billancourt », (du nom de la célèbre usine Renault) et pour ne pas conforter le “camp belliciste” occidental. Il ne fallait pas s’interroger sur l’idéologie totalitaire des Khmers rouges pour ne pas renforcer l’Empire américain. Il ne fallait pas condamner la répression à Cuba afin de ne pas donner des arguments à Ronald Reagan.

Mais à droite aussi, parmi les « nouveaux philosophes » ou les néoconservateurs, le même argumentaire a sévi. Dans les années 1980, un certain nombre d’intellectuels français prirent le parti des contre-révolutionnaires nicaraguayens contre le gouvernement sandiniste et pro-castriste du Nicaragua. On savait pourtant que ces contras, qualifiés de héros de la liberté, étaient responsables de graves atteintes aux droits humains.

A la même époque, ces mêmes intellectuels pourtant laïques et libéraux se firent les chantres romantiques des moudjahiddines afghans en lutte contre l’occupant soviétique, sans mettre suffisamment en garde contre leur extrémisme et leur fondamentalisme, qui déboucha sur le règne des Talibans, sur al-Qaeda et les attentats du 11 septembre.

Dans les années 1990, ils défendirent avec la même conviction l’armée de libération du Kosovo (UCK), alors que de nombreuses sources dénonçaient le “caractère mafieux et ethno-nationaliste”de cette organisation. L’accusation de trafic d’organes lancée récemment contre ses dirigeants par le parlementaire suisse Dick Marty replace ce soutien à l’UCK dans une perspective embarrassante.

Certains d’entre eux justifièrent aussi le gouvernement algérien engagé dans une lutte sans quartier contre les fous de Dieu des Groupes islamiques armés (GIA), alors que l’armée, dans sa volonté aveugle d’éradication, se rendait coupable de graves abus.

Certes, diront-ils tous, à un certain moment, il faut choisir. Et aujourd’hui, il ne fait pas de doute qu’une victoire de Kadhafi serait un désastre pour la vague de libération dans tout le monde arabe. Son potentiel de déstabilisation et de nuisance, trop rapidement ignoré jusqu’il y a quelques mois encore par les pays occidentaux, en serait décuplé.

Toutefois, la question d’une intervention armée  – zone d’exclusion aérienne, livraison d’armes aux insurgés, etc.- est indépendante de la reconnaissance du Conseil comme seul représentant légitime du peuple libyen. Elle implique avant tout une réflexion sérieuse sur les enjeux du conflit et sur les responsabilités de la communauté internationale, en particulier en cas de représailles à l’encontre des personnes qui ont osé se dresser contre Kadhafi.

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