Quand les nucléocrates cadenassent leurs secrets

« Nous ne savons pas si nous pouvons croire les déclarations officielles ». Cette phrase a été reprise furtivement sur la plupart des chaînes de télévision internationales. Des Japonais, désemparés, angoissés, avouaient qu’ils ne savaient trop s’il fallait faire confiance à leur propre gouvernement. Malgré les assurances des porte-paroles officiels, ils se souvenaient des silences et des esquives des autorités lors de précédents incidents dans les centrales.

Or, lors de pareilles catastrophes, la confiance est essentielle pour assurer le déroulement des opérations d’urgence et de sauvetage. Elle est indispensable pour créer la cohésion dont une société meurtrie a terriblement besoin pour affronter un désastre et exprimer sa solidarité.

L’essor de l’industrie nucléaire s’est accompagné d’une pratique généralisée du secret, même lorsque l’intérêt public était en jeu. On se souvient des déclarations lénifiantes des autorités françaises lors de la catastrophe de Tchernobyl, comme si le nuage nucléaire allait éviter l’Hexagone…

Les Britanniques et les Irlandais se souviennent, eux, du silence du gouvernement britannique lors d’un accident à la centrale nucléaire de Windscale (Sellafield) en 1957. Ils durent attendre plus de 30 ans pour apprendre, grâce à l’ouverture des archives britanniques, que le premier ministre Harold MacMillan avait interdit la diffusion d’informations concernant cet accident, alors que la radioactivité relâchée dans la nature avait atteint des niveaux 600 fois plus élevés que ceux de l’accident de Three Mile Island aux Etats-Unis.

Il n’y a pas nécessairement de contradiction entre le secret et la démocratie. Un gouvernement peut légitimement y recourir au nom de la sécurité nationale, de l’intérêt public, de la vie privée des citoyens, de la confidentialité des négociations commerciales ou autres. Le secret fait partie d’une conception démocratique de la société et peut être nécessaire à la poursuite d’objectifs nobles et légitimes.

Toutefois, la démocratie, ne l’oublions pas, est censée reposer sur la participation de citoyens informés à la vie de la Cité, sur le refus de toute confiscation du pouvoir et donc de l’information par des bureaucraties et des factions.

Certains, pourtant, l’oublient et font de cet oubli un système de gouvernance. Trop souvent, le secret n’a servi qu’à protéger de l’opprobre public des dirigeants et des gouvernants. Trop souvent, il a été décidé pour camoufler des agissements douteux voire illégaux qui auraient été jugés inacceptables par une opinion publique démocratique informée.

Le droit de savoir est un outil indispensable de la démocratie, une protection contre les abus et les errements du pouvoir, surtout lorsqu’il s’agit de dossiers aussi lourds et controversés que le nucléaire.

La vérité est aussi, en cas de désastre, l’un des garants de la fortitude d’une société. Lors de la Seconde Guerre Mondiale, la BBC avait choisi de dire, le plus largement possible, la vérité. « Si nos troupes connaissent un désastre, notait le responsable de la célèbre chaîne de radio, nous en diffusons si possible la nouvelle avant que les Allemands n’en revendiquent la victoire. Ainsi, lorsque la marée s’inversera et que nous remporterons des victoires, on nous croira. »

On nous croira”! La confiance est l’âme de la démocratie. Celle-ci, en raison de sa nature mais aussi au nom de l’efficacité, doit s’engager à réduire ses zones d’ombre. Elle doit reconnaître aux citoyens leur droit de savoir et exiger des gouvernants l’obligation de dire.

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Une réponse à Quand les nucléocrates cadenassent leurs secrets

  1. Bonjour,

    En écho à vos propos, l’heure n’est-elle pas enfin venue de disposer – au niveau internationale – d’une base de connaissances scientifiques partagées et validées par les faits des vraies causes et conséquences de l’accident de Tchernobyl, qui – au fur et à mesure que les heures passent – m’apparaît comme finalement moins critique que la situation actuelle à Fukushima Daiichi.

    Considérant que dans de nombreux cas, nos sociétés ne sont pas parvenues à remédier aux pollutions qu’elle engendre (ex: la zone rouge Verdun dont l’état est toujours largement méconnu près de 100 après), il est amusant de voir nos responsables politiques prendre enfin connaissance de la différence importante entre gestion des dangers et gestion des risques.

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