Rencontre avec Alec Ross, conseiller Internet de Hillary Clinton

Alec Ross ne parle pas vraiment comme un diplomate. Or, il travaille pour le Département d’Etat et c’est dans les élégants salons de la résidence de l’ambassadeur des Etats-Unis à Bruxelles, face du Parc Royal, que nous l’avons rencontré jeudi après-midi.

Sa mission explique sa singularité : M. Ross est le “conseiller spécial de la secrétaire d’Etat Hillary Clinton en matière d’innovation”. Son rôle est de mettre les immenses possibilités d’Internet au service de la diplomatie américaine et de ses objectifs dans les domaines du développement ou des droits humains.

De nouveau, Alec Ross ne semblait guère prédestiné à assumer cette fonction à l’avant-garde de la technologie. Né en Virginie occidentale, un Etat minier meurtri par la nouvelle révolution industrielle et par la globalisation, il est titulaire d’un diplôme…d’histoire.

Mais peut-être ces deux caractéristiques l’ont-elles au contraire préparé à voir les nouvelles technologies de l’information et de la communication comme la clé de la renaissance économique dans des régions « rouillées ». L’histoire, qui n’est pas que bruits et fureurs, enseigne aussi l’impact des nouvelles techniques sur le sort des sociétés et rappelle le rôle décisif des choix politiques dans l’utilisation, bénéfique ou maléfique, des inventions et des découvertes.

La conversation a été à bâtons rompus, comme dans un cours universitaire « à l’américaine », fait d’échanges informels entre le professeur et les étudiants. Alec Ross, qui fonda il y a quelques années l’association One Economy, consacrée à l’utilisation d’Internet en faveur de personnes de bas revenus, est concret, direct et pragmatique. Pas question pour lui de s’accrocher à un dogme ou de se réclamer d’un camp – les cyberutopistes ou les cyberpessimistes – lorsqu’il évoque les effets d’Internet ou des réseaux sociaux.

« La technologie est neutre. Elle peut à la fois servir à libérer les citoyens et à les surveiller. Les mêmes technologies que les pays démocratiques utilisent en toute légalité pour intercepter les terroristes ou les pédophiles peuvent être employées par des régimes autoritaires pour identifier et traquer les dissidents ».

Conscient des dilemmes et des contradictions suscitées par cette nouvelle technologie, il plaide pour des normes globales qui pourraient être respectées par les gouvernements, les entreprises, les ONG et les citoyens. « Lorsque le gouvernement égyptien a débranché Internet, seuls les Etats-Unis et le Royaume Uni ont protesté », s’étonne-t-il, alors que cette décision avait une portée quasi universelle, empêchant le monde de savoir ce qui se passait en Egypte.

En parlant de « normes globales », Alec Ross met en avant la « ligne » de l’administration Obama : les Etats-Unis ont opté pour plus de multilatéralisme en politique étrangère, en concertation avec les autres acteurs internationaux. « Les Etats-Unis ne sont pas les propriétaires d’Internet », souligne-t-il.

Les enjeux sont multiples. Comment aider concrètement des personnes qui sont confrontées à des problèmes de pauvreté ou de criminalité ? « A Ciudad Juarez (Nda : une ville mexicaine située à la frontière avec les Etats-Unis, ravagée par la violence des narcotrafiquants), les gens n’osaient pas téléphoner à la police de peur d’être identifiés et de risquer des représailles de la part des narcos. Nous leur avons fourni un système de cryptage des SMS ».

Comment concilier l’objectif proclamé de la diplomatie américaine de promouvoir la liberté sur Internet avec les activités des grandes entreprises qui exportent dans des pays autoritaires des technologies de surveillance et de contrôle ?

Comment adapter la diplomatie aux nouvelles technologies mais aussi aux nouvelles réalités démographiques (le rôle croissant des femmes, la « bulle » des jeunes dans les pays du Sud) et économiques (la globalisation) ?

Internet et les nouveaux réseaux sociaux, souligne-t-il, ne servent pas seulement à communiquer à un public de plus en plus vaste. « Il y a 400 millions d’Internautes en Chine et mon compte Twitter compte 300.000 abonnés ! ». Ils permettent aussi « d’entendre et d’écouter les citoyens ».

« En Egypte, par exemple, lors des révoltes, les diplomates et les hommes d’affaires hésitaient à critiquer devant nous les liens des Etats-Unis avec Moubarak. Les jeunes utilisateurs d’Internet n’ont pas eu ces pudeurs. Lors d’une séance de questions réponses, organisée sur le site www.masrawi.com, des jeunes Egyptiens se sont adressés directement à Hillary Clinton et celle-ci a dû répondre en direct à leurs critiques ».

Alec Ross se garde aussi de présenter Internet comme un outil magique, à même de tout résoudre. Dans la lutte pour la démocratie, il peut jouer un rôle crucial, insiste-t-il, mais il ne dispense pas de continuer à recourir à des techniques plus traditionnelles et tout aussi essentielles, comme la formation de partis politiques, le renforcement des institutions d’un Etat de droit ou l’appui aux associations de la société civile.

Internet, finalement, n’est pas un droit humain en soi, comme certains parfois le réclament. « Il est un outil pour mettre en œuvre les droits humains fondamentaux inscrits dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme : la liberté d’expression, de rassemblement et d’association ».

En n’oubliant jamais que dans la poursuite de cet objectif, il est confronté à la concurrence déterminée et tout aussi sophistiquée des Etats autoritaires qui veulent mettre Internet au service de la répression.

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2 réponses à Rencontre avec Alec Ross, conseiller Internet de Hillary Clinton

  1. Damien Spleeters dit :

    En 4 points, Glenn Greenwald montre le fossé qui sépare la rhétorique de la réalité lorsque le gouvernement américain parle de la liberté sur Internet. Il s’agit d’une traduction et adaptation d’un article de Glenn Greenwald paru dans Salon.com le 17 janvier 2011 : http://damien.harraga.info/articles/70

  2. Ping : « La technologie est neutre » | Geeko

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