Vargas Llosa: penseur “de droite”, écrivain “de gauche”?

En ce dimanche ensoleillé, dernière journée du festival organisé par Passa Porta, ce lieu bruxellois de lumière, de métissage culturel et de liberté de l’esprit, j’ai terminé la lecture du dernier roman de Mario Vargas Llosa, Prix Nobel de Littérature 2010.

« El sueño del celta » (Le rêve du Celte), qui paraîtra bientôt en français, offre une biographie majestueuse et complexe de Roger Casement, le militant des droits humains qui dénonça les brutalités du règne de Léopold II au Congo et l’exploitation des Indiens péruviens par une compagnie caoutchoutière anglo-péruvienne.

Roger Casement fut aussi un combattant de la cause nationaliste irlandaise. Lors de la Première Guerre mondiale, il rompit avec la Grande-Bretagne qui, pourtant, l’avait ennobli et il demanda l’appui militaire de l’Allemagne ennemie pour lancer l’insurrection indépendantiste.  Arrêté à l’époque de la révolte des Pâques sanglantes de 1916 à Dublin, il fut reconnu coupable de trahison et condamné à la peine capitale.

Ce personnage qui s’était bâti une réputation de justicier et de défenseur des droits humains était aussi un homosexuel et Londres exploita les confidences que Roger Casement avait consignées dans un journal personnel sur ses rencontres sexuelles, réelles ou imaginées, avec des jeunes africains ou latino-américains.

Ce livre offre une présentation magistrale de la complexité humaine. « Chacun d’entre nous est, successivement, non pas un, mais beaucoup, écrit Jose Enrique Rodo, en exergue à ce livre. « Et toutes ces personnalités successives, qui émergent les unes des autres, offrent entre elles les contrastes les plus rares et les plus étonnants ».

Mario Vargas Llosa est mal vu par la gauche latino-américaine qui l’accuse d’avoir été le porte-étendard du libéralisme politique et économique dans la région. Beaucoup lui reprochent vivement sa condamnation de Fidel Castro ou de Hugo Chavez. Certains intellectuels de gauche font d’ailleurs campagne en Argentine pour qu’il ne prononce pas le discours d’ouverture de la Foire du livre de Buenos Aires en avril prochain.

Et pourtant, cet écrivain « de droite » a une nouvelle fois écrit un roman « de gauche », si ce terme désigne la défense des opprimés, le rejet du colonialisme et le combat pour la liberté

Les mots de ce « conservateur » sont durs pour les responsables de l’Etat libre du Congo et pour les agents de la Force Publique, dont il décrit les exactions et les tortures. « Est-ce qu’on peut qualifier de civilisateurs ces bêtes de la Force Publique qui volaient tout ce qu’ils pouvaient lors de leurs expéditions punitives ? Combien parmi les colons belges – commerçants, soldats, fonctionnaires, aventuriers -  avaient le moindre respect pour les indigènes ? Cinq pour cent ? Un sur cent ? ». (Nda: lors de l’écriture de ce roman, Vargas Llosa a rencontré David van Reybrouck, auteur du best seller Congo, présent ce dimanche à Passa POrta

L’auteur, de nouveau par la voie de son personnage, indexe aussi rudement l’Empire britannique et ses entreprises qui organisent le pillage brutal des ressources naturelles du Pérou.

Mario Vargas Llosa, cependant, n’épargne pas non plus le nationalisme qui anima son personnage. S’il décrit avec beaucoup de sensibilité l’attachement de Roger Casement à la cause de l’indépendance irlandaise, il en souligne en même temps les dérives, l’exaltation identitaire, la célébration des vertus purificatrices de la violence et du sacrifice, la conviction que l’indépendance, en créant une communauté idéale et débarrassée de ses exploiteurs, gommera la « méchanceté humaine ».

Interrogé sur son livre, Mario Vargas Llosa a tenu à souligner son rejet du nationalisme : « celui-ci, dit-il, est la culture de l’inculte, la religion de l’esprit de clocher et un rideau de fumée derrière lequel se nichent le préjugé, la violence et souvent le racisme ».

Vargas Llosa, un homme de droite, comme le dénonçait dernièrement l’ancien directeur du Monde Diplomatique, Ignacio Ramonet ? Ou un homme complexe, qui est lui aussi, comme le disait José Enrique Rodo, « un et beaucoup ».

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Une réponse à Vargas Llosa: penseur “de droite”, écrivain “de gauche”?

  1. VERBRUGGEN PHILIPPE dit :

    LEOPOLD II était le grand saigneur du CONGO……

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