Le procès Eichmann, une leçon adressée au monde d’aujourd’hui

Le Mémorial de la Shoah à Paris consacre une exposition exceptionnelle au procès Eichmann, cinquante ans après. Du 8 avril au 28 septembre, « Juger Eichmann – Jérusalem 1961 – revisite cet événement exceptionnel au travers de centaines de documents réunis par l’historien Henry Rousso.

L’impact du procès Eichmann procède de l’immensité du crime, l’Holocauste, mais sa signification provient aussi de la place qu’il accorda enfin aux victimes. « Ce fut un événement considérable, note Henry Rousso, parce que, jusque-là, on accordait très peu d’importance à la parole de la victime ».

En reparler aujourd’hui est essentiel, non seulement pour réfléchir à l’enchaînement infernal qui déboucha sur le nazisme et ses politiques génocidaires, pour mettre en garde contre les politiques d’exclusion et de haine, mais aussi pour rappeler la dignité et l’humanité de ceux et celles qui disparurent dans la nuit et le brouillard du totalitarisme nazi.

Cette commémoration du procès du “logisticien de la Shoah” devrait également rappeler la politique d’accommodement, de normalisation, de « banalisation du mal » lors de l’après-guerre. Au nom de la réconciliation européenne ou de l’anticommunisme, l’impunité fut la règle et des milliers de tueurs de masse échappèrent à la justice.

Le procès Eichmann, en effet, n’est pas seulement celui d’un individu, même si la responsabilité personnelle est au cœur du nazisme. Il n’est pas seulement celui d’une nation allemande, majoritairement suiviste d’Hitler. Il implique aussi une mise en cause de tous ceux qui, après la guerre, organisèrent l’impunité et la “réinsertion” des assassins.

Le hasard a voulu que nous lisions, il y a quelques semaines, The Real Odessa (Granta Books), un livre paru en 2002, qui révèle l’ampleur de la responsabilité de l’Argentine dans l’exfiltration des plus hauts dirigeants nazis et de leurs collaborateurs.

L’enquête d’Uki Goñi décrit avec précision le rôle clé joué par le président Juan Domingo Peron, admirateur des fascismes européens et grand coordinateur de l’accueil de centaines de criminels de guerre nazis, dont Adolf Eichmann, Josef Mengele, Erich Priebke et Klaus Barbie.

Elle met aussi en cause le Vatican, le Pape Pie XII, mais aussi le cardinal Montini, futur Paul VI, dont il décrit les efforts pour protéger des dirigeants et collaborateurs nazis, en particulier des Oustachis de la très catholique Croatie.

De nombreux criminels nazis ont été sauvés par la Guerre froide, comme si le fait d’avoir été nazi était la meilleure preuve de l’anti-stalinisme. Certains tueurs de masse ont même échappé à la justice grâce aux pays démocratiques, hier ennemis jurés du nazisme. Klaus Barbie, l’assassin du chef de la résistance française, Jean Moulin, bénéficia de la complicité de la CIA pour rejoindre l’Amérique du Sud. Selon des révélations récentes de la revue allemande Focus, Josep Karl Silberbauer, le SS qui arrêta Anne Frank à Amsterdam, fut recruté par les services secrets de la République fédérale d’Allemagne.

Les cinquante ans du procès Eichmann offrent aussi l’occasion de relire le magnifique texte que Robert Badinter publia à cette époque dans le magazine L’Express (il est republié sur le site de la revue). Décrivant Eichmann comme l’exécuteur et le serviteur d’un Etat fondé sur le racisme, l’ancien Garde des Sceaux parle du « bourreau volontaire d’un massacre perpétré par vocation pour le compte d’une société criminelle“.

Cependant, il souligne aussi que « cette délégation criminelle d’une société à un individu ne doit pas faire oublier le crime collectif ». « L’horreur des camps d’extermination, ces enfants consumés avec ces vieillards, un peuple entier marchant dans le martyre vers la mort, insiste-t-il, que l’antisémite ait enfin le courage de regarder en face la vision de l’homme que son choix implique. Devant ces vies évanouies dans la forêt polonaise, que l’antisémite ne dise pas : « je n’ai pas voulu cela ». Car cela, c’est-à-dire l’abjection de la souffrance, la mort des innocents, l’antisémite l’a accepté d’abord, dès qu’il dénie au Juif la simple qualité d’être, comme lui-même, un homme ».

Au moment où l’intolérance grandit en Europe, au moment où le racisme et l’antisémitisme se re-banalisent, le procès Eichmann devrait être une leçon adressée au monde d’aujourd’hui.

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