Le New York Times, Microsoft et le Prix Pulitzer: une fable morale

Les Pulitzer sont les Prix les plus prestigieux du journalisme américain. Ils consacrent une conception ambitieuse de la presse et incarnent la grande tradition du journalisme d’intérêt public et de contre-pouvoir. Leur édition 2011, annoncée lundi soir à New York, n’a pas dérogé à la tradition.

En septembre 2009, lors d’une mission du Comité de Protection des Journalistes à Moscou, j’avais dîné avec Clifford Levy, le chef du bureau du New York Times et lauréat avec Ellen Barry du Prix international Pulitzer 2011. L’année suivante, j’étais une nouvelle fois à Moscou, en compagnie cette fois de Paul Steiger, ancien directeur du Wall Street Journal et fondateur de ProPublica, le premier média d’investigation en ligne, qui a emporté cette année son deuxième prix Pulitzer, une enquête sur les pratiques des banquiers de Wall Street et leur mépris absolu des clients et de l’intérêt général.

Une philosophie animait ces deux journalistes : travailler de manière rigoureuse et impartiale, mais, tout aussi intensément, choisir des sujets importants pour la société, révéler des abus et des dysfonctionnements et, comme le disait le célèbre grand reporter français Albert Londres, « mettre la plume dans la plaie », en espérant que la lumière projetée sur des injustices permettrait de changer les choses.

« Le rôle du journaliste, avait fameusement déclaré Joseph Pulitzer, est d’affliger les gens confortables et de réconforter les gens affligés ». Clifford Levy a suivi cette « directive » à la lettre, en enquêtant sur le rôle de Microsoft dans la répression des dissidents et des journalistes indépendants en Russie.

Le 11 septembre dernier, dans un article sobre et précis, Clifford avait montré comment les services de sécurité russes se réclamaient de la lutte contre le piratage des programmes informatiques pour saisir les ordinateurs des médias ou ONG dérangeants et pour amener les journalistes et activistes devant la justice. Seules les organisations considérées comme hostiles au Kremlin étaient la cible de ces poursuites. Les ONG et médias proches du pouvoir étaient par définition exclus de toute suspicion de piratage.

Le journaliste du New York Times écrivait également que les juristes de Microsoft en Russie accompagnaient ces manigances et se prêtaient aux manœuvres du pouvoir sous prétexte de respecter le cours de la justice.

Deux jours plus tard, devant l’impact provoqué par cet article, largement relayé sur les réseaux sociaux, Microsoft annonçait un changement radical de sa politique. Désormais, toutes les ONG et tous les médias indépendants seraient autorisés à utiliser les logiciels de la compagnie, même piratés. Cette décision revenait à nier aux services de sécurité soviétiques le droit de se référer au soupçon de piratage pour harceler les journalistes et les activistes russes. “Notre intérêt est de veiller à ce que nos mesures anti-piratage ne servent pas à d’autres desseins”, expliquait Nancy Anderson, vice-présidente de Microsoft.

Mieux encore, l’entreprise de Bill Gates annonçait qu’elle allait offrir un appui juridique aux ASBL et médias russes accusés de copier illégalement ses programmes.

Le 16 octobre, Clifford Levy rédigeait un nouvel article, annonçant cette fois que Microsoft avait décidé d’offrir gratuitement ses programmes à plus de 500.000 ASBL et médias indépendants dans 12 pays autoritaires.

Le 5 décembre, dans un dernier article, le correspondant du New York Times, informait sur l’épilogue de toute cette affaire : « abandonnée par Microsoft, la Russie abandonne ses poursuites pour piratage », annonçait-il. Les autorités russes, finalement, laissaient tomber les procédures qu’elles avaient entamées contre une des plus grandes associations russes de défense de l’environnement, Baikal Wave, qui avait dénoncé la pollution du fameux lac Baikal, au grand dam du Kremlin.

Le Prix Pulitzer accordé à Clifford Levy et Ellen Barry (actuelle cheffe du bureau du NY Times à Moscou) est une fable morale. Il démontre que le journalisme, si souvent accusé de dérives et de dérapages, peut changer les choses, en révélant et en enquêtant avec rigueur sur des sujets d’intérêt public.

Joseph Pulitzer peut dormir tranquille. Les jurés de la Columbia School of Journalism, qui gèrent son legs, ont une nouvelle fois rappelé cette année l’importance cruciale du journalisme indépendant, critique et d’intérêt public.

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