La torture a-t-elle contribué à localiser Ben Laden? Au contraire, répondent d’anciens “interrogateurs”

Lorsque les autorités américaines ont signalé que la piste de Ben Laden avait été retrouvée grâce à des informations recueillies à Guantanamo, la droite populiste américaine et d’anciens membres de l’administration Bush, comme John Yoo et Donald Rumsfeld, se sont empressés de déclarer que sans le recours à la torture, Ben Laden n’aurait pu être localisé.

Dans ces milieux qui avaient organisé et cautionné les « techniques d’interrogatoire rehaussés », comme le supplice de la baignoire (waterboarding), la tentation est grande, en effet, de justifier ces pratiques d’hier par la liquidation aujourd’hui de l’ennemi public numéro un. Vue dans ce contexte, la torture apparaît comme une technique « efficace, nécessaire et honorable ».

L’administration Obama et les services de renseignement sont loin, toutefois, de confirmer cette équation.

Selon le site en ligne ProPublica, qui relaie les témoignages d’agents de la CIA et de membres de l’administration, la localisation de Ben Laden n’a pas dépendu d’une seule information, recueillie auprès de prisonniers soumis à la torture, mais bien de centaines de « morceaux » de renseignements qui, mis bout à bout, ont permis de trouver le repère du leader terroriste.

Rien n’indique non plus que l’information-clé sur l’agent qui était le courrier de Ben Laden ait été obtenue grâce à la torture, même si les personnes qui ont lâché ce renseignement ont été soumis à des sévices. « Les techniques coercitives, a expliqué au New York Times Glenn L. Carle, un ancien interrogateur de la CIA, n’ont pas fourni d’informations utiles et crédibles. Même si certains de nos collègues défendaient ces méthodes, nous pensions majoritairement que c’était indigne des Etats-Unis et que ç’était inefficace ».

A gauche et dans les milieux de défense des droits humains, certains soutiennent même que la torture a entravé la collecte des informations. Selon un ancien interrogateur militaire en Irak, Matthew Alexander, interviewé par l’animatrice radio Amy Goodman dans son programme Democracy Now !, «ces techniques nous ont ralentis sur la route menant à Ousama Ben Laden et à de nombreux autres membres d’al-Qaïda ».

En fait, comme le confirment la plupart des experts interviewés, il n’y a pas la moindre preuve d’un lien direct entre les techniques d’interrogatoire musclés et la découverte de Ben Laden. « Nous ne disposons tout simplement pas à ce jour des informations qui nous permettraient de formuler une hypothèse sérieuse», déclarait un ex-interrogateur.

L’empressement des personnalités de l’administration Bush à évoquer l’efficacité de la torture donne une idée de leur volonté non seulement de se justifier moralement en se réclamant de l’éthique de la responsabilité mais aussi de s’attribuer, en quelque sorte, un rôle décisif dans la paternité de la liquidation de Ben Laden.

Trois ans après leur départ de la Maison Blanche, ces partisans de techniques interdites par le droit international et par le droit américain s’accrochent à leurs justifications. Sans penser un seul instant à s’interroger sur la dimension morale et juridique de leurs actes, sans accepter l’idée que leurs mesures ont pu, en fait, contrecarrer la lutte contre le terrorisme en offrant un argument aux recruteurs d’al-Qaïda et sans reconnaître non plus évidemment ce plongeon des Etats-Unis dans les bas fonds des traitements violents et dégradants avait gravement entaché leur image internationale et discrédité leur prétention d’offrir un modèle démocratique au reste du monde.

La mort de Ben Laden devrait être l’occasion de reposer ces questions essentielles sur la cohérence entre les valeurs et les pratiques des pays démocratiques (comme nous le développons dans notre livre L’éthique de la dissidence, paru récemment aux Editions Espace de libertés).

Prouver que la torture n’a pas servi à localiser Ben Laden mais a, au contraire, compliqué l’action des services de renseignement offrirait un argument de poids à ceux qui s’opposent par principe à la torture mais il affaiblirait aussi ceux qui invoquent le « réalisme » pour la tolérer ou la promouvoir.

Cette entrée a été publiée dans Analyse, droits de l'homme, Etats-Unis, Relations internationales, terrorisme, avec comme mot(s)-clef(s) , , , , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à La torture a-t-elle contribué à localiser Ben Laden? Au contraire, répondent d’anciens “interrogateurs”

  1. rroland dit :

    Soumis à la torture, j’avouerai sans doute que Ben Laden est caché dans ma cave.
    Le recours à la torture ne peut être justifié dans aucun cas, et le discours de l’administration Bush prétendant qu’elle était “permise” dans le cadre du terrorisme change la victime en bourreau, et ne fait en rien progresser l’humanité.

  2. Dupriez dit :

    Dans bien des cas, il y a deux logiques: celle de la confrontation qui cherche à établir un rapport de force qui peut déboucher sur un désir réel de dialogue, de solutionner les problèmes; celle du dialogue qui cherche la compréhension de l’autre puis les solutions que les parties voudront réellement mettre en place et maintenir. Les clameurs comme quoi une seule logique suffit à tout résoudre remplissent les blogs, les cafés… La réalité nous broie jusqu’à ce que nous acceptions de faire ce que nous ne faisons pas spontanément (confronter alors qu’on aimerait négocier, négocier alors qu’on pense y arriver “vite” par la confrontation). Et que de dégâts avant d’accepter d’intégrer ces deux logiques dans son analyse et son action…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>