Claude Estier rend hommage aux “journalistes engagés”

Le journalisme engagé a mauvaise presse. On le confond trop souvent avec le journalisme partisan, prêt à nier ou voiler la vérité pour défendre une groupe ou une cause. Ou encore avec les opinions virulentes ou embrouillées qui envahissent les blogs sur Internet.

Il est vrai que la disparition des journaux de parti et la prétention de journalistes « professionnalisés » et formatés par les écoles de journalisme de couvrir le monde de façon impartiale ont dans une certaine mesure marginalisé ou discrédité l’une des formes les plus importantes du métier.

Avec son livre « Journalistes engagés », Claude Estier, un « grognard » de la presse de gauche en France, remet les pendules à l’heure.

Subtil, il évite largement la presse de parti, qui n’offrit que très rarement de grands moments journalistiques, pour décrire les grandes plumes des grandes causes, Emile Zola, Jean Jaurès, Albert Camus, et surtout pour rendre hommage à la presse de la résistance française lors de la deuxième guerre mondiale.

Ce livre, qui est un rappel du rôle joué par ces hommes partis de rien et qui sauvèrent l’honneur de la France, célèbre le journalisme humaniste, attaché à la dignité de l’homme. Et cette marche au travers d’un XXème siècle qui fut celui de la barbarie nazie et du totalitarisme stalinien est émaillée d’exemples extraordinaires de lucidité, de courage et d’humanité.

Lucidité de Jaurès qui, en 1905, met en garde contre les guerres fratricides européennes et le risque qu’elles débouchent sur « une réaction furieuse, un nationalisme exacerbé, une dictature étouffante, un militarisme monstrueux, une longue chaîne de violences rétrogrades et de haines basses, de représailles et de servitudes ».

Courage de Claude Bourdet, collaborateur du journal Combat lors de la Résistance, un engagement qu’il paiera durement par son arrestation et son emprisonnement dans les camps nazis. Mais Claude Bourdet, fondateur de  L’Observateur, fut aussi l’un des premiers à dénoncer, dès le début des années 1950, la « Gestapo d’Alger », le recours par une France à peine sortie de la résistance (et de la collaboration !) à des procédés barbares contre les partisans de l’indépendance algérienne.

Humanité finalement de tant de reporters et d’éditorialistes engagés dans la défense des valeurs de la démocratie, hostiles à l’exploitation des peuples et dès lors prêts à s’affronter à leur propre gouvernement et très souvent à contre-courant d’une opinion publique suiviste, panurgiste ou timorée.

Claude Estier ne cache pas les dérives de l’ « engagement », lorsque celui-ci se confond avec les obsessions antisémites et mortifères des journalistes de la Collaboration. Il ne masque pas non plus les divagations de journaux attachés à la ligne d’un parti plus qu’à la cause de la liberté, à l’instar de L’Humanité, dont la rédaction épousa les ambiguïtés et les trahisons du Parti communiste français à l’époque du Pacte entre Hitler et Staline, avant de rejoindre avec force les rangs de la résistance française après l’attaque nazie contre l’Union soviétique.

Ce beau livre, qui rappelle des figures oubliées, comme Pierre Brossolette et Daniel Mayer, mais aussi des journaux “marginalisés”, comme Témoignage chrétien, se termine par un hommage aux « nouveaux journalistes engagés ».

L’auteur met en avant Anne Nivat, grande reporter spécialisée dans les sales guerres de la Tchétchénie et de l’Afghanistan. Une femme, écrit Claude Estier, qui « pratique une forme de journalisme à contre-courant du comportement de beaucoup de ses confrères, qui puisent l’essentiel de leurs informations aux sources institutionnelles, notamment auprès des responsables militaires qui ont souvent une vision subjective et pour tout dire très « occidentale » de la situation du pays où ils opèrent ».

La dernière phrase de ce vétéran du journalisme résonne comme un profession de foi et de jeunesse : « en dépit de tous les Cassandre qui prédisent sa mort prochaine, le journalisme n’est pas près de disparaître ».

A condition peut-être, comme le démontre ce livre, qu’il retrouve ces grandes voix et ces grandes plumes qui ont marqué leur époque par l’affirmation d’un journalisme de conviction et de rigueur. La montée des populismes et des nationalismes donne toute son actualité à cette renaissance du “journalisme engagé”, épris de liberté, d’égalité et de fraternité, comme l’envisage Claude Estier.

Claude Estier, Journalistes engagés, Editions du Cherche Midi, 2011, 336 pages.

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