La bataille du “Monde”, le thriller de l’été

Si vous cherchez un livre qui vous donne un air intelligent mais qui se lit comme un best seller de plage, si vous n’aimez pas être comme Monsieur tout le monde avec votre Musso ou votre Nothomb enduits de crème solaire, alors je vous conseille Un si petit Monde d’Odile Benyahia-Kouider.

L’auteure, journaliste au Nouvel Observateur, raconte l’histoire du rachat, l’année dernière, du journal Le Monde, le grand quotidien du soir fondé par Hubert Beuve-Méry à la fin de la deuxième guerre mondiale. Une histoire haletante, qui fourmille de personnages flamboyants, collectionne les intrigues, multiplie les rebondissements, les coups d’éclat et les coups bas.

J’ai commencé sa lecture un peu par discipline, pour savoir ce qui s’était vraiment passé au sein d’un journal qui, s’il n’exerce plus le magistère incontestable d’antan, reste l’un des titres les plus influents et les plus intéressants de la presse française. Et puis, happé par le rythme de l’intrigue et par les portraits des acteurs du drame, je l’ai lu comme un roman. Je ne veux pas insinuer par là que je l’ai lu comme une œuvre de fiction, non, mais avec le plaisir qu’apporte la lecture d’un roman à l’aube des vacances par rapport à celle d’essais érudits ou d’enquêtes pointilleuses qui occupe pas mal de mon temps.

Un si petit Monde, écrit comme un thriller de John Grisham, ouvre la porte des lieux du pouvoir à la française. Il nous campe dans l’enchevêtrement des intérêts financiers et des jeux politiques. Il nous place au milieu des confrontations entre des castes qui, partageant les mêmes méthodes et le même train de vie, se situent pourtant sur des rives politiques opposées.

Après de multiples péripéties abradabresques, Le Monde a finalement été racheté par un duo « socialiste » (Pierre Bergé et Matthieu Pigasse), accompagné de l’apolitique Xavier Niel. Même si ces trois personnes l’ont emporté sur un clan prétendument « sarkozyste », l’idéologie paraît bien absente de ces tourbillonnements où la politique semble être avant tout une affaire de coups financiers et de loyautés claniques, bien plus qu’un choc de convictions au service du « peuple de gauche » ou du « peuple de droite ».

Le livre, en parlant de la conquête du Monde par « un si petit monde », offre une allégorie de la vie politique française en nous plongeant au sein de la droite sushi et de la gauche caviar. Ses portraits des grands entremetteurs politico-financiers, en premier lieu d’Alain Minc, ou des « grands commis de l’Etat », comme Louis Schweitzer, sont des bijoux d’écriture.

Odile Benyahia-Kouider nous donne aussi les éléments, – les petites phrases et les comportements – pour apprécier l’impact politique de toutes ces grandes manœuvres sur la presse française. Dans quelle mesure Bergé et Pigasse, étiquetés socialistes, vont-ils chercher à utiliser « leur » journal lors des prochaines élections présidentielles ? Niel leur fera-t-il contrepoids ? Dans quelle mesure aussi les journalistes du Monde pourront-ils protéger ce qui fut l’acte de naissance et la raison d’être de ce journal : son indépendance par rapport au « mur de l’argent », comme le disait Hubert Beuve-Méry ?

L’auteure ne se fait pas trop d’illusions. « Dépossédés du journal dont ils furent actionnaires durant soixante-six ans, les journalistes du Monde ne peuvent qu’assister, impuissants, à ce spectacle », écrit-elle. « Des journalistes, si intègres soient-ils, ne sont pas armés pour lutter avec de grands flibustiers de la finance, rompus aux OPA les plus baroques, aux méthodes de communication les plus sophistiquées, et au cynisme le plus impavide ».

Rassurez-vous, ce livre n’est pas un brûlot syndical ou corporatiste, juste un livre d’une journaliste qui croit encore au journalisme et qui met d’ailleurs en exergue les qualités de patrons de presse pur sang, comme Claude Perdriel, propriétaire du Nouvel Observateur et candidat éconduit au rachat du Monde . Et s’il suscite l’inquiétude à propos de l’indépendance du vaisseau amiral de la presse française, il rassure, d’une certaine manière, sur l’avenir du métier. Sinon comment expliquer que des financiers aussi avisés s’étripent avec autant d’obstination et de hargne pour prendre le contrôle d’un grand journal « notoirement déficitaire » ?

Peut-être, l’année prochaine, après le scrutin présidentiel, Odile Benyahia-Kouider nous offrira-t-elle une suite à ce roman vrai, dans la grande tradition des feuilletons à la française?

Un si petit Monde, Editions Fayard, Paris, 282 pages.

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