Emeutes anglaises: faut-il contrôler la presse, Twitter et Facebook?

Les journalistes britanniques qui ont couvert les émeutes n’ont pas été épargnés par les vandales. Plusieurs d’entre eux ont été pris à partie, cloués au sol, tabassés. Un véhicule de la BBC a été incendié. Des équipements (appareils photo, caméras) ont été cassés ou volés.

Même s’ils ont marqué leurs différences au moment d’analyser les causes de ces violences, tous les journaux nationaux britanniques sans exception , comme le signalait l’excellent chroniqueur du quotidien de centre-gauche The Guardian, Roy Greenslade, ont fermement condamné les attaques contre les biens et contre les personnes.

On aurait pu croire dès lors qu’ils applaudiraient aux mesures de rétorsion annoncées par le premier ministre conservateur David Cameron lors de son discours à la Chambre des Communes.

Or, ils ont été les premiers à mettre en garde contre des réactions improvisées qui mettraient en cause les règles de droit.

Sur deux points, en effet, David Cameron a remis en cause des principes jugés essentiels par les médias de référence et par les associations de défense des libertés. Il a d’abord demandé à la presse de fournir immédiatement à la police les images non diffusées afin de pouvoir identifier d’éventuels casseurs. Il a ensuite envisagé un contrôle des réseaux sociaux en cas de trouble. Les autorités britanniques sont persuadées, en effet, que ces réseaux – Twitter, Facebook et les BBM (messages) de Blackberries – ont largement aidé les émeutiers à coordonner leurs méfaits, un phénomène cependant relativisé par d’autres observateurs.

Dans le contexte incandescent des derniers événements, ces deux propositions pourraient sembler raisonnables. Mais elles ont immédiatement suscité les critiques et les réserves au sein même de ces médias dont les journalistes ont été victimes des casseurs.

Deux des plus grandes chaînes de télévision, la BBC et ITN, ont immédiatement rappelé au premier ministre qu’elles ne livreraient les images demandées qu’à la requête d’un tribunal, comme le prévoit la loi britannique. Rappelant la nécessaire autonomie des médias dans une démocratie, leurs porte-paroles ont aussi souligné que ces demandes risquaient d’entraver voire d’empêcher la couverture des événements. Les émeutiers s’en sont pris aux reporters de la BBC ou de CNN non seulement parce qu’ils considèrent que ces médias « font partie du système » mais aussi et probablement surtout parce qu’ils les voient comme des témoins dérangeants et des « auxiliaires de la police ».

La proposition de contrôler les réseaux sociaux a déclenché une opposition tout aussi résolue. Comment éviter que la volonté du gouvernement de casser les casseurs en contrôlant Facebook ou Twitter ne se transforme en un système généralisé de surveillance qui porte atteinte à la vie privée et à la liberté d’expression des citoyens qui n’ont rien à se reprocher ? Comment éviter aussi d’ailleurs que pareilles mesures ne nuisent pas aux citoyens qui ont utilisé les réseaux sociaux pour se défendre contre les voyous et les pillards ?

Comme le dirait Monsieur de La Palice, une démocratie se distingue d’une dictature par le souci de respecter les garanties et les droits, en cherchant le meilleur équilibre entre deux exigences : assurer la sécurité des citoyens et protéger les garanties et les libertés.

Dans un communiqué au ton très posé, la Global Network Initiative, une association qui regroupe des entreprises Internet (Google, Yahoo !, Microsoft), des universités (Harvard, Annenberg), des fonds de placement éthiques et des associations de liberté de la presse (Committee to protect journalists, Human Rights Watch, etc.), a souligné que « si le premier devoir d’un gouvernement est de protéger ses citoyens et de garantir la sécurité publique, il doit le faire d’une manière qui respecte les autres droits fondamentaux, y compris les normes internationalement reconnues de liberté d’expression et de vie privée ».

Joel Simon, le directeur du Comité de protection des journalistes (CPJ), une association parrainée par les grands médias américains, a adopté la même approche : « S’il incombe au premier ministre d’assurer la sécurité des citoyens, il ne doit pas souscrire à l’idée que la censure est un moyen effectif pour prévenir des troubles sociaux. La liberté d’expression et d’information est un principe démocratique fondamental et nous attendons du Royaume Uni qu’il respecte ces valeurs en toutes circonstances ». Comme le signalait Le Monde, ces projets pourraient d’ailleurs être contestés par le droit européen, « très protecteur en matière de liberté d’expression ».

Les défenseurs des libertés rappellent à ce propos que les gouvernements occidentaux se sont récemment félicités du rôle des réseaux sociaux dans les mouvements libertaires, en Iran ou en Egypte, et qu’ils ont condamné fermement la censure imposée par Téhéran ou Pékin sur Internet. « Si le gouvernement britannique censure les réseaux sociaux, qu’est-ce qui le distingue de l’Arabie saoudite ou de la Chine ?, s’est exclamé Jeff Jarvis dans le quotidien The Guardian ? Un commentateur du Journal du Peuple, l’organe du Parti communiste chinois, s’est d’ailleurs empressé de souligner que « ce type de chaos est le résultat d’un manque de censure des réseaux sociaux. L’Occident qui se targue d’appuyer le liberté sur Internet est en train de payer le prix de sa complaisance ».

Chris Matyszczyk, de son côté, a choisi l’ironie pour répondre à la proposition de David Cameron. Si le but du gouvernement britannique est de repérer ce que les voyous préparent, écrit en substance ce conseiller de grandes entreprises Internet, pourquoi n’aurait-il pas recours aux « hackers » à la solde du News of the World, qui avaient piraté les boîtes vocales de milliers de citoyens britanniques, dont celles d’une jeune fille disparue et de parents de soldats tués en Afghanistan ? David Cameron devrait bien les connaître puisqu’il avait nommé à la tête de son service de communication, avant de le licencier suite au scandale, Andy Coulson, l’ancien rédacteur en chef de ce journal de caniveau aujourd’hui disparu…

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9 réponses à Emeutes anglaises: faut-il contrôler la presse, Twitter et Facebook?

  1. M a n u dit :

    65 000 caméras de surveillance à Londres !

    Jamais sans ma capuche.
    L’art de passer inaperçu aux yeux de la société de surveillance.
    11.08.2011 | Kevin Braddock|The Guardian
    Courrier International

  2. Lirim dit :

    Votre commentaire suscite plusieurs questions importantes. D’abord le débat important sur le futur de la vie privée face a son extension sur internet ne peut pas être rejeté simplement en évoquant un droit a la vie privée absolu et immuable. D’autre part, il y aura une part politique dans ce débat et l’intervention de Cameron a la chambre hier le démontre; l’idée que le droit doit inévitablement être lie a la responsabilité est devenu le slogan de nombreux partis conservateurs. Se poser en contradiction a cela, c’est aussi prendre parti politiquement! L’ironie condescendante du guardian reflétée par l’article de Jarvis, elle par contre, ne contribue en rien a ces débats. Même si Jarvis admet que “il y des nuances a saisir sur ces sujets et dans ces circonstances”, il n’applique pas cela dans son appréhension du débat politique. Le fait que vous ayez repris cette petite citation comparant potentiellement en cas de changement (peu probable a court terme) de la loi, le Royaume Uni a la Chine et l’Arabie Saoudite montre que vous vous trouvez dans le même cheminement. …la critique s’essouffle!

    • jean-paulmarthoz dit :

      merci pour votre remarque. J’ai repris Jarvis comme exemple de l’un de ceux qui ont avancé cet argument. Je me garde bien de mon côté de comparer la Grande Bretagne à la Chine et c’est précisément pour cette raison que j’attends d’une démocratie qu’elle réagisse avec sang froid face aux défis et à la violence auxquels elle est inévitablement confrontée, afin de préserver ce qui en fait sa caractéristique, son charme et sa force: l’équilibre entre la liberté et la responsabilité, le respect des garanties et des règles de droit.
      Bien à vous

  3. Marc dit :

    “un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’un ni l’autre et finit par perdre les deux”.
    Plus prosaiquement, comme si la presse et internet n’étaient déjà pas suffisament surveillé ! l’oppression n’ a jamais rien résolu et on ne peut de toute façon jamais tout contrôler.C’est le progrès et l’amélioration par l’exemple vertueux qui assainit une société par le fond, nous en sommes la preuve malgré nos défaut, depuis la fin 1945. Seulement, jusqu’à aujourd’hui, on considère normal de laisser libre des gens cyniques et sans conscience jouer avec la spéculation illimitée, on considère normal les lobby militaires ou que Murdoch possèdent une grande partie du pouvoir en leur main. On considère normal que de grandes inventions scientifiques ne soient pas développées, car autrement le pouvoir en place changerait. tant qu’on ne refera pas nous-même les choses et qu’on acceptera le malheur organisé par candeur et couardise, il y aura des émeutes et des frustrations nombreuses. Il y a pire que le bruit des bottes, c’est le silence des pantoufles.Nous valons mieux que ça !

  4. vanderkelen dit :

    Bien d’accord sur le fond avec cet article.
    Mais indépendamment de leur rôle dans les émeutes anglaises et dans le terrorisme mondial, il est nécessaire de mettre au pas les organisations qui, comme Facebook, violent sytématiquement la vie privée et les droits fondamentaux de leurs membres.
    Et que les tristes geeks du net ne viennent pas dire ici que les membres y consentent, car ce sont le plus souvent de jeunes enfants qui ne voient pas le traquenard dans lequel ils se sont fourrés.
    Je “laisse” mon commentaire.

  5. M a n u dit :

    David Cameron veut contrôler le Net, la Chine applaudit

    Il fallait s’y attendre : la Chine s’est engouffrée dans la brèche ouverte cette semaine par le premier ministre britannique David Cameron en exprimant son souhait de contrôler Internet et les réseaux sociaux dans la foulée des émeutes en Grande-Bretagne. Pékin y voit la légitimation de sa censure implacable et va même jusqu’à dire que David Cameron a enfin compris !

    Par Pierre Haski | Rue89 | 13/08/2011

  6. Eddy Thorial dit :

    Je suis outré qu’ils condamne deux personnes à quatre ans de prison pour avoir lancé un appel sur Facebook, est-ce un délit ? Si tous ceux qui lancent des appels doivent finir en prison, y aura plus un français en liberté sauf les muets et ceux qui ne connaissent pas la Marseillaise : ” aux armes citoyens, formez vos bataillons… ”

    Est-ce une erreur comme il en arrive souvent et partout ? Est-ce que la répression a été aveugle ? est-ce illégal ? ou bien est-ce l’article qui ne nous donne qu’une partie de l’information ? Je trouve que c’est un sujet qui devrais être traité de manière détaillée pour que l’on puisse se faire une opinion , y a-t-il eu des dégâts après l’appel ? on ne le sais même pas.

  7. M a n u dit :

    Censure des médias sociaux: éléments pour une sociologie des émeutes britanniques

    Oh, sublime hypocrisie des médias traditionnels européens ! Les mêmes technologies, glorifiées pendant le “Printemps arabe” pour avoir fait chuter à elles seules des dictateurs, sont maintenant au cœur d’une panique morale sans précédent pour avoir soi-disant alimenté les émeutes britanniques d’août 2011.

    http://owni.fr/2011/08/19/censure-reseaux-sociaux-londres-cameron-ukriots/

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