Bloc-notes (2). Le Vulture Club, le pouls des reporters de guerre

« Est-ce que quelqu’un voyage de Tunis à Tripoli ce soir ? », interroge Daniel Etter. « Tout le monde », lui répond Daniel Demoustier. « Est-ce que je peux avoir un visa à l’aéroport à Tunis ? », s’enquiert Heathcliff O’Malley. « Pas nécessaire », tweete Gert Van Langendonck.

Suivre les échanges des reporters de guerre sur la page Facebook  The Vulture Club (le club des vautours) donne une idée extraordinaire de l’accélération de l’histoire en Libye. Au fil de textes archi-courts, on sent l’adrénaline monter, l’espoir et l’inquiétude se mélanger. « Possible d’apporter un gilet pare-balles ? », demande un des « amis » de Vulture Club. « Possible, lui répond un autre, mais essaye de démonter et de cacher les téléphones satellite ».

Fin juillet, lors des Rencontres de la photographie à Arles (Provence), j’avais eu la chance de voir le contenu de la légendaire « valise mexicaine », les photos prises lors de la guerre civile espagnole (1936-1939) par Robert Capa et ses compagnons, Chim (David Seymour) et Gerda Taro. Ces 4500 négatifs étaient considérés comme irrémédiablement perdus, alors qu’ils reposaient depuis 1939 dans la valise d’un diplomate mexicain à qui Capa les avait confiés au moment de la déroute du camp républicain.

Miraculeusement retrouvés en 2007, ces clichés montrent les combats sur les fronts de l’Ebre, de Madrid et de Teruel, la détresse des populations civiles, la détermination des combattants. Elles témoignent aussi de la présence sur ces terres ravagées par le guerre de journalistes célèbres, comme Ernest Hemingway et Herbert Matthews (New York Times), qui contribuèrent par leurs chroniques à faire de la guerre d’Espagne un des monuments du journalisme engagé.

Comparé à ces clichés, The Vulture Club apporte une immédiateté et une intimité inédites. La page Facebook, créée par Peter Bouckaert, un Américain d’origine belge responsable des missions d’urgence à Human Rights Watch, nous plonge au cœur de cette communauté forte et imprévisible des reporters de guerre, à la fois terriblement compétitive et terriblement fraternelle. Dans ces pages, les « vautours » nous apparaissent humains et solidaires, hésitants, fragiles parfois mais toujours incroyablement engagés dans la volonté de filmer le monde en proie à la guerre.

Créée après la mort en Libye des photographes Tim Hetherington et Chris Hondros, cette page Facebook s’était donnée pour premier objectif de mieux organiser la sécurité de journalistes résolus, malgré tous les dangers, à suivre à la lettre la devise de Robert Capa : « si ta photo est floue, c’est que tu n’es pas assez près ».

Elle est devenue le baromètre de la guerre contre Kadhafi, mais aussi des autres conflits qui ensanglantent le monde arabo-musulman, en Syrie tout particulièrement où les journalistes étrangers sont interdits.

Elle fait figure de « brouillon de l’Histoire », nous guidant vers un journalisme de terrain, vers ces photos qui, demain sans doute, feront le tour des expositions consacrées à cet art exceptionnel et sublimement humain que représente le photojournalisme de guerre, lorsqu’il n’est ni « vautour » ni charognard, mais témoin des drames humains et des grands craquements de l’Histoire.

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Une réponse à Bloc-notes (2). Le Vulture Club, le pouls des reporters de guerre

  1. Manu Kodeck dit :

    A lire aussi.

    Conflits | Si la photo est bonne…
    Le commandement de Capa.

    De plus en plus de photographes de guerre perdent la vie en faisant leur travail. Ils agissent dans la lignée du grand photographe américain Robert Capa, qui a laissé en héritage une “doctrine” de la proximité, explique le journaliste brésilien Leão Serva.

    Paru dans Courrier International | n°116 | du 22 mars au 28 mars 2012.

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