La censure quelque part, la censure partout: le Rapport 2011 du Comité de protection des journalistes

Chaque jour, les infos nous apportent leur lot de mauvaises nouvelles pour la liberté de la presse. Trop de nouvelles, en fait, pour que la presse elle-même s’en fasse l’écho. Si le journaliste n’est pas « proche » ou célèbre, si l’information ne s’inscrit pas dans une « narration » qui suscite la controverse, la dépêche atterrira le plus souvent dans la colonne des « nouvelles en bref », voire même terminera sa course parmi les rebuts de l’info.

Chaque jour de par le monde, des journalistes sont censurés, emprisonnés, voire même assassinés. « Comme le sont chaque jour des militants politiques ou des syndicalistes », ajoutent ceux qui s’agacent du « corporatisme » et du « nombrilisme » des médias. Pourquoi faudrait-il donc s’intéresser davantage au sort de la presse qu’à celui d’autres professions ?

« Parce que la liberté d’expression est la mère de toutes les libertés », rétorquent ses partisans. « Parce que sans elle, les citoyens ne peuvent pas défendre leurs autres droits ». « Parce qu’il y a une concomitance entre la liberté de la presse et le développement ».

Mais en fait, pourquoi faudrait-il à tout prix élaborer une justification utilitariste de la liberté ? Celle-ci n’est-elle pas une valeur en soi, qui n’a pas besoin d’être défendue comme un levier de la croissance ou de la prospérité, d’autant que, constateront certaines mauvaises langues, certains pays libres restent pauvres et que d’autres, autoritaires, comme Singapour, sont en plein développement ?

Sans aucun doute, mais savoir que la liberté de la presse est essentielle à l’exercice d’autres droits, qu’elle est aussi un instrument crucial dans le contexte de globalisation dans lequel nous évoluons cahin-caha, apporte un argument que certains esprits, moins animés de sentiments libertaires, peuvent sans doute entendre et partager.

La terre n’est pas plate

Lorsqu’il s’agit de liberté de la presse, au rebours de l’expression du chroniqueur du New York Times et chantre de la globalisation, Thomas Friedman, « la terre n’est pas plate ». Il est composé d’un nombre majoritaire de pays qui censurent et répriment. Or, comme le déclarait le président de la Columbia University, Lee C. Bollinger[1], « si la censure sévit quelque part, elle sévit partout ».

C’est ce thème de la globalisation de la censure que développe Joel Simon, le directeur exécutif du Comité de protection des journalistes (CPJ), dans son introduction au rapport annuel Attacks on the Press in 2011.

« Si les gouvernements répressifs ont cherché de tout temps à contrôler l’information critique », rappelle-t-il, « le coût de la censure est bien plus élevé aujourd’hui, en raison de la globalisation de notre existence. En Chine, par exemple, quand les autorités suppriment des informations sur la sécurité alimentaire, elles ne les censurent pas seulement à l’intérieur de leurs propres frontières. Comme la Chine est une nation exportatrice, elles censurent, en fait, des informations qui touchent le monde entier».

En fait, de nombreux sujets apparemment éloignés de notre champ de vision immédiat ou absents de notre écran radar ont un impact sur notre quotidien. Ce sont les « proximités distantes », dont parle James Rosenau, ces interconnections entre des réalités qui apparaissent de prime abord exotiques ou étrangères.

Des sujets de proximité

Les complicités entre les terroristes islamistes et les services secrets pakistanais, les brutalités des cartels de la drogue mexicains, les agissements des exportateurs de déchets toxiques en Afrique, les ventes d’armes belges en Libye ou l’exploitation de la main d’œuvre dans les usines de Chine : tout s’emboîte et se croise, affectant notre sécurité, notre santé et notre prospérité. Et c’est pour faire la lumière sur ces enjeux « de notre proximité » que des journalistes « loin de chez nous » prennent le risque d’être muselés ou liquidés.

L’imbrication technologique de notre planète offre un autre exemple de la maxime de Lee Bollinger. Les restrictions imposées à Internet dans un seul pays peuvent entraver « le libre flot de l’information » dans tous les autres pays. Ainsi, le «pare-feu » que la Chine a construit, comme une nouvelle Muraille, autour d’Internet affecte aussi le reste du monde, car une partie des flux d’information globaux passe par des services localisés en Chine.

Ces dernières années, dans la foulée surtout du Printemps arabe, les nouvelles technologies de l’information et de la communication ont été un peu trop rapidement célébrées comme des instruments de libération, alors qu’elles peuvent au contraire se retourner contre les libertés. Même s’ils ont réussi à déjouer la répression et à compenser dans une certaine mesure l’absence de journalistes internationaux, « les blogueurs et les journalistes citoyens, comme ceux qui travaillent en Syrie, manquent de ressources et d’appui institutionnel », note Joel Simon. « Ils sont beaucoup plus vulnérables face à la répression. Les nouvelles technologies sont à double tranchant et les gouvernement autoritaires développent de plus en plus des systèmes pour surveiller les informations en ligne ».

Une campagne globale contre la censure

Dans notre monde interconnecté, la lutte contre la censure doit nécessairement, impérativement, être globale. Et c’est pour cette raison aussi, outre l’attachement aux valeurs ils se réclament, que les pays démocratiques doivent appuyer la liberté de la presse à l’extérieur de leurs frontières: demander la libération des journalistes, lutter contre les restrictions abusives imposées à Internet, assurer la sécurité des reporters et enquêteurs menacés.

Toutefois, dans ce bras de fer avec les « prédateurs des médias », l’une des meilleures contributions reste encore celle de donner l’exemple, en défendant fermement chez soi les libertés fondamentales. En rappelant à l’ordre, par exemple, les gouvernements, comme celui de Viktor Orban en Hongrie, qui imposent un carcan étouffant aux médias indépendants ou d’opposition.

La maxime de Lee Bollinger s’applique également au continent européen qui se targue souvent d’être la région la plus libre du monde : la crispation autoritaire d’un seul Etat membre affecte l’ensemble de l’Union. Et, par l’effet « ricochets » de la globalisation, elle fournit aux régimes autoritaires et liberticides « extra-européens » l’alibi pour bâillonner, harceler et pourchasser les journalistes.

Attacks on the Press in 2011. A Worldwide Survey by the Committee to Protect Journalists (New York, 2012). Ce rapport de 451 pages comprend des tours d’horizon par région géographique, de nombreux points-pays, mais aussi des essais sur les évolutions de la liberté de la presse (la criminalisation de la liberté d’expression sur Internet au prétexte de la lutte contre les hackers, la violence sexuelle dirigée contre les femmes reporters, la guerre aux journalistes déclarées par les narcos mexicains, etc.). Nous avons écrit le chapitre consacré aux lézardes qui craquellent la façade respectable de l’Union européenne.


[1] Il est également l’auteur d’un plaidoyer en faveur de la liberté de la presse, Uninhibited, Robust, and Wide-Open. A Free Press for a New Century, Oxford University Press, 2010.

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Une réponse à La censure quelque part, la censure partout: le Rapport 2011 du Comité de protection des journalistes

  1. resh dit :

    Les journalistes sont prompts à défendre la liberté d’expression. ET c’est tant mieux ! Mais sont-ils aussi critiques sur leur manière de gérer et transformer l’information ? Sont-ils si sûrs de bien représenter tous les points de vue et de ne pas privilégier outrageusement le point de vue du pouvoir, y compris dans les démocraties occidentales ? Se souviennent-ils de leur campagne pour le OUI au traité constitutionnel européen qui allait apporter bonheur et gloire à l’Europe ? Lequel fera son mea culpa devant les résultats désastreux de application des principes de ce traité via le traité de Lisbonne imposé aux peuples européens ? La censure n’est pas seulement un acte autoritaire elle se cache,comme le diable dans les détails, dans le cerveau collectif des rédactions.

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