La Syrie et les anti-impérialistes borgnes

Le pilonnage de la ville de Homs par l’armée syrienne et la mort des journalistes Marie Colvin et Rémi Ochlik ont accru le sentiment d’indignation et d’urgence. Que faire pour arrêter les tueries et porter assistance à des populations civiles prises au piège ?

Même si nombre d’Etats s’inquiètent de la présence d’islamistes radicaux au sein des forces insurgées, même s’ils s’interrogent sur l’après-Bachar el Assad, la brutalité de la répression déclenchée par l’armée et les milices du régime n’est plus cautionnée que par une fraction de la communauté internationale. Le 16 février, la Résolution de l’Assemblée générale de l’ONU condamnant les violences et demandant la démission du président syrien a été approuvée par 137 voix pour, 17 abstentions et 12 voix contre, dont celles de la Chine, de la Russie, de l’Iran, de la Corée du Nord, de Cuba et du Venezuela.

Ingérence ? Non. La doctrine de la « responsabilité de protéger », adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies en septembre 2005, dix ans après Srebrenica, impose à la communauté internationale de porter secours aux populations victimes de crimes contre l’humanité.

Contrairement à ceux qui vitupèrent contre la « logique de guerre », l’intervention de la communauté internationale dans la crise syrienne n’implique pas automatiquement une intervention militaire. Elle prévoit une succession de mesures diplomatiques, politiques, économiques censées intimider ou ramener à la raison un gouvernement « voyou », avant de se résoudre, éventuellement, à lui faire la guerre.

Lorsqu’il se confond avec l’intervention militaire, le « droit d’ingérence » suscite, en effet, de multiples craintes, même parmi ceux qui sont révulsés par la répression. Depuis le début des violences, de nombreux experts ont mis en garde contre une intervention armée qui pourrait embraser toute la région et déclencher des événements encore plus incontrôlables.

Indépendamment des complexités du cas syrien, des intellectuels, comme Tzvetan Todorov dans son dernier livre Les ennemis intimes de la démocratie (Robert Laffont, 2012), contestent le principe même des « guerres morales » qui prétendent « imposer le bien par la force ».

D’autres encore soulignent la partialité de l’application de ce droit, soulignant que celui-ci a couvert d’un vernis moral des aventures impériales insensées, comme l’expédition américaine en Irak, et qu’il n’a été utilisé, à l’exception du Timor oriental, qu’à l’encontre d’ennemis de l’Occident, en Serbie, en Irak ou en Libye.

Toutefois, ces critiques de l’instrumentalisation et de la militarisation du droit d’ingérence ne changent rien à la question politique et morale que suscitent les crimes perpétrés par le régime syrien.

Malgré les massacres et les tortures en Syrie, certains gouvernements, certains groupes et individus se disent hostiles à toute forme d’« ingérence », même celles qui sont requises par le droit international et cautionnées par les Nations unies. Ils ne le font pas « par principe », contrairement au dirigeant socialiste chilien Salvador Allende, qui, lors de la guerre froide, avait condamné à la fois les interventions de Washington en Amérique latine et celles de Moscou à Budapest et à Prague.

Non, leur invocation de la « souveraineté nationale » n’est que le paravent de leur proximité idéologique avec un régime assassin. Quand on est accusé d’indifférence face aux tueries, il est moralement plus confortable et intellectuellement plus élégant, en effet, de se réclamer de l’anti-impérialisme que d’avouer sa tolérance ou sa fascination pour le totalitarisme. Ce syndrome avait déjà sévi durant les guerres des Balkans, lorsque ces « anti-interventionnistes borgnes » prirent la défense du leader ethno-nationaliste serbe Slobodan Milosevic. Il s’était étendu à la défense de Saddam Hussein en 2003 et à celle du colonel Kadhafi en 2010. A leurs dénonciations de l’impérialisme occidental s’ajoutait une admiration idéologique sans bornes pour des régimes érigés en symboles de l’anti-impérialisme.

Comment reconnaît-on ces activistes borgnes ? A leur partialité. Les plus vieux d’entre eux ne trouvèrent rien à redire lorsque l’Armée rouge, par « solidarité prolétarienne », pénétra en Tchécoslovaquie en 1968 pour écraser le printemps de Prague. Pendant des décennies, ils ne décelèrent pas non plus la moindre « ingérence » dans l’appui accordé par leurs chefs d’Etat préférés à des groupes terroristes étrangers, du PKK à l’ETA, d’Abou Nidal à l’IRA. Pour ces accros à l’indignation sélective, l’ingérence, comme l’enfer pour Jean-Paul Sartre, « c’est les autres ».

La compassion, par contre, ne vaut que pour les « leurs ». Les larmes ne coulent que pour les victimes de leur propre camp.

Ainsi, certains d’entre eux s’indignent aujourd’hui encore – et avec raison – du massacre perpétré par des milices chrétiennes dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila lors de l’invasion israélienne du Liban en 1982. Ils se scandalisent des pertes civiles provoquées par l’intervention militaire américaine en Irak. Ils évoquent avec colère l’opération Plomb durci lancée par Tsahal dans la bande de Gaza.

Mais lorsqu’il s’agit de dénoncer les attaques indiscriminées contre la ville de Homs, leur indignation se tarit. Ils soupçonnent même ceux qui, humainement, se révoltent, de n’être que des agents ou des « sots utiles » au service du « complot américano-sioniste ». Leur « anti-impérialisme » vaut bien quelques milliers de civils déchiquetés par les shrapnels, d’enfants décapités par la mitraille, pourvu que le régime syrien survive.

Cette conception de la non-ingérence souille l’héritage de ceux qui, au cours de l’histoire, de José Marti au Mahatma Gandhi, donnèrent un sens respectable au mot « souveraineté », en cherchant à créer des espaces d’autonomie et de liberté pour leurs nations et leurs peuples et en s’émancipant des puissances coloniales ou impériales. Le « souverainisme » de ces anti-impérialistes borgnes tourne le dos à des siècles de lutte progressiste. Il insulte le droit humanitaire international. Il nie la Déclaration universelle des droits de l’Homme et ses principes les plus fondamentaux de dignité humaine.

« Charbonnier est maître chez soi », s’était exclamé le chef de la propagande nazie, Joseph Goebbels, en 1933 lors d’une séance à la Société des Nations, alors qu’il était interpellé sur le traitement brutal imposé aux Juifs allemands. « Nous sommes un Etat souverain. Nous faisons ce que nous voulons de nos socialistes, de nos pacifistes et de nos juifs, et nous n’avons à subir de contrôle ni de l’humanité, ni de la Société des Nations ».

Les « anti-impérialistes borgnes », qui se sont toujours considérés comme les ennemis jurés du fascisme et du national-nationalisme, seront sans doute choqués par cette phrase, mais celle-ci rappelle crûment que le souverainisme, conçu comme un bras d’honneur lancé à la communauté internationale, est « le dernier refuge des vauriens » et l’une des manifestations les plus brutales de la pensée réactionnaire.

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5 réponses à La Syrie et les anti-impérialistes borgnes

  1. Leslie dit :

    Monsieur Marthoz,

    Merci de présenter un autre sujet intéressant pour le débat, même si encore je ne suis pas d’accord avec vous. Peut-être vous pourriez m’expliquer pourquoi dans certains cas les puissances occidentales prônent l’ingérence est dans d’autre cas elles deviennent borgnes, pour utiliser votre terme. Pourquoi y a-t-il un double discours ?

    Dans le cas de l’Espagne, où il y a eu des milliers de morts à cause des actions terroristes d’ETA, toute la communauté internationale a soutenu les actions des forces de l’ordre espagnoles. La France elle-même a capturé plusieurs membres de ce groupe terroriste, d’autres ont été tués.

    En Afghanistan les puissances occidentales soutiennent la lutte contre les talibans, même si parfois il y a eu des « dommages collatéraux » à cause des combats. Des milliers de morts civils, mais en occident personne n’en parle.

    En Colombie c’est le même cas pour la guérilla des FARC. Les puissances occidentales soutiennent la lutte du gouvernement colombien contre les actes terroristes de ce groupe armé. Des milliers de morts, des syndicalistes, des peuples indigènes entiers assassinés dans la lute contre les FARC. Mais la Colombie est un allié d’occident alors il ne faut rien dire.

    Mais, par contre en Syrie lorsqu’un groupe armé terrorise la population avec des attentats et des tueries, ces mêmes puissances internationales, au lieu de donner leur soutien au gouvernement du pays concerné, décident de donner plus d’armes et d’octroyer leur soutien militaire, économique et politique aux terroristes, en aggravant la situation humanitaire pour les civils et en provoquant une guerre civil dans ce pays. Comment-pouvez vous justifier telles actes ? il est clair que ces puissances occidentales ont provoqué cette situation humanitaire si difficile en Syrie pour pouvoir l’instrumentaliser après de façon politique.

    Il me semble que vous ne regardez pas la situation géopolitique dans cette région. À mon avis il est clair que la raison principale pour que les États-Unis et l’Union européenne agissent de cette façon c’est d’affaiblir et puis renverser le régime syrien actuel. Le but est de finir avec l’un des principaux alliés de l’Iran, pays qui est considéré une menace par ces puissances occidentales et Israël. C’est un enjeu beaucoup plus important que ce que vous croyez monsieur Marthoz.

    Cordialement,

    • Eliat Bruno dit :

      On voit que vous ne connaissez pas grand-chose au conflit syrien. Vous globalisez l’opposition. Vous confondez l’Armée Libre et les islamistes, et parmi ceux-ci les différents groupes. Bien discerner qui fait quoi vous permettrait de comprendre

  2. Et qu’en est-il de ce fameux “droit d’ingérence” en R.D.C. ?
    Un pouvoir totalitaire qui a massacré ses propres populations avant, pendant, et après les élections et qui triche pour demeurer au pouvoir ! Un régime totalitaire qui a été installé au Congo par les puissances occidentales, après avoir imposé au peuple congolais une guerre d’agression barbare, inhumaine et injuste, et après un processus politique vicié d’avance en vue de pouvoir mettre à la tête de ce pays une marionnette !
    Comment et pourquoi l’Occident se laisse t-elle entraîner dans l’immoralité, le mensonge et l’injustice ? Tout ceci au nom du capitalisme ? du néolibéralisme ? de la “liberté” ? Pouaahh !!

  3. pierre dit :

    Bravo pour votre clairvoyance et votre analyse

    - il semblerait que certains “anti impérialistes” plus que borgnes et soit disant de “gauche”, adeptes de la défense des dictatures , n’aiment pas beaucoup votre article. pour ma part je vous remercie pour celui ci

  4. Benjamin Peltier dit :

    A relire cet article à la lumière de l’actualité de cette fin de mois d’aout, je me dis qu’il n’a pas pris une ride. Merci de l’avoir écrit!

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