« Barack Obama est un snob »

 

 Les victoires du candidat ultraconservateur Rick Santorum lors des élections primaires républicaines ont pris la plupart des observateurs à contre-pied. Peu d’entre eux pensaient que les électeurs républicains prendraient le risque de compromettre les chances de leur parti, en votant pour une personnalité trop décalée par rapport à la règle d’or qui veut que ce soit au centre que se gagnent les élections présidentielles.

Peu d’entre eux prédisaient, en tout cas, un retour en force de ce que les Américains appellent les « guerres culturelles » – les questions touchant à l’avortement, à la religion ou encore au mariage homosexuel –, alors que tous les sondages faisaient de l’économie le premier enjeu du scrutin.

Même si le plus modéré des candidats républicains, Mitt Romney, reste le favori, la percée de l’ex-sénateur de Pennsylvanie n’est pas une « aberration », car, en reflétant la radicalisation d’une partie de l’électorat républicain, elle a mis en exergue l’existence d’une autre « nation américaine » en rupture avec celle qu’exprime « l’Amérique d’Obama ».

« Qui sommes-nous ? », se demandait, il y a quelques années, Samuel Huntington, le théoricien du « choc des civilisations ». La question de l’identité enveloppe, en effet, la campagne électorale. Qui représente la « vraie Amérique » : Barack Obama, le métis intellectuel, cosmopolite et branché ? Ou Rick Santorum, l’Italo-Américain, petit-fils de mineur, qui, en dépit de ses diplômes universitaires et de ses revenus très confortables, se présente comme le porte-parole de l’Amérique des gens simples, une Amérique « qui se lève tôt », majoritairement blanche et très croyante ?

Les succès de Rick Santorum ont amené les commentateurs à explorer le rôle de la religion dans la campagne. Proche des milieux catholiques ultraconservateurs et cautionné par les évangéliques les plus résolus, le « trublion » républicain ne cache pas ses convictions. Il est même allé jusqu’à remettre en cause le recours à la contraception et la séparation stricte entre l’Eglise et l’Etat que prévoit la Constitution.

L’Amérique reste très religieuse, surtout par rapport à la « vieille Europe », fortement laïcisée. Selon une étude du Pew Research Center, 50 % des Américains considèrent la religion comme « très importante », alors que ce chiffre n’est que de 22 % en Espagne et de 13 % en France. Une partie significative de l’électorat républicain a même fait de l’expression publique de la foi l’aune à laquelle elle juge ceux qui sollicitent ses suffrages. Et ce sont ces croyants qui se mobilisent le plus ardemment au cours des élections primaires, imposant aux candidats un test de ferveur religieuse.

Aux Etats-Unis aussi, pourtant, la tendance est à la déconfessionnalisation. Ceux qui se déclarent « sans religion » sont passés de 5 % de la population dans les années 1960 à 19 % en 2011. Ce pourcentage est même de 33 % parmi les jeunes de moins de 30 ans. De surcroît, alors que le facteur religieux règne sans partage au sein du Parti républicain, un nombre croissant d’Américains se disent opposés à une « intrusion de la religion dans les débats publics sur les questions politiques et sociales ».

La référence à la religion dans la campagne de Rick Santorum recouvre une autre tendance qui, elle aussi, a régulièrement affecté l’Amérique : l’anti-élitisme. « Obama est un snob », s’est exclamé Rick Santorum, alors que le président américain avait exprimé l’ambition d’envoyer le maximum d’enfants à l’université. Prétendant célébrer la noblesse du travail manuel, Rick Santorum, en réalité, s’est présenté comme le porte-étendard de ce que dénonçait déjà Richard Hofstadter en 1964, « l’anti-intellectualisme dans la vie américaine ». Et il a flatté sans vergogne l’ignorance des électeurs du Mississipi et de l’Alabama, dont un sondage avait révélé quelques jours tôt qu’une majorité d’entre eux pensaient que Barack « Hussein » Obama était musulman.

Depuis la lutte pour les droits civiques des années 1960, qui avait été en grande partie menée par les Démocrates libéraux du nord du pays, les Républicains ont largement récupéré l’électorat populaire blanc des Etats sudistes. Mais depuis l’élection de Ronald Reagan en 1980, ils ont aussi attiré une partie des milieux ouvriers nordistes, qui, jusque-là, s’étaient reconnus dans la coalition du New Deal forgée par le président démocrate Franklin Roosevelt lors de la crise des années 1930.

Même si les syndicats sont restés un pilier du Parti démocrate, une partie des hard hats (travailleurs manuels) se sont éloignés d’un parti, selon eux, dominé par les « limousine liberals » (la « gauche caviar ») et davantage préoccupé par la défense des minorités raciales, culturelles ou sexuelles discriminées que par celle des intérêts du monde ouvrier.

Cette politique démocrate était essentielle pour briser les ségrégations et les exclusions qui contredisaient le « modèle égalitaire américain ». Toutefois, comme l’a démontré Walter Benn Michaels de l’université de Chicago, ce souci de la diversité s’est fait, en partie, au détriment de l’égalité sociale. Le Parti démocrate a abandonné une partie des milieux populaires, soupçonnés d’être d’irrécupérables réactionnaires, et a négligé l’apparition d’une « white underclass », un sous-prolétariat blanc victime de la désindustrialisation et largement livré à lui-même.

Le succès des Républicains dans ces milieux pourrait sembler paradoxal, dans la mesure où les politiques économiques républicaines ont largement favorisé les catégories les plus riches de la population. Toutefois, le « parti de l’éléphant » a assez largement réussi à capter le ressentiment social et culturel de cet électorat « plébéien », majoritairement blanc et croyant, qui s’est senti à la fois déplacé par les « minorités » et méprisé par une « élite cosmopolite » perçue comme arrogante et mécréante, voire comme non-américaine.

Diplômé de l’université Harvard, « tête d’œuf » (le surnom donné aux intellectuels), Barack Obama a offert une cible toute désignée à cette politique du ressentiment, d’autant plus que dans un pays où la question raciale reste obsédante, le « Premier Président noir » attise la rancœur de certains « petits blancs » qui lui en veulent de ne pas être « resté à sa place ». Dans ces milieux, l’anti-intellectualisme est un paravent du racisme.

L’investiture probable de Mitt Romney à l’issue de la Convention républicaine nuancera sans doute les aspérités de la campagne des primaires. Mais elle ne pourra pas gommer les thèmes qui ont été exploités sans retenue par les candidats républicains les plus radicaux.

Elle ne devrait pas non plus exempter le Parti démocrate de s’interroger sur la manière de reconquérir ces milieux populaires « égarés », en leur donnant comme horizon non pas le ressentiment et la hargne, mais l’égalité, la diversité, l’éducation et le vivre-ensemble, ferments d’une identité américaine en phase avec les réalités globales du XXIe siècle.

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