Barack Obama, l’Européen

 

Les services de la Maison Blanche ont bien fait leur travail avant la première rencontre de François Hollande et Barack Obama à Camp David samedi dernier. En découvrant que le nouveau locataire de l’Elysée avait consacré un mémoire à l’économie du fast-food américain, ils ont permis à leur patron de faire un buzz, en blaguant sur la qualité insurpassable du cheeseburger de Chicago, accompagné, bien sûr, d’inégalables French fries.

Toutefois, en faisant assaut d’amabilités à l’égard d’un dirigeant français, socialiste de surcroît, le président américain a pris quelques risques. Soupçonné par une partie de l’électorat républicain d’être né à l’étranger, dénoncé comme « musulman » par les nativistes de l’Amérique profonde, accusé de « communisme » par les contempteurs de sa politique de soins de santé, Barack Obama ne peut pas trop ouvertement prêter le flanc aux attaques de ses adversaires, qui, en cette année électorale, font flèche de tout bois et, notamment, d’un nationalisme bon marché, pour le disqualifier et même contester son américanité.

A l’anti-américanisme primaire de certains Européens correspond, en effet, aux Etats-Unis, et tout aussi bruyamment, un anti-européisme primaire. Ancré à droite de la droite, ce sentiment sommaire exprime un rejet agacé pour tout ce qui vient du Vieux continent : la social-démocratie, caricaturée comme une forme de paternalisme déresponsabilisant, voire de totalitarisme rampant ; la diplomatie de l’Union européenne, inévitablement qualifiée de pusillanime et de « munichoise » ; la laïcité et la déconfessionnalisation, dénoncées comme autant de perversions.

Ces bouffées anti-européennes son récurrentes dans l’histoire américaine. Elles atteignirent un niveau d’incandescence inédit au moment de la guerre d’Irak en 2003, lorsque la « vieille Europe » et, en particulier, la France de Jacques Chirac et Dominique de Villepin, furent décrites par les porte-voix de l’administration Bush comme, pratiquement, des nations ennemies.

Cette hostilité et cette méfiance viennent de bien plus loin, cependant. Elles plongent leurs racines dans cette Amérique conservatrice, à la fois isolationniste et impériale, que les Européens de gauche, mais aussi parfois de droite, adorent tant détester. En dépit de leurs références incantatoires à la liberté, ces anti-européens primaires sont dans une large mesure les héritiers des milieux ultraconservateurs et souvent antisémites des années 30, qui, autour de l’aviateur Charles Lindbergh, du prêtre Charles Coughlin et de l’industriel Henry Ford, firent campagne à la fois contre le New Deal « socialiste » du « cosmopolite » Franklin Roosevelt et contre l’entrée en guerre des Etats-Unis aux côtés de la Grande-Bretagne.

Début mai, dans un article de l’hebdomadaire The New Yorker, David Remnik a pris à partie cette Amérique européophobe. « Pour la droite américaine, si tout va mal en Europe, c’est parce que l’Europe a tout faux, écrivait l’éditorialiste. Ce préjugé anti-européen produit même un indécent schadenfreude. » Une certaine Amérique se réjouit, en effet, des malheurs du Vieux continent et verrait même avec plaisir une « dissolution de l’Union européenne ».

Lors des élections primaires républicaines, Mitt Romney, pourtant considéré comme un modéré au sein d’un Parti de plus en plus dominé par ses ultras, s’est laissé aller lui aussi au « Europe bashing », faisant du Vieux continent le punching-ball d’une Amérique vindicative. Début janvier, après avoir évoqué une Europe « faible et socialiste », il n’a pas hésité à accuser Barack Obama de vouloir s’en inspirer, comme si être Européen était une tare.

Les Démocrates ne souffrent pas généralement de ce syndrome d’anti-européisme aigu. Même si, lors de son mandat, Obama s’est intéressé en priorité à l’Asie, il sait que le sort des Etats-Unis reste lié à celui de l’Union européenne. Il sait aussi qu’il serait suicidaire de se désintéresser et, pire encore, de se réjouir de la crise économique et financière qui s’y répand : une implosion européenne aurait des conséquences dévastatrices pour l’économie américaine et… pour les chances du Parti démocrate en novembre prochain.

Face aux défis stratégiques que les pays émergents lancent à l’hégémonie occidentale, face aux risques posés par l’Iran ou des pays arabes gagnés par l’islamisme, l’Union européenne, en dépit de ses défaillances, apparaît également comme un allié essentiel des Etats-Unis. Et ce n’est pas le frémissement « rose » et socialiste français qui va inquiéter une administration démocrate très au fait des réalités politiques européennes et de la modération de ses partis sociaux-démocrates.

Historiquement, les socialistes européens ont généralement été des alliés privilégiés des Démocrates « libéraux » américains. Tous deux ont défendu peu ou prou le rôle keynésien de l’Etat, revendiqué le thème de la justice sociale et prôné le multilatéralisme et la concertation internationale. Lors de la guerre froide, la social-démocratie européenne fut même considérée à Washington comme un atout crucial dans la lutte contre Moscou, car elle contestait aux partis communistes européens l’ascendant que ces derniers revendiquaient sur la classe ouvrière. Durant toutes ces années, les « cold war liberals » du Parti démocrate, comme Arthur Schlesinger, appuyèrent les leaders anticommunistes de la social-démocratie européenne, comme Paul-Henri Spaak ou Willy Brandt.

Contrairement à l’année 1981, lorsque le républicain Ronald Reagan accueillit avec hostilité la victoire de l’Union de la gauche en France, les Etats-Unis, du moins l’administration Obama, ne nourrissent aucune crainte à propos de François Hollande. Même s’ils doutent de l’efficacité de certaines de ses mesures sociales annoncées, ils attendent surtout du nouveau président français une politique qui s’émancipe prudemment du carcan de l’austérité pour favoriser une relance et une croissance, sans lesquelles, comme le martèle depuis des mois le prix Nobel de l’économie Paul Krugman, l’Europe court à sa perte.

Samedi, le souvenir du Plan Marshall, qui aida l’Europe à se reconstruire après la Seconde Guerre mondiale, a sans doute flotté à Camp David, même s’il s’est moins agi lors de ce G-8 de discuter d’une assistance financière américaine à l’Union européenne que de constater l’imbrication inextricable de deux économies confrontées au laxisme de leurs gouvernements précédents et à l’irresponsabilité de leurs milieux financiers.

Mais un autre souvenir aurait pu s’inviter à cette rencontre, celui de la Déclaration de Philadelphie du 10 mai 1944. Ce jour-là, les délégués des pays alliés, dont le Belge Paul Van Zeeland, tirèrent les leçons de la crise économique des années 30, qui avait fait le lit des totalitarismes et conduit à la guerre. Solennellement, ils proclamèrent leur ambition, selon l’expression d’Alain Supiot, de « mettre l’économie et la finance au service des hommes. »

Cette « petite phrase » aurait sans doute été plus opportune que les « bons mots » de François Hollande et de Barack Obama pour indiquer à leurs populations inquiètes le cap d’une vraie sortie de crise…

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