Petits gestes et grands désastres

 

En 1993, en Algérie, en pleine guerre entre l’armée et les groupes islamistes, un journaliste m’avait avoué avec remords qu’il avait voté pour le Front islamique du salut, lors des élections de 1991. Pour sanctionner la corruption et l’autoritarisme du Front de libération nationale, au pouvoir depuis l’indépendance algérienne. « Jamais je n’aurais cru que le FIS (Front islamique du salut) allait l’emporter. J’ai contribué à déclencher une guerre civile ».

À la fin de l’année dernière, une jeune Belgo-Tunisienne me contait pratiquement la même histoire. Diplômée universitaire, moderne et non voilée, elle me confiait, mi-provocatrice mi-embarrassée, qu’elle avait voté pour le parti islamiste Ennadha, lors des premières élections libres de l’après Ben Ali. « Je voulais protester contre les discriminations et le mépris dont sont victimes, en Europe, les Arabes et les musulmans, nous disait-elle. Je ne m’attendais pas à leur victoire. »

La grande Histoire est émaillée de ces milliers de petites histoires, de cette addition de choix individuels et de cette succession de « petits gestes », apparemment anodins et souvent « bien intentionnés », qui brusquement déclenchent des emballements imprévus et parfois même funestes.

La déraison, ce lancement de dés dans le secret de l’isoloir, a souvent ses raisons : le ras-le-bol à l’égard d’un système politique bloqué ou corrompu, l’exaspération par rapport à des problèmes que la caste politique laisse s’envenimer, le ressentiment face à des bouleversements culturels ou démographiques qui menacent une identité fragilisée ou encore la peur d’un déclassement dans une société marquée par l’insécurité économique et l’explosion des inégalités.

Ces bouffées de colère et ces soupirs de lassitude ont régulièrement accompagné les scrutins démocratiques, même les plus placides, mais ces derniers mois, ils ont pris une autre dimension. « Vaffanculo. Qu’ils aillent se faire foutre », s’écriait depuis quelques années l’humoriste italien Beppe Grillo, en rassemblant sur des places publiques quelques milliers de râleurs et d’amusés. Beaucoup y voyaient la pantalonnade d’un fanfaron. Les chiens aboyaient mais la caravane continuait à passer. Mais, la semaine dernière, c’est sur ce même slogan que les « vaffanculistes » ont conquis plusieurs mairies, provoquant une onde de choc qui a touché tous les partis traditionnels, même ceux, comme le Parti démocrate, qui se voyaient comme les bénéficiaires naturels de l’après-berlusconisme. Quelques jours plus tôt, les 7 % d’électeurs allemands de l’improbable Parti des pirates s’étaient exclamés « Qu’ils nous lâchent les baskets » à l’adresse des hommes et femmes politiques « installés », socialistes, démocrates-chrétiens, libéraux et même écologistes.

Naguère, l’apparition de ces « partis bouffons » était accueillie comme l’expression allègre et décapante du charivari démocratique. Coluche avait fait rire lorsqu’il s’était présenté à la présidentielle de 1981. Mais aujourd’hui, si certains ricanent, personne ne rit de bon cœur. Les électeurs pirates ou « vaffanculistes » ne blaguent pas.

Cette « antipolitique » n’a plus grand-chose à voir avec la célébration de la société civile, comme l’avaient théorisé dans les années 1980 le philosophe hongrois Giörgy Konrad ou le dissident tchèque Vaclav Havel. Elle se rapproche dangereusement des vieilles rengaines réactionnaires du « tous pourris, tous dehors ». Symptôme du malaise profond de la démocratie, elle annonce le règne des démagogues et des charlatans.

Que dire alors de la poussée des partis d’extrême droite ? Non seulement de la troisième place du Front national en France au premier tour de la présidentielle, mais aussi des atterrants 7 % obtenus en Grèce par l’Aube dorée, un parti qui avance le bras levé, « face au soleil », le cerveau tatoué de symboles nazis ?

Faut-il sonner le tocsin ? Sans aucun doute, car dans un certain nombre de pays européens, l’extrême droite ne suscite plus seulement un vote de protestation mais bien un vote d’adhésion. Le péril est d’autant plus grand que les partis démocratiques ne sont pas suffisamment à la hauteur des menaces qui pèsent sur la démocratie, dans la mesure où ils n’ont pas fondamentalement changé les mécanismes qui ont été à l’origine de la crise et qu’ils n’ont pas sanctionné ceux qui auraient dû l’être. Dans la mesure aussi où ils restent attachés à des pratiques « politiciennes » dont ils ne saisissent pas toujours l’incongruité voire l’indécence.

Une partie croissante de l’opinion publique se persuade qu’une coterie de puissants n’assume pas les risques qu’elle a pris ni ne paie les factures qu’elle a accumulées. Et que les partis démocratiques classiques, toutes tendances confondues, cautionnent, s’arrangent ou s’esquivent.

Certains ne sont pas non plus à la hauteur parce qu’ils se sont abaissés au niveau de ceux qui rongent les valeurs de la démocratie. Dans plusieurs pays européens, le cordon sanitaire a été violé par des formations conservatrices traditionnelles.

En France, où les élections législatives de juin pourraient faire du Front national l’arbitre entre la gauche et la droite, un certain nombre de candidats UMP, principalement issus du courant « saucisson vin rouge » de la droite populaire, déclare sans complexe préférer le FN au Parti socialiste.

Et pourtant, comme l’écrivait Nathalie Kosciusko-Morizet, ex-ministre de Nicolas Sarkozy, dans son essai Le Front antinational (Editions du Moment, 2011) : « L’extrême droite n’est pas l’extrême de la droite ». « Les intellectuels de gauche veulent nous faire croire qu’entre droite et extrême droite la porosité serait naturelle », ajoutait-elle, en précisant : « En cas de duel au second tour entre un candidat socialiste et un candidat d’extrême droite, je voterais socialiste ».

C’est le sens qu’il faut donner à l’appel au respect du cordon sanitaire, lancé par Louis Michel, membre du groupe libéral au Parlement européen.

« Quand, comme certains, vous dites de ces gens d’extrême droite qu’ils sont respectables, vous prenez le risque d’accréditer leurs idées, déclarait-il récemment au Soir. Voire de donner le sentiment aux électeurs que voter en leur faveur peut être un vote utile. Regardez en Grèce, en Hongrie, aux Pays-Bas, en France voire même en Belgique. Oui, il y a un danger. »

Aucun démocrate ne peut, en effet, sans se trahir ni se condamner, braconner sur les terres fangeuses de l’extrémisme ou, pire encore, chasser aux côtés des hulans du national-populisme. C’est l’enjeu du « désistement républicain » lors des législatives françaises et cet appel à la responsabilité concerne autant les candidats et les électeurs de l’UMP que ceux du Parti socialiste, confrontés au risque de laisser le chemin libre au Front national.

Des petits gestes impulsifs et inconsidérés, écrivions-nous plus haut, peuvent déclencher des cataclysmes. Des petits gestes réfléchis et responsables peuvent, au contraire, étançonner et rénover la démocratie.

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