Un catho peut en cacher un autre

 

Enjeux

Jean-Paul Marthoz
Journaliste et essayiste

 

Dieu s’est inévitablement invité dans la campagne électorale américaine. Dans ce pays très religieux, aucun candidat politique ne peut se permettre de négliger le God factor. Même si l’athéisme et l’agnosticisme progressent légèrement au sein de l’opinion, une majorité écrasante d’Américains se disent croyants et une grande partie de ces derniers se reconnaissent dans des Eglises qui ont une conception ostentatoire et fervente de la foi.

Jusqu’ici, la plupart des références au facteur religieux se sont portées sur la foi mormone du candidat républicain à la présidence Mitt Romney et il est difficile de prévoir quel en sera l’impact sur le scrutin. Même si les chrétiens « classiques » ont tendance à considérer le mormonisme comme une secte, la religion de Mitt Romney ne semble pas avoir suscité jusqu’ici de véritable polémique. Comme si les Républicains évangéliques étaient prêts à tout pardonner pour se consacrer corps et âmes à la défaite d’Obama. Comme si les Démocrates, souvent suspectés de mécréance, craignaient d’être accusés de mettre en cause une liberté religieuse américaine, qui a pour corollaire le caravansérail des croyances.

Toutefois, cette année, le grand duel religieux de la campagne électorale concerne en premier lieu les catholiques. Les deux candidats à la vice-présidence, le démocrate Joe Biden et le républicain Paul Ryan, se réclament, en effet, de leur appartenance à l’Eglise apostolique et romaine. Une référence d’autant plus significative que l’électorat catholique représente un quart de la population et que, selon les sondages, il hésite entre les deux camps et pourrait donc faire la différence.

Mais de quel catholicisme parle-t-on ? Déjà dans les années 1930, les catholiques américains avaient hésité, partagés entre, d’un côté, le New Deal du président démocrate Roosevelt, qui répondait largement aux principes de la doctrine sociale de l’Eglise, et de l’autre, le national-catholicisme du prêtre antisémite Charles Coughlin et son Union nationale pour la justice sociale, proche des fascismes européens.

Dans les années 1960 et 70, dans la foulée des débats enflammés provoqués par les révoltes étudiantes, les émeutes raciales et l’opposition à la guerre du Vietnam, les catholiques se divisèrent surtout sur des « questions éthiques » (contraception, homosexualité, etc.) ou sur le patriotisme.

Une partie des catholiques se détachèrent peu à peu d’un Parti démocrate considéré comme trop élitiste, cosmopolite, laïque et dominé par des minorités ethniques ou sexuelles. En 1980 et en 1984, nombre d’entre eux devinrent des Reagan Democrats, en passant au Parti républicain.

Depuis lors, ces divisions ont été attisées par la présence à la tête de l’Eglise catholique américaine d’évêques plus conservateurs nommés sous le règne de Jean-Paul II. En 2004, le candidat démocrate à la présidence, le catholique John Kerry, partisan de la dépénalisation de l’avortement et figure « libérale » du parti, fut d’ailleurs la cible d’une hiérarchie catholique bien décidée à sanctionner les brebis égarées.

Barack Obama et son colistier Joe Biden sont aussi dans la ligne de mire de ces prélats, car ils ont adopté des mesures en matière de contraception et d’homosexualité qui contredisent la ligne vaticane. Paul Ryan, de son côté, est le héros des tenants les plus radicaux des « valeurs chrétiennes » et il a reçu, en raison de son hostilité résolue à l’avortement, la bénédiction d’un certain nombre de hauts dignitaires catholiques.

Toutefois, si ces différends sur les questions éthiques animent des échanges crispés entre la hiérarchie catholique et la Maison Blanche, ils ne semblent guère mobiliser les fidèles. Non seulement parce qu’une majorité des catholiques américains ne se reconnaissent pas dans les injonctions les plus sévères de leurs évêques et suivent leur propre voie, mais aussi parce que la crise économique est au cœur de toutes les préoccupations.

Or, sur le terrain de l’économie, les deux candidats catholiques divergent radicalement. Alors que le démocrate Joe Biden tient un discours « social-chrétien » et se réfère à la doctrine sociale de l’Eglise, Paul Ryan prône sans contrition un programme économique et social ultralibéral qui rompt avec « l’option préférentielle pour les pauvres » défendue officiellement par l’Eglise.

Son bréviaire n’est pas l’encyclique Rerum Novarum, les tables de la loi du catholicisme social, mais bien Atlas Shrugged, le best-seller publié en 1957 par Ayn Rand, partisane absolutiste du laissez faire, profondément allergique à toute idée de charité et de compassion chrétiennes.

Dans ce livre que Paul Ryan offre en cadeau à ses collaborateurs, l’égérie des libertariens s’oppose radicalement à l’intervention de l’Etat dans l’économie et plaide pour « l’égoïsme rationnel » et un individualisme exacerbé. En quelque sorte, malheur aux faibles, aux malades et aux vaincus. Dans la jungle du capitalisme sauvage, Dieu reconnaîtra les siens.

C’est sur ces idées très en vogue au sein du Tea Party, mais à mille lieues du sermon sur la montagne, que Ryan a élaboré un programme de coupes budgétaires radicales qui a suscité de très vives réactions dans les milieux catholiques modérés et progressistes. Selon une étude du Center for American Progress, la justice sociale est, en effet, la valeur clé dont se réclament non seulement 67 % de catholiques, mais aussi la Conférence épiscopale américaine.

En avril dernier, des dizaines de professeurs de la prestigieuse Georgetown University, fondée par les Jésuites en 1789 à Washington, ont sévèrement fait la leçon à Paul Ryan, en l’accusant de « se référer abusivement aux enseignements de l’Eglise, dans le but de défendre des budgets qui déciment l’aide alimentaire pour les familles en difficulté, affaiblissent gravement les protections pour les vieux et les malades et accordent des réductions fiscales aux plus fortunés. »

Devant ces réactions et conscient du danger d’être décrit comme insensible au malheur des pauvres, Paul Ryan a adapté son message. Désormais il se réclame davantage de saint Thomas d’Aquin que d’Ayn Rand, à la satisfaction des évêques les plus conservateurs. Il ne semble cependant pas avoir convaincu nombre de théologiens catholiques de sa fidélité à la doctrine sociale de l’Eglise, telle qu’elle a été redéfinie en 2004 par le Conseil pontifical Justice et Paix.

Un catholique américain peut donc en cacher un autre. Derrière cette bataille pour le vote catholique, ce sont deux idées de l’Amérique qui s’affrontent. Avec d’un côté, un Parti républicain de plus en plus dominé par ses ultras et, de l’autre, un Parti démocrate, qui, après quatre années en demi-teinte de présidence Obama, peine à imposer sa doctrine du Bien commun.

Dans un pays insécurisé par une crise économique qui érode sournoisement le Rêve américain, nul ne sait vraiment qui de ces deux Amériques, le goupillon bénira, le 6 novembre prochain.

MARTHOZ,JEAN-PAUL
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