« Vous faites un foutu métier »

Londres, fin octobre. Je sors de l’immeuble rutilant de la BBC, à deux pas d’Oxford Street, et m’engouffre dans un black cab. Le chauffeur, la lippe gouailleuse, me regarde dans le rétroviseur. « Hey, vous êtes journaliste ? » Je bredouille, un peu sur mes gardes : « Yeah, je suis en quelque sorte journaliste. » Et, au milieu d’un éclat de rire, le taximan s’exclame : « You are doin’ a f… ing job, mate ! » (« Vous faites un foutu métier ! »)

Je m’esclaffe moi aussi, non seulement parce que ce chauffeur est plus cockney qu’un acteur du feuilleton de la BBC EastEnders, mais aussi parce que j’aperçois sur son siège, ciré comme une selle des Horse Guards, un exemplaire froissé du quotidien à sensation The Sun, le gros fish and chips qui tache du journalisme britannique. Je ne juge pas, mais l’expérience m’a appris que ceux qui vitupèrent le plus contre les médias sont aussi très souvent ceux qui ne rateraient aucune émission de la télévision poubelle ni aucune édition de leur magazine « people ».

Il y a dans nos échanges enjoués au milieu du trafic londonien un petit air de « lutte des classes ». Depuis des mois, le groupe Murdoch, magnat de la presse populaire, est sur la sellette. De hauts responsables du News of the World, une feuille de choux dominicale aujourd’hui défunte, sont accusés d’avoir couvert le recours à des procédés illégaux – le piratage des boîtes vocales – pour espionner des personnalités, mais aussi de simples citoyens, projetés contre leur gré dans la noria broyeuse et bruyante de l’actualité. Les lecteurs voyeurs de ces tabloïds, avides d’indiscrétions et volontiers donneurs de leçons, sont un peu gênés d’avoir indirectement contribué au scandale.

Or, aujourd’hui, c’est la grande dame du journalisme britannique, la très digne British Broadcasting Corporation, une institution aussi sacrée que la Couronne, le média de référence des intellectuels, des enseignants et des bas-bleus, qui est dans la tourmente. Non seulement, la chaîne est accusée d’avoir sucré une émission sur les agressions sexuelles auxquelles se serait livré pendant des décennies son animateur vedette, Jimmy Savile, mais, Newsnight, son émission phare d’investigation, vient juste de s’excuser d’avoir livré en pâture un homme politique conservateur faussement accusé de pédophilie. Shocking !

Raconté par mon cabbie, ce coup de pied de l’âne à l’un des joyaux du journalisme britannique a un petit air de revanche plébéienne. Il ne permet pas cependant d’établir une équivalence morale entre les deux scandales. Les fautes de la BBC constituent une exception, un regrettable faux pas dans un parcours par ailleurs remarquable, alors que les pratiques des titres « populaires » du groupe Murdoch sont le résultat d’une politique rédactionnelle mûrement réfléchie, cyniquement élaborée et systématiquement appliquée, qui privilégie les brûlements de feux rouges, les queues de poisson et les embardées.

Oui, « ils » font un foutu métier, ces journalistes britanniques qui piratent les boîtes vocales, ces reporters qui fouillent dans les poubelles, ces paparazzi qui grimpent sur les murs d’enceinte pour photographier les seins d’une princesse ou les fesses d’une midinette. C’est à cause d’eux que 66 % des Britanniques avouent ne pas avoir grande confiance dans les journaux.

Loin de moi l’idée d’interdire la presse de caniveau. La démocratie n’interdit ni la vulgarité ni la frivolité ni la bêtise, comme elle n’interdit à personne de voter pour des politiciens populistes ou alcooliques. Les pirates scribouillards du Sun sont des journalistes, tout comme les enquêteurs rigoureux du Guardian, les éditorialistes talentueux du New Statesman ou les analystes pointilleux de The Economist.

Toutefois, pour paraphraser Edwy Plenel, l’ancien rédacteur en chef du Monde, « s’ils sont dans la même profession, ils ne font pas le même métier. » Et surtout, ils n’ont pas le même impact sur le métier. Les dérives de ces journalistes de sac et de corde offrent, en effet, au monde politique une occasion rêvée pour réduire au nom de la morale les droits légitimes de la presse. C’est à cause de leurs excès que les gouvernements ou les bien-pensants peuvent clamer qu’il faut « responsabiliser les médias. » C’est l’enjeu du rapport Leveson qui vient d’être publié ce jeudi à Londres et qui préconise un durcissement de la réglementation des médias.

« On parle trop de vertu pour que ça ne devienne pas louche », disait le célèbre chroniqueur judiciaire Casamayor. En fait, si la classe politique britannique proclame aujourd’hui son amour de la déontologie, certains de ses membres reprochent à la presse non pas ses dérives et ses excès « populaires » mais au contraire ses qualités journalistiques de « chien de garde » des institutions.

En quelque sorte, l’indignation, sincère ou feinte, à l’égard des barbouzeries sordides du News of the World pourrait servir de prétexte pour se venger de l’impertinence de la presse et surtout de celle des journaux de qualité. En 2009, le quotidien de centre-droite The Telegraph avait fait son travail, en enquêtant sur le gaspillage des fonds publics par des parlementaires britanniques. Ses révélations provoquèrent des haines acides à Westminster. A plusieurs reprises aussi ces dernières années, le quotidien de centre gauche The Guardian a bousculé l’Establishment par des enquêtes percutantes et sérieuses sur des enjeux d’intérêt public. L’heure du payback, de la rétribution, approche et la revanche risque bien de s’avancer masquée sous le voile de la vertu.

Recadrons les choses. Lorsque mon chauffeur de taxi m’avait interpellé à propos de mon « foutu métier de journaliste », j’aurais voulu l’amener dans la salle de conférence du BBC College of Journalism, d’où je sortais, pour y rencontrer des journalistes qu’il ne lisait pas.

Il aurait pu parler avec Anabel Hernandez, lauréate 2012 de la prestigieuse Plume d’or de la liberté, le prix accordé par l’Association mondiale des journaux. Cette journaliste mexicaine dénonce depuis des années et au risque de sa vie les ravages provoqués par les cartels de la drogue. Il aurait pu discuter avec Zaffar Abbas, patron du quotidien pakistanais Dawn, un titre libéral au milieu d’un pays illibéral violenté par l’extrémisme religieux et l’autoritarisme militaire. Il aurait pu entendre Bob Tyrer, le rédacteur en chef du Sunday Times, évoquer la mémoire de Marie Colvin, tuée en février dernier en Syrie.

Tous ces journalistes-là prennent des risques inouïs pour couvrir la criminalité, la drogue, le terrorisme, le fondamentalisme religieux. Des sujets globaux projetés au cœur de nos enjeux locaux. Des sujets qui se passent loin de chez nous et qui nous concernent.

En entendant ces journalistes-là parler de leur métier, je suis sûr que mon taximan se serait exclamé : Ces journalistes-là font un « f… ing job. » Et il aurait précisé : « A f… good job. » Oui, il y a des journalistes qui font « foutrement bien » leur métier. Et c’est pour ça que des gouvernements s’en méfient ou cherchent à les museler. En prenant prétexte des dérapages et des excès de la presse à scandales.

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